Gérard Haddad: « un jour, j’éspère, des mères juives appeleront leur fils Ismaël »

Haddad Gerard, ingenieur agronome, medecin psychiatre et psychanalyste français, photographie chez lui a Paris
Haddad Gerard, ingenieur agronome, medecin psychiatre et psychanalyste français, photographie chez lui a Paris

Psychiatre psychanalyste, Gérard Haddad est l’auteur du Complexe de Caïn et d’À l’origine de la violence – De Caïn à Oedipe, publié aux éditions Salvator, en 2021.

Vous avez fait douze ans d’analyse avec Jacques Lacan à partir de 1969.  Pourriez vous nous décrire dans quel état psychique vous vous trouviez en arrivant du Sénégal ?

Gérard Haddad: J’ai exercé dans la brousse sénégalaise comme ingénieur agronome spécialisé dans la culture du riz. Quand Je fus nommé au siège parisien de ma société, ma situation me le permettant, j’ai souhaité en finir avec certaines souffrances psychiques. Je ne me doutais pas de l’aventure que j’allais connaître, de la transformation totale de ma vie. J’étais alors un militant communiste, athée. Un an plus tard à 30 ans, j’ai commencé mes études de médecine. Parmi mes camarades, 12 ans plus jeunes, il y avait Marc Zerbib.

Comme Benny Lévy, vous êtes passé du marxisme à l’étude torahique ; à quel moment et pour quels motifs précis a eu lieu ce tournant ? Gérard Haddad: Mon parcours et celui de Benny Levy que j’ai rencontré à 2 reprises, sans en garder le meilleur des souvenirs, sont très différents. Il est passé du maoïsme qui était une folie totale à l’orthodoxie et au sionisme.

Le communisme auquel j’avais adhéré était beaucoup plus sage. Ce fut pour moi, un substitut familial. Je me suis beaucoup intéressé à nos textes talmudiques, maïmonidien, etc sans devenir orthodoxe. J’appartiens à une communauté libérale. Je suis très réservé à l’égard de la mystique et de la Kabbale qui ont une importance historique très grande mais que je n’aime pas.

Mon tournant a été l’effet de mon analyse, vers la quatrième année de ma cure. Enfant, j’ai eu des moments de grande ferveur religieuse. A l’adolescence, déçu par la médiocrité d’un judaïsme sans spiritualité que je voyais, j’ai perdu la foi.

C’est la psychanalyse qui m’a rendu cette ferveur initiale, qui m’a restitué de belles figures rabbiniques de mon enfance, mon grand père Bnini Haddad, le grand rabbin Eliahu Raccah futur grand rabbin de Bat Yam, mon rabbin Doukha Koskas. A ce tournant dont vous parlez, qui va se concrétiser par ma thèse de médecine consacrée aux maladies mentales dans le Talmud, je m’étais installé à Sarcelles où j’ai rencontré les rabbins El Haddad et surtout le Rav Israël sans lequel je n’aurais pas pu faire ma thèse devenue l’ouvrage L’enfant illégitime . Les soirées d’étude à ses côtés furent mémorables.

Par ailleurs Lacan s’intéressait beaucoup au judaïsme et m’encourageait à cette étude des textes.

Comment avez-vous rencontré Yeshayahou Leibowitz, et quelles relations entreteniez-vous ?

Gérard Haddad: La rencontre avec Leibowitz fut une autre rencontre essentielle de ma vie, inattendue. Au départ je n’avais pas une grande sympathie pour ses positions politiques alors que je venais de faire mon alya. Il y eut d’abord la découverte de la pensée de Maimonide par la lecture de la traduction de ses Epitres.

Ce fut un coup de foudre. Si j’avais connu cette pensée dans mon adolescence, mon destin aurait été bien différent. Mon ami Silvio Yeshua, professeur de littérature à l’Université de Tel Aviv, m’a parlé de Leibowitz et de sa passion pour Maimonide. Il m’a offert un petit livre emounato chel Ha Rambam, traduit par La foi de Maimonide. J’ai adoré ce livre lu en hébreu, ce fut un éblouissement analogue à celui que Freud m’avait procuré. Leibowitz était le plus merveilleux des hommes, exceptionnel. J’ai eu le grand bonheur de le connaître. J’ai demandé à le rencontrer et il m’a immédiatement reçu.

