Haftarat Emor, Ezéchiel ou le devoir d’enseigner

© Stocklib / Radek Procyk
© Stocklib / Radek Procyk

« Former les hommes, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu » (Aristophane)

La haftarat Emor[1] extraite du chapitre 44 d’Ezéchiel se trouve au centre des chapitres 40 à 48 décrivant les diverses règles concernant la reconstruction du Temple. Cette haftarah en constitue le pivot.

Le texte commence par la mention des Cohanim de la famille de Tsadok. Pourquoi le prophète Ezéchiel met-il l’accent sur cette famille de Cohanim ? Quelle est la caractéristique des Cohanim issus de Tsadok ?

טו וְהַכֹּהֲנִים הַלְוִיִּם בְּנֵי צָדוֹק אֲשֶׁר שָׁמְרוּ אֶת-מִשְׁמֶרֶת מִקְדָּשִׁי בִּתְעוֹת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל מֵעָלַי הֵמָּה יִקְרְבוּ אֵלַי לְשָׁרְתֵנִי וְעָמְדוּ לְפָנַי, לְהַקְרִיב לִי חֵלֶב וָדָם נְאֻם אֲדֹנָי יְהוִה. (יחזקאל מד: טו)

15 Quant aux Cohanim Lévites, descendants de Tsadok, qui ont veillé à la garde de mon sanctuaire, tandis que les enfants d’Israël s’égaraient loin de moi, ce sont eux qui s’approcheront de moi pour me servir et se tiendront en ma présence pour m’offrir la graisse et le sang, dit le Seigneur l’Eternel (Ezéchiel 44 : 15).

Qui est Tsadok ?

Tsadok est le neuvième fils d’El’azar, le fils du Cohen HaGadol (grand-prêtre) Aaron. Tsadok est choisi comme Cohen Gadol par le roi Salomon qui l’investit à la place du Cohen HaGadol Eviatar (אֶבְיָתָר) Ce dernier est expulsé de Jérusalem par le roi Salomon (I Rois 2 : 27 ; 35).

Quels peuvent être les motifs d’un tel choix ?

Deux raisons essentielles peuvent expliquer le choix de Salomon, l’une d’ordre politique et la seconde d’ordre spirituel.

La raison politique se fonde sur le fait que Tsadok porte sa préférence sur Salomon comme le successeur légitime de David, s’opposant en cela à Eviatar qui, lui, préféra Adoniahou. Puis Tsadok, sur ordre de David, aura pour mission d’oindre Salomon le jour où ce dernier montera sur le trône d’Israël (I Rois 1 : 34).

כב וַיֹּאכְלוּ וַיִּשְׁתּוּ לִפְנֵי יְהוָה בַּיּוֹם הַהוּא בְּשִׂמְחָה גְדוֹלָה וַיַּמְלִיכוּ שֵׁנִית לִשְׁלֹמֹה בֶן-דָּוִיד וַיִּמְשְׁחוּ לַיהוָה לְנָגִיד וּלְצָדוֹק לְכֹהֵן. (דברי הימים א, כט: כב)

22 Ils mangèrent et burent, ce jour-là, devant l’Eternel, avec grande joie : pour la seconde fois, on proclama roi Salomon fils de David, on l’oignit chef devant l’Eternel ainsi que Tsadok comme Cohen. (I Chroniques 29 : 22).

La seconde raison sur laquelle se focalise toute l’attention d’Ezéchiel dans notre haftarah réside dans la réforme du culte divin que le prophète aspire à purifier et à centraliser exclusivement à Jérusalem.

En effet, le livre des Rois, au temps du règne de Josias (Yoshyiahou/ יֹאשִׁיָּהוּ), révèle que les Cohanim descendants du Cohen HaGadol Eviatar, sacrifiaient dans les hauts-lieux, suivant en cela le culte des polythéistes :

ט אַךְ לֹא יַעֲלוּ כֹּהֲנֵי הַבָּמוֹת אֶל-מִזְבַּח יְהוָה בִּירוּשָׁלִָם כִּי אִם-אָכְלוּ מַצּוֹת בְּתוֹךְ אֲחֵיהֶם. (מלכים ב, כג: ט)

9 Toutefois, les Cohanim des hauts-lieux ne doivent point monter sur l’autel du Seigneur, dans Jérusalem ; Seulement, ils mangent les azymes au milieu de leurs frères. (II Rois 23 : 9).

