Habemus budgetum

Des membres de la Knesset assistant à la session plénière et au vote du budget de l'État à la Knesset à Jérusalem, le 3 novembre 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)
Des membres de la Knesset assistant à la session plénière et au vote du budget de l'État à la Knesset à Jérusalem, le 3 novembre 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Bon, d’accord, je ne garantis pas la qualité du latin, et je concède aussi que la référence ecclésiale est un peu débridée, mais bref, l’essentiel est qu’au-delà de ces petites réserves, au terme d’un long et sinueux parcours l’Etat d’Israël a rejoint la famille des Etats « normaux », qui fonctionnent avec un budget qui est voté déjà également pour l’année 2022.

Quand on y pense un instant, il est quand même assez renversant de constater que cet événement routinier, technique, ait pris dans l’Israël de cette fin 2021 des allures d’événement historique. Chaque salon de coiffure, chaque club de football, chaque université ont leur budget annuel, avec les dépenses et investissements programmés, les recettes prévues, les mouvements de personnel planifiés etc.

Ici, par contre, la dernière fois que la Knesset a voté le budget de l’Etat remonte à… mars 2018. C’est que lorsque le moment revenu, fin 2019, de préparer et voter le budget 2020-2021, un certain Netanyahou Binyamin, alors Premier ministre, décida de prendre en otage ce fameux budget de l’Etat, afin d’empêcher la rotation prevue avec Benny Gantz au poste de Premier ministre, violant avec un cynisme époustouflant la parole donnée et ses engagements formels sur cette alternance au pouvoir. L’idée était de provoquer une crise, le gouvernement deviendrait un « gouvernement de transition », non-censurable par la Knesset, et Netanyahou comptait sur les élections suivantes pour voir se former autour de lui le « bloc des 61 » qui lui aurait permis de se sauver de son procès pour corruption, fraude et abus de confiance.

Hélas pour lui, et heureusement pour l’Etat d’Israël, quatre tours électoraux successifs en avril et en septembre 2019, en 2020 et en 2021, quatre, qui nous ont coûté plus de trois milliards d’euros, ne jamais oublier cette folie provoquée par un seul homme pour ses seuls intérêts personnels, ne lui ont pas permis de constituer autour de lui cette majorité qui devait le tirer de ses ennuis judiciaires, et la suite est connue. Un nouveau gouvernement a été créé et vient donc de remporter ce succès majeur, qui est en fait le succès du pays en général. Sans le vote de ce budget, le gouvernement serait tombé et nous serions aujourd’hui en campagne électorale en vue de cinquièmes élections en deux ans.

Depuis juin 2021, Israël a donc un gouvernement certes inattendu, voire improbable, parfois brinquebalant, mais voilà : le test décisif du vote des budgets 2021 et 2022 est passé avec succès, la coalition a fait ses preuves, les pressions, menaces, insultes et harcèlements destinés à ses membres et à leurs proches pour en « débaucher » un ou deux ont fait long feu, et l’horizon du gouvernement Bennett-Lapid se voit notablement éclairci, même si sa route continuera sans doute à être jalonnée de cahots et soubresauts.

L’autre point non moins renversant que le premier est l’attitude des députés du Likoud, qui continuent à vivre dans un monde parallèle. Le 20 octobre dernier, leur groupe parlementaire fêtait l’anniversaire de leur Grand Leader, 72 ans). Initiative certes sympathique et bienvenue, sauf que les participants ont cru devoir chanter « C’est aujourd’hui l’anniversaire du Premier ministre« , niant ainsi la réalité qui a cours en Israël depuis juin dernier.

Il faut dire que l’exemple de cette « réalité virtuelle » leur vient d’en haut, de Binyamin Netanyahou lui-même. Celui-ci ne déclarait-il pas le 25 octobre dernier, devant ce même groupe parlementaire, que, alors qu’il sortait de chez son coiffeur à Jérusalem, « on ne pouvait pas bouger, tout le quartier s’est rassemblé autour [de moi], des gens ont pleuré et crié » (pas moins) et que cette foule demandait qu’il revienne à la tête du gouvernement. On allait être bouleversé par cet élan de ferveur populaire, quand une vidéo de la scène arriva à la rédaction d’une émission diffusée plus tard dans la soirée, « La nuit en direct », dans laquelle on voyait Netanyahou sortir en effet de chez son coiffeur, mais accueilli par quelques personnes seulement et dans une atmosphère tout ce qu’il y a de calme et sereine.

Notre ancien Premier ministre a déjà démontré dans le passé avoir une imagination fertile. N’avait-il pas dit dans une interview à « Yediot Aharonot » qu’enfant, les policiers britanniques « lui semblaient des géants », alors que le dernier de ceux-ci avait quitté la Palestine mandataire à la naissance d’Israël, un an et demi avant sa naissance à lui ? Ou que c’était sous son gouvernement que Jonathan Pollard, l’espion israélien incarcéré aux Etats-Unis, avait reçu la nationalité, alors que celle-ci avait été conférée au condamné sous le gouvernement travailliste de Shimon Perès, en janvier 1996 ?

Le journal « Haaretz » racontait ce 8 novembre que les avocats de Binyamin Netanyahou lui ont conseillé d’assister personnellement à l’audience de son procès durant laquelle son ancien conseiller média Nir Hefetz, devenu témoin d’Etat à charge, commencera sous peu à témoigner : votre présence peut lui faire peur, lui ont-ils dit. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, je vois très bien les avocats d’un chef mafieux donner à leur client le même conseil, face à un membre repenti de son clan. Cela me fait peur à moi, avant de le faire, ou pas, à Mr. Hefetz, et me rappelle l’importance capitale de l’éviction de l’ancien Premier ministre du pouvoir.

Nous avons un budget, mais nous avons aussi un pays qui respire et fonctionne mieux quand un tel leader politique et ses sbires sont dans l’opposition. Puissent les membres de la coalition s’en souvenir toujours, et s’inspirer de ce constat pour surmonter toutes les divergences et mini-crises qu’ils rencontreront sur leur route jusqu’au terme de son mandat. Ce n’est qu’alors que la page Netanyahou sera définitivement tournée, pas une minute avant.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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