Je me suis lancé avec son accord à la traduction d’un de ses livres Ha Olam ou mloho, traduit sous le titre Israël et judaïsme, ma part de vérité, avec la participation de mon fils Yvan. Ce livre eut un certain succès qui poussa l’éditeur à créer une collection, Midrash, que j’ai dirigée et que je voulais luxueuse Plus de 20 livres ont paru dans cette collection. J’ai traduit sept ouvrages de Leibowitz, seul ou avec des amis, Yann Boissière, mon cousin le rabbin Philippe Haddad.

J’ai rencontré mon maître Leibowitz 5 ou 6 fois, à chacun de mes passages à Jérusalem où je n’habitais plus, étant retourné à Paris. Quand je l’ai rencontré, il approchait les 90 ans. Il est mort en 1994. J’en ai éprouvé un immense chagrin comme si j’avais perdu mon père.

4/ Dans vos derniers ouvrages, en particulier le dernier, L’origine de la violence D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud  ? Vous portez de dures critiques à l’égard de Freud. Vous rompez avec lui  ?

Gérard Haddad: Nullement, c’est une sorte d’hommage paradoxal que je lui rends. Je dois beaucoup, énormément à la psychanalyse. Comme toute discipline vivante, elle doit se transformer et couper ses branches mortes. Ma critique principale porte sur la thèse de son livre Totem et Tabou, selon laquelle, à l’origine de l’humanité il y a eu le meurtre d’un père primitif. On en a déduit un slogan, cause de ravages dans notre civilisation, celui de la nécessité de tuer le père.

Je préfère la leçon que l’on peut tirer de la Torah, du Sefer Béréchit – 4 qui nous dit qu’à l’origine de l’humanité il y a un fratricide, celui de Caïn. Plus fort que l’Œdipe, il y a cette haine du frère ou de la sœur qui se transforme dans un deuxième temps en amour. Mais cette haine persiste déplacée sur l’étranger. C’est la source de la violence humaine. Elle est à l’origine des guerres comme le dit… Freud lui-même dans une lettre à Thomas Mann.

Je suis parti d’une réflexion sur le terrorisme qu’on ne peut expliquer par l’Œdipe mais par le complexe de Caïn. Le terroriste tue des frères comme l’a bien compris Stefan Zweig.

Que pensez-vous du conflit entre Isaac et Ismaël ?

Gérard Haddad: Il n’y a pas de conflit entre ces deux fils d’Abraham mais conflit entre leurs mères où Sarah n’a pas le beau rôle. J’ai écrit un livre Ismaël et Isaac dans lequel, à partir du texte de la Torah, je montre l’amitié existant entre les deux frères qui ont surmonté leur complexe de Caïn. Avant d’épouser Rebecca, Isaac est allé chercher Ismaël et l’a ramené à la maison. Abraham était très amoureux d’Agar qui va elle aussi changer de nom pour celui de Ketoura et à qui le vieil Abraham parviendra à faire 6 enfants. A sa mort les deux fils enterreront leur père et Isaac ira vivre quelque temps à côté de son frère dans ce lieu qui s’appelle « le puit du vivant qui me voit ».

Dois-je rappeler que le nom Ismaël était très honoré dans le judaïsme antique. Ce fut le nom du codificateur du Midrash dont on lit la michna dans la prière quotidienne. Les grands prêtres s’appelaient souvent Ismaël. Le nationalisme juif a effacé cette belle mémoire juive . Un jour, j’espère, on verra des mères juives appeler leur enfant Ismaël, comme les mères musulmanes appellent leurs enfants… Sarah ou Yosseph, Zacaria etc.

Vous dites que votre livre L’origine de la violence … est votre testament théorique. Pourquoi  ?

Gérard Haddad: Je ne suis plus très jeune. Dans ce livre j’ai la prétention d’avoir fondé une nouvelle branche de la psychanalyse. Je suis convaincu de son importance et de sa vérité. J’ai accompli l’œuvre que je portais en moi. Je n’en verrai pas sans doute les développements. Peu importe !

J’aime trop écrire et je continuerai à écrire tant que je pourrai : journalisme, fiction ? Nous verrons. Il faut vivre comme si on est éternel et comme si on vivait chaque jour son dernier jour. Mais j’ai accompli ce pourquoi je me suis engagé envers Lacan quand je l’ai rencontré : contribuer à faire de la psychanalyse une discipline vivante.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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