Haftarat Bo, le crépuscule des dieux

« J’avais affronté leur idéologie, mais en marchant contre eux, c’était ma propre tête que je portais sous le bras« , (Alexandre Soljenitsyne, Le Chêne et le Veau, 1967)

Comme nous l’avions évoqué la semaine dernière, la haftarah Bo[1] extraite du livre de Jérémie[2] semble calquée sur celle du Prophète Ezéchiel. Cela n’est en rien étonnant dans la mesure où les deux prophètes contemporains de la chute du Premier Temple et de l’exil qui s’ensuit, prophétisent tous deux l’effondrement de la puissance égyptienne par l’empire Babylonien conduit par Nabuchodonosor :

יג הַדָּבָר אֲשֶׁר דִּבֶּר יְהוָה אֶל-יִרְמְיָהוּ הַנָּבִיא לָבוֹא נְבוּכַדְרֶאצַּר מֶלֶךְ בָּבֶל לְהַכּוֹת אֶת-אֶרֶץ מִצְרָיִם. (ירמיה מו: יג).

13 La Parole adressée par l’Eternel au prophète Jérémie ; lorsque Nabuchodonosor, roi de Babylone, s’avançait pour abattre le pays d’Egypte : (Jérémie 46 : 13).

Les forces armées babyloniennes sont comparées à un essaim de sauterelles :

כג כָּרְתוּ יַעְרָהּ נְאֻם-יְהוָה כִּי לֹא יֵחָקֵר כִּי רַבּוּ מֵאַרְבֶּה וְאֵין לָהֶם מִסְפָּר. (ירמיהו מו: כג).

23 Ils abattent sa forêt, dit l’Eternel, elle si impénétrable cependant ; c’est qu’ils sont plus nombreux que des sauterelles, on ne peut les compter. (Jérémie 46 : 23).

Elles ne sont point sans rappeler le fléau du même nom dans la parashah Bo :

ד כִּי אִם-מָאֵן אַתָּה לְשַׁלֵּחַ אֶת-עַמִּי הִנְנִי מֵבִיא מָחָר אַרְבֶּה בִּגְבֻלֶךָ. ה וְכִסָּה אֶת-עֵין הָאָרֶץ וְלֹא יוּכַל לִרְאֹת אֶת-הָאָרֶץ וְאָכַל אֶת-יֶתֶר הַפְּלֵטָה הַנִּשְׁאֶרֶת לָכֶם מִן-הַבָּרָד וְאָכַל אֶת-כָּל-הָעֵץ הַצֹּמֵחַ לָכֶם מִן-הַשָּׂדֶה. (שמות י: ד-ה).

4 Que si tu refuses de laisser partir mon peuple, je susciterai demain des sauterelles dans ton territoire. 5 Et elles déroberont la vue de la terre et l’on ne pourra plus apercevoir la terre ; elles anéantiront le reste des ressources que vous a laissées la grêle, elles dévoreront toutes les plantes qui croissent pour vous dans les champs. (Exode 10 : 4-5).

L’Egypte, de plus, n’est plus comparée au dieu crocodile Sobek mais à une « très belle génisse עֶגְלָה יְפֵה-פִיָּה » (Jérémie 46 : 20). L’Eternel, par la voix de son prophète Jérémie, annonce que cette génisse, probablement symbole de l’incarnation de la déesse de la fécondité Hesat, sera vouée à l’abattage. Ce passage de Jérémie n’est point sans faire écho au verset de la Parashah Bo :

כא וַיִּקְרָא מֹשֶׁה לְכָל-זִקְנֵי יִשְׂרָאֵל וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם מִשְׁכוּ וּקְחוּ לָכֶם צֹאן לְמִשְׁפְּחֹתֵיכֶם וְשַׁחֲטוּ הַפָּסַח. (שמות יב: כא).

21 Et Moïse convoqua tous les anciens d’Israël et leur dit : « Choisissez et prenez chacun du menu bétail pour vos familles et égorgez l’agneau pascal. (Exode 12 : 21).

