Haftarat BéMidbar : Osée, Le Temps des Amours retrouvées

Rouleau de Torah
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« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » (Antoine de Saint-Exupéry- Terre des hommes)

Le chapitre 2 de la haftarat BéMidbar[1] ne prend tout son sens qu’à la lueur du premier chapitre. Dans ce premier chapitre, le prophète Osée (HoShe’aהוֹשֵׁעַ) est contraint par l’Eternel d’épouser une prostituée, Gomer, fille de Diblaïm (Osée 1 : 2-3), union symbolisant et incarnant l’infidélité du royaume du Nord Israël à la Parole divine. De cette union unique chez les prophètes d’Israël naissent trois enfants dont les noms respectifs expriment le rejet divin de son peuple : יִזְרְעֶאל (YiZRé’El), לֹא רֻחָמָה (Lo Rou’HaMaH, Non aimée), לֹא עַמִּי (Lo AMI, Non Mon peuple).

Le prophète Osée, l’élu du Seigneur, subit tout le poids de la faute d’Israël. Ce dernier se tourne vers plusieurs maîtres et dieux (הַבְּעָלִים HaBé’alim- Osée 2 : 15), préférant s’y soumettre et ayant mis de surcroît toute sa confiance dans les puissances étrangères. Va-t-il disparaître de la surface de la terre ? Cette simple question laisse présager le pire pour Israël, car sa raison d’être étant son lien avec l’Eternel, s’il se détourne de Lui, il n’a plus de raison d’exister.

Or, Osée surprend dès le premier verset de la haftarah ! En effet, le texte de la haftarat BéMidbar ne ressemble en rien aux autres textes prophétiques débutant généralement par les remontrances du prophète puis s’achevant sur des paroles de consolation. Notre Haftarah, quant à elle, prend le contrepied de cette disposition classique.

La première partie, faisant suite au premier chapitre, s’ouvre sur une consolation – Israël est appelé à devenir une « multitude innombrable », passage qui fait écho à la parashat BéMidbar, dans laquelle les Hébreux sont dénombrés (Nombres 1 : 20-47) :

א וְהָיָה מִסְפַּר בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל כְּחוֹל הַיָּם אֲשֶׁר לֹא-יִמַּד וְלֹא יִסָּפֵר וְהָיָה בִּמְקוֹם אֲשֶׁר יֵאָמֵר לָהֶם לֹא-עַמִּי אַתֶּם יֵאָמֵר לָהֶם בְּנֵי אֵל-חָי. (הושע ב: א)

1 Et Il arrivera que le nombre des enfants d’Israël égalera le sable de la mer, qu’on ne peut ni mesurer, ni compter ; et au lieu de s’entendre dire : « Vous n’êtes point mon peuple », ils seront dénommés « les Fils du Seigneur vivant. » (Osée 2 : 1).

Le verbe וְהָיָה (« VéHayah, Et il arrivera ») placé en tête du verset annonce d’emblée la réalisation d’une bonne nouvelle qui n’est autre que la promesse donnée aux Patriarches Avraham et Ya’akov :

יז כִּי-בָרֵךְ אֲבָרֶכְךָ וְהַרְבָּה אַרְבֶּה אֶת-זַרְעֲךָ כְּכוֹכְבֵי הַשָּׁמַיִם וְכַחוֹל אֲשֶׁר עַל-שְׂפַת הַיָּם וְיִרַשׁ זַרְעֲךָ אֵת שַׁעַר אֹיְבָיו. (בראשית כב: יז)

17 Je te bénirai de mes bénédictions ; je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable du rivage de la mer et ta postérité conquerra les portes de ses ennemis. (Genèse 22 : 17).

יג וְאַתָּה אָמַרְתָּ הֵיטֵב אֵיטִיב עִמָּךְ וְשַׂמְתִּי אֶת-זַרְעֲךָ כְּחוֹל הַיָּם אֲשֶׁר לֹא-יִסָּפֵר מֵרֹב. (בראשית לב: יג)

13 Pourtant, tu as dit : ‘Je te comblerai de faveurs et j’égalerai ta descendance au sable de la mer, dont la quantité est incalculable.’ (Genèse 32 : 13).

Puis, les trois noms des enfants d’Osée qui revêtaient, au premier chapitre, une signification négative, deviennent positifs : « Les sangs de Yizré’el » deviennent « יוֹם יִזְרְעֶאל le Jour de Yizré’el », « Lo Ami, Non mon Peuple », « עַמִּי Ami, Mon peuple » et « Lo Rou’hama Non Aimée », « רֻחָמָה Rou’hama, Bien aimée ». Le nom du deuxième enfant « עַמִּי Ami » fait écho au passage du livre de Shémot (Exode), lorsque l’Eternel, s’adressant à Moïse, l’enjoint de se rendre chez Pharaon afin de libérer ses frères hébreux de l’esclavage :

א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה בֹּא אֶל-פַּרְעֹה וְדִבַּרְתָּ אֵלָיו כֹּה-אָמַר יְהוָה אֱלֹהֵי הָעִבְרִים שַׁלַּח אֶת-עַמִּי וְיַעַבְדֻנִי. (שמות ט: א)

1 Et l’Éternel ordonna à Moïse : « Rends-toi chez Pharaon et dis-lui : ‘Ainsi a parlé l’Éternel, le Seigneur des Hébreux : Renvoie Mon peuple pour qu’ils me servent. (Exode 9 : 1).