Selon le prophète Ezéchiel, les descendants de Tsadok doivent être considérés comme plus dignes de servir dans le Temple que les descendants d’Eviatar qui se seraient détournés de leur vocation cultuelle et morale. Rappelons qu’au livre des Rois, outre le culte païen syncrétiste pratiqué par les descendants d’Eviatar (II Rois 23 : 4-6), il y est fait mention de lieux de prostitution sacrée attenants au Temple de Jérusalem (II Rois 23 : 7) que le roi Josias ordonnera au Cohen HaGadol ‘Hilkyahou de détruire. Le prophète Ezéchiel est l’un des prophètes dont le zèle est le plus marqué et le plus marquant.

Ce zèle s’avère si fort que de nombreuses injonctions de la Tora, entre autres, mentionnées dans la parashat Emor réapparaissent corrigées par Ezéchiel, octroyant à celles-ci une rigueur extrême qu’elles ne possédaient point initialement. Ainsi, si la parashat Emor permet au Cohen de se marier avec une veuve d’un fils d’Israël ou d’un Cohen (Lévitique 21 : 7), la haftarat Emor restreint l’union du mariage du Cohen exclusivement à la veuve d’un Cohen car celle-ci, fidèle à sa tribu d’origine, ne se serait pas rendue impure.

כב וְאַלְמָנָה וּגְרוּשָׁה לֹא-יִקְחוּ לָהֶם לְנָשִׁים כִּי אִם-בְּתוּלֹת מִזֶּרַע בֵּית יִשְׂרָאֵל וְהָאַלְמָנָה אֲשֶׁר תִּהְיֶה אַלְמָנָה מִכֹּהֵן יִקָּחוּ. (יחזקאל מד: כב)

22 Et ils [les Cohanim] ne prendront pour épouse ni veuve ni [femme] répudiée ; ils n’épouseront que des vierges issues de la maison d’Israël, ou une veuve, si c’est la veuve d’un Cohen. (Ezéchiel 44 : 22).

De surcroît, la haftarat Emor n’établit aucune différence explicite entre le Cohen HaGadol et le Cohen, laissant probablement entendre qu’il incombe à ce dernier de se soumettre à la même exigence de pratique cultuelle que le premier.

A cela s’ajoute l’intransigeance d’Ezéchiel à l’égard de tous les Cohanim sur le plan de la disposition à rendre le culte. En effet, si la parashat Emor précise qu’un Cohen atteint d’une quelconque infirmité physique est disqualifié et ne peut pratiquer le culte (Lévitique 21 : 16-24), le prophète Ezéchiel y rajoute l’indisposition spirituelle qu’il dénomme « incirconcision du cœur » :

ט כֹּה-אָמַר אֲדֹנָי יְהוִה כָּל-בֶּן-נֵכָר עֶרֶל לֵב וְעֶרֶל בָּשָׂר לֹא יָבוֹא אֶל-מִקְדָּשִׁי לְכָל-בֶּן-נֵכָר אֲשֶׁר בְּתוֹךְ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (יחזקאל מד: ט)

9 Ainsi parle le Seigneur Dieu : « Aucun fils d’étranger, incirconcis de cœur et incirconcis de chair, n’entrera dans mon sanctuaire, aucun fils d’étranger se trouvant parmi les enfants d’Israël. (Ezéchiel 44 : 9).

Le sens de la pureté est poussé à son extrême. La pureté du cœur est celle qui caractérise, selon Ezéchiel, les descendants de Tsadok justifiant ainsi leur élection à la prêtrise, à l’opposé des descendants d’Eviatar, corrompus aussi bien spirituellement que moralement.