Il semble que l’idée essentielle de la haftarah Bo réside dans la puissance des dieux égyptiens qui façonnent quotidiennement la civilisation égyptienne antique et la conscience du monde antique. Jérémie annonce que la chute de ces dieux constituera les prémices de l’effondrement de l’empire égyptien :

כה אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל הִנְנִי פוֹקֵד אֶל-אָמוֹן מִנֹּא וְעַל-פַּרְעֹה וְעַל-מִצְרַיִם וְעַל-אֱלֹהֶיהָ וְעַל-מְלָכֶיהָ וְעַל-פַּרְעֹה וְעַל הַבֹּטְחִים בּוֹ. (ירמיהו מו: כה).

25 L’Eternel-des Armées, le Seigneur d’Israël, a dit : Voici, je vais sévir sur Amon [divinité] de Nô, sur Pharaon et sur l’Egypte, sur ses dieux et ses rois, oui, sur Pharaon et sur ceux qui mettent leur confiance en lui. (Jérémie 46 : 25).

Quelle est donc cette divinité Amon, associée généralement au nom de la cité Nô[3] ?

Le dieu Amon est l’un des plus célèbres du panthéon égyptien. Il est le dieu qui, sous forme d’un bélier ou d’une tête de bélier vissée sur un corps d’homme, constitue le père des Pharaons d’Egypte et de leur puissance. L’on lui associe également deux autres dieux égyptiens, la déesse Mout (symbole de fertilité) et du dieu Khonsou (symbole du temps passant, guérisseur et protecteur) qui serait le fils issu de l’union de Amon et de Mout.

La véritable liberté consiste à se détacher absolument de ces dieux, de ce qu’ils représentent et de s’attacher à l’Eternel qui a créé l’Homme avec le principe fondamental de libre-arbitre.

Qui eût cru que le IIIe Reich conduit par Hitler, père du National-Socialisme, irait à sa perte au bout de douze ans « seulement », alors même que ce dernier s’imaginait le bâtir pour une durée de mille ans ? Qui eût cru assister à l’effondrement de l’Union Soviétique et du régime totalitaire communiste coupable de millions de morts en soixante-quinze ans ? Qui eût cru assister à la chute du Maoïsme et de la cruelle Révolution culturelle chinoise ? Combien d’hommes sont-ils morts pour avoir sincèrement adhéré au culte de la personnalité d’Hitler, de Lénine, de Mao Tsé-toung et à leurs idéologies visant à effacer toute image divine de l’Homme ? Pourtant, toutes ces idéologies qui s’enorgueillissaient de libérer l’Homme n’étaient que l’expression d’une illusion de liberté !

Nous avons vu, lors de la haftarah précédente, que l’un des buts de tous ces fléaux étaient de conduire les Nations à reconnaître l’Eternel comme Maître absolu de l’Univers. La haftarah se rattachant à la parashah Bo a pour but, quant à elle, de glorifier le Nom divin aux yeux des fils d’Israël :

א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה בֹּא אֶל-פַּרְעֹה כִּי-אֲנִי הִכְבַּדְתִּי אֶת-לִבּוֹ וְאֶת-לֵב עֲבָדָיו לְמַעַן שִׁתִי אֹתֹתַי אֵלֶּה בְּקִרְבּוֹ. ב וּלְמַעַן תְּסַפֵּר בְּאָזְנֵי בִנְךָ וּבֶן-בִּנְךָ אֵת אֲשֶׁר הִתְעַלַּלְתִּי בְּמִצְרַיִם וְאֶת-אֹתֹתַי אֲשֶׁר-שַׂמְתִּי בָם וִידַעְתֶּם כִּי-אֲנִי יְהוָה. (שמות י: א-ב).

1 L’Éternel dit à Moïse : « Rends-toi chez Pharaon ; car moi-même j’ai appesanti son cœur et celui de ses serviteurs, à dessein d’opérer tous ces prodiges autour de lui 2 et afin que tu racontes à ton fils, à ton petit-fils, ce que j’ai fait aux Égyptiens et les merveilles que j’ai opérées contre eux ; vous reconnaîtrez ainsi que je suis l’Éternel. » (Exode 10 : 1-2).

[1] Parashat Bo : Exode 10 : 1-13 : 16.
[2] Haftarat Bo Jérémie 46 : 13 – 28 – A partir du chapitre 46, Jérémie annonce dix prophéties relatives à neuf peuples.
[3] Cité de la Haute-Egypte, longtemps capitale de l’Egypte : Amon-Nô. Dans ses ruines fut retrouvé, en 1922, le tombeau du Pharaon Toutankhamon.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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