Le nom d’Yizré’el est aujourd’hui lié à la vallée du même nom, située dans le Nord d’Israël. Cette vallée est réputée pour la fécondité de ses terres acquises et labourées par les premiers pionniers d’Israël.

La deuxième partie de notre Haftarah rappelle la faute d’Israël et son impudeur relative à son infidélité. L’Eternel, l’Epoux, laisse éclater sa colère face à la débauche de son Epouse, Israël. La colère est telle que l’Eternel s’adresse aux enfants de l’Epouse répudiée à la troisième personne, contrairement à la première partie. Celle-ci est présentée comme une étrangère (« בְאִמְּכֶם, Votre/leur mère, וְאֶת-בָּנֶיהָ ses enfants »), comme une femme répudiée (« כִּי-הִיא לֹא אִשְׁתִּי, וְאָנֹכִי לֹא אִישָׁהּ, elle n’est plus mon épouse, et je ne suis plus son époux » Osée 2 : 4). A cela s’ajoute la triple occurrence de la racine verbale ז.נ.י. / Z. N. Y. signifiant « se prostituer » :

ד רִיבוּ בְאִמְּכֶם רִיבוּ כִּי-הִיא לֹא אִשְׁתִּי וְאָנֹכִי לֹא אִישָׁהּ וְתָסֵר זְנוּנֶיהָ מִפָּנֶיהָ וְנַאֲפוּפֶיהָ מִבֵּין שָׁדֶיהָ… ו וְאֶת-בָּנֶיהָ לֹא אֲרַחֵם כִּי-בְנֵי זְנוּנִים הֵמָּה. ז כִּי זָנְתָה אִמָּם הֹבִישָׁה הוֹרָתָם כִּי אָמְרָה אֵלְכָה אַחֲרֵי מְאַהֲבַי נֹתְנֵי לַחְמִי וּמֵימַי צַמְרִי וּפִשְׁתִּי שַׁמְנִי וְשִׁקּוּיָי. (הושע ב: ד; ו-ז)

4 Prenez-vous-en à votre mère, oui, prenez-vous-en à elle, si elle n’est plus ma compagne, si je ne suis plus son époux ! Qu’elle bannisse de sa face la prostitution, de son sein l’adultère ! …6 Et ses enfants, je n’en aurai point pitié, car ce sont les enfants de la prostitution. 7 Car elle s’est prostituée, leur mère, éhontée, celle qui les a conçus ; car elle a dit : « Je m’attacherai aux pas de mes amants, qui me pourvoient de pain et d’eau, de laine et de lin, d’huile et de liqueurs. » (Osée 2 : 4 ; 6-7).

La troisième partie traite du renouveau de l’Alliance entre l’Epoux, l’Eternel et son Epouse, Israël. Le mal causé par Israël, dont il est question entre la promesse de la naissance d’une grande nation et celle du Retour en terre promise, doit être interprété comme une parenthèse dans la grande Histoire du peuple d’Israël. Cette composition ternaire exprime l’idée que l’Eternel, malgré les errements d’Israël, continue d’embrasser sa bien-aimée :

ו שְׂמֹאלוֹ תַּחַת לְרֹאשִׁי וִימִינוֹ תְּחַבְּקֵנִי. (שיר השירים ב: ו)

6 Son bras gauche soutient ma tête et sa droite me tient enlacée. (Cantique des cantiques 2 : 6).

La langue du prophète Osée relève de l’intimité conjugale. La rencontre intime liant Israël et l’Eternel a lieu dans le désert :

טז לָכֵן הִנֵּה אָנֹכִי מְפַתֶּיהָ וְהֹלַכְתִּיהָ הַמִּדְבָּר וְדִבַּרְתִּי עַל-לִבָּהּ. (הושע ב: ו)

16 C’est pourquoi je la séduirai, je la conduirai au désert et là je parlerai à son cœur (Osée 2 : 16).

Le prophète Ezéchiel, lui aussi, prophétise qu’au retour d’Israël de la Dispersion, ces derniers connaîtront un « passage au désert » avant de jouir pleinement de l’Alliance divine :