Mais si le culte du futur Temple s’impose chez Ezéchiel comme un devoir de première importance, il n’en est pas moins vrai qu’un autre sujet est mis en exergue par le prophète, celui de l’éducation et de l’enseignement du peuple d’Israël dont sont responsables les Cohanim :

כג וְאֶת-עַמִּי יוֹרוּ בֵּין קֹדֶשׁ לְחֹל וּבֵין-טָמֵא לְטָהוֹר יוֹדִעֻם. (יחזקאל מד: כג)

23 Ils enseigneront à mon peuple à discerner le sacré du profane, ils lui feront connaître la distinction de l’impur et du pur. (Ezéchiel 44 : 23).

Le défi que doivent relever les Cohanim, selon Ezéchiel, est de revenir à la Tora en enseignant la distinction entre le pur et l’impur :

י וּלְהַבְדִּיל בֵּין הַקֹּדֶשׁ וּבֵין הַחֹל וּבֵין הַטָּמֵא וּבֵין הַטָּהוֹר. יא וּלְהוֹרֹת אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אֵת כָּל-הַחֻקִּים אֲשֶׁר דִּבֶּר יְהוָה אֲלֵיהֶם בְּיַד-מֹשֶׁה. (ויקרא י: י-יא)

10 et afin de pouvoir distinguer entre le sacré et le profane, entre l’impur et ce qui est pur, 11 et instruire les enfants d’Israël dans toutes les lois que l’Éternel leur a fait transmettre par Moïse. » (Lévitique 10 : 10-11).

כו כֹּהֲנֶיהָ חָמְסוּ תוֹרָתִי וַיְחַלְּלוּ קָדָשַׁי בֵּין-קֹדֶשׁ לְחֹל לֹא הִבְדִּילוּ וּבֵין-הַטָּמֵא לְטָהוֹר לֹא הוֹדִיעוּ וּמִשַּׁבְּתוֹתַי הֶעְלִימוּ עֵינֵיהֶם וָאֵחַל בְּתוֹכָם. (יחזקאל כב: כו)

26 Ses prêtres font violence à ma loi, profanent mes choses saintes ; ils ne font pas de différence entre le sacré et le profane et n’enseignent pas à discerner ce qui est impur de ce qui est pur. De mes sabbats Ils détournent les yeux, de sorte que je me trouve abaissé au milieu d’eux. (Ezéchiel 22 : 26).

Seul l’enseignement conduira le peuple d’Israël à ne plus fauter et à ne plus profaner le Nom divin et la terre d’Israël :

ז וַיֹּאמֶר אֵלַי בֶּן-אָדָם אֶת-מְקוֹם כִּסְאִי וְאֶת-מְקוֹם כַּפּוֹת רַגְלַי אֲשֶׁר אֶשְׁכָּן-שָׁם בְּתוֹךְ בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל לְעוֹלָם וְלֹא יְטַמְּאוּ עוֹד בֵּית-יִשְׂרָאֵל שֵׁם קָדְשִׁי הֵמָּה וּמַלְכֵיהֶם בִּזְנוּתָם וּבְפִגְרֵי מַלְכֵיהֶם בָּמוֹתָם. (יחזקאל מג: ז)

7 Et Il me dit : « Fils de l’homme, [c’est ici] l’emplacement de mon trône, le lieu [où se pose] la plante de mes pieds, où je résiderai à jamais au milieu des enfants d’Israël. Désormais la maison d’Israël ne profanera plus mon saint nom ni eux, ni leurs rois par leurs prostitutions et les cadavres de leurs rois sur leurs hauts-lieux (Ezéchiel 43 : 7).

Israël se doit de suivre la voie qu’enjoignent les Cohanim afin de pouvoir prétendre devenir un « royaume de Cohanim et un peuple saint » :

ו וְאַתֶּם תִּהְיוּ-לִי מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים וְגוֹי קָדוֹשׁ אֵלֶּה הַדְּבָרִים אֲשֶׁר תְּדַבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (שמות יט: ו)

6 mais vous, vous serez pour moi un royaume de Cohanim et une nation sainte. « Tel est le langage que tu tiendras aux enfants d’Israël. » (Exode 19 : 6).

[1] Parashat Emor : Lévitique 21 : 1-24 : 23 ; Haftarat Emor : Ezéchiel 24 : 15-31.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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