לד וְהוֹצֵאתִי אֶתְכֶם מִן-הָעַמִּים וְקִבַּצְתִּי אֶתְכֶם מִן-הָאֲרָצוֹת אֲשֶׁר נְפוֹצֹתֶם בָּם בְּיָד חֲזָקָה וּבִזְרוֹעַ נְטוּיָה וּבְחֵמָה שְׁפוּכָה. לה וְהֵבֵאתִי אֶתְכֶם אֶל-מִדְבַּר הָעַמִּים וְנִשְׁפַּטְתִּי אִתְּכֶם שָׁם פָּנִים אֶל-פָּנִים… לז וְהַעֲבַרְתִּי אֶתְכֶם תַּחַת הַשָּׁבֶט וְהֵבֵאתִי אֶתְכֶם בְּמָסֹרֶת הַבְּרִית. (יחזקאל כ: לד-לה; לז)

34 Et Je vous ferai sortir d’entre les peuples et je vous rassemblerai des pays où vous avez été dispersés, avec une main puissante, avec un bras étendu et avec un courroux déchaîné. 35 Et je vous amènerai au désert des peuples, et je vous demanderai des comptes, là, face à face… 37 Et je vous ferai passer sous la verge, et je vous engagerai dans les liens de l’alliance. (Ezéchiel 20 : 34-35 ; 37).

La mention du désert chez ces deux prophètes, loin de constituer une vindicte divine, exprime l’idée du retour aux premières amours entre le peuple d’Israël et l’Eternel après la Sortie d’Egypte. Le désert est le lieu par excellence de la purification, de l’écoute de la Parole divine, du don de la Torah au mont Sinaï et de l’union des frères divisés. Le désert, l’espace où s’éveille la conscience d’Israël à la Providence divine, est également le lieu où Israël va réapprendre le sens de la Liberté, de l’Egalité et de la Justice si chers au Maître de l’Histoire, l’Eternel :

ט וַיֹּאמֶר אֶפְרַיִם אַךְ עָשַׁרְתִּי מָצָאתִי אוֹן לִי כָּל-יְגִיעַי לֹא יִמְצְאוּ לִי עָוֺן אֲשֶׁר-חֵטְא. י וְאָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם עֹד אוֹשִׁיבְךָ בָאֳהָלִים כִּימֵי מוֹעֵד. (הושע יב: ט-י)

9 Et Ephraïm aussi a dit : « Pourvu que je m’enrichisse, que j’acquière la puissance ! Quel que soit le fruit de mes peines, on ne surprendra chez moi aucun méfait, rien qui soit une faute. » 10 Et moi, l’Eternel, qui fus ton Seigneur à dater du pays d’Egypte, je te rétablirai dans tes tentes comme aux jours mémorables ! (Osée 12 : 9-10).

La haftarat BéMidbar s’achève sur l’accomplissement de l’Amour unissant l’Eternel à son peuple, Israël. Ainsi, à la triple occurrence négative du verbe exprimant l’adultère d’Israël ז.נ.י. / Z. N. Y. (Osée 2 : 4-7) répond la triple occurrence positive des fiançailles, prélude aux Amours retrouvées וְאֵרַשְׂתִּיךְ (א.ר.שׂ/ A. R. S), signifiant que le fiancé, l’Eternel, retrouve une fiancée aussi pure qu’avant le temps de ses infidélités, qui sont toutes effacées, tant qu’Israël pratique « la droiture, la justice, la tendresse et l’amour [du prochain] » :

כא וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי לְעוֹלָם וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי בְּצֶדֶק וּבְמִשְׁפָּט וּבְחֶסֶד וּבְרַחֲמִים. כב וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי בֶּאֱמוּנָה וְיָדַעַתְּ אֶת-יְהוָה. (הושע ב: כא-כב)

21 Alors, Je te fiancerai à moi pour l’éternité ; Je te fiancerai par la droiture et la justice, par la tendresse et l’amour ; 22 Et Je te fiancerai en toute loyauté, et alors tu connaîtras l’Eternel. (Osée 2 : 21-22).

Le fruit de cette union conjugale indéfectible trouve sa plus haute expression dans la fécondité d’Erets Israël, la terre d’Israël :

יז וְנָתַתִּי לָהּ אֶת-כְּרָמֶיהָ מִשָּׁם וְאֶת-עֵמֶק עָכוֹר לְפֶתַח תִּקְוָה וְעָנְתָה שָּׁמָּה כִּימֵי נְעוּרֶיהָ וּכְיוֹם עֲלוֹתָהּ מֵאֶרֶץ-מִצְרָיִם. (הושע ב: יז)

17 Là Je lui rendrai ses vignobles, et la Vallée du Malheur deviendra comme la Porte de l’Espérance ; elle y entonnera [des chants] comme aux jours de sa jeunesse, comme au temps où elle sortit du pays d’Egypte. (Osée 2 : 17).

[1] Parashat BéMidbar : Nombres 1 : 1-4 : 20 ; Haftarat BéMidbar : Osée 2 : 1-22.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Article publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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