En France, Généraux et langue de bois à la télévision

La guerre au Moyen-Orient a éclaté il y a plus d’un mois et demi et l’incertitude reste totale sur son dénouement, entre « shows » quotidiens de Donald Trump tenant souvent plus de la téléréalité que des propos d’un chef d’État responsable ; diarrhées verbales sur les chaines d’infos, où beaucoup affirment maintenant que la République Islamique a mis au tapis les USA ; et – pollution inaugurée par la guerre du Golfe il y a 35 ans -, présence massive de généraux à la retraite ; ils commentent les faits militaires au quotidien ; mais ils vont souvent bien au-delà, en distillant un discours géopolitique conforme à la fois à la diplomatie française et à la sensibilité dominante du public. Mais cela est-il vraiment nouveau ?
Mon père, que son souvenir soit béni, était un lecteur fidèle du « Figaro ». Bien jeune à l’époque de la Guerre des Six Jours, je me souviens parfaitement de la presque unanimité de la presse de l’époque, admirative d’Israël qui venait de remporter une victoire aussi écrasante qu’inattendue, face à des pays arabes coalisés et prêts à le détruire. Dans ce concert de louanges me reviennent les billets signés du général André Beaufre (1), dont je n’ai découvert que récemment la brillante carrière et la contribution à la pensée stratégique française. Né en 1902, mis aux arrêts par le régime de Vichy pour ses contacts avec les Alliés, il servit sur plusieurs fronts jusqu’en 1945. Il commanda ensuite en Indochine, puis en Algérie en passant par l’aventure de Suez (1956), victoire militaire suivie d’un fiasco politique et qui le marqua profondément. Nommé ensuite chef du « General Staff » du QG de l’Otan, il fut jugé trop « atlantiste » par De Gaulle qui ne voulut pas le nommer Chef d’état-major. Il devint alors une référence incontournable de la pensée stratégique française, et en particulier de la dissuasion nucléaire. Bref, un curriculum vitae prestigieux à faire pâlir d’envie nos généraux vedettes des plateaux TV !
Or justement, et cela attrista mon père, le général Beaufre changea de ton dans les billets de ce journal qu’il publia jusqu’à sa disparition en 1975. Il en tira un recueil intitulé « Crises et guerres : sept ans au Figaro », dont on peut retrouver des extraits grâce à un moteur de recherche interne (2). Pour le dire vite et comme beaucoup, il traduisait un soutien sans nuances à la fameuse « politique arabe de la France », ayant brutalement abandonné Israël lors de l’épisode dramatique du printemps 1967. Quelques exemples : page 18, « Il s’agit avant tout de restaurer la dignité des peuples arabes, de combattre leur retard et leur ignorance (…). La France qui est redevenue l’amie des Arabes, a un rôle important à jouer en Libye qui veut devenir un État moderne » ; page 44, « L’humiliation des pays arabes, l’entorse faite aux principes de l’ONU, créent une ambiance qui interdit tout compromis, tandis que la griserie de la victoire militaire rend les Israéliens peu enclins aux concessions » ; page 45, ceci qui semble ubuesque surtout quand on pense aux régimes de Nasser et de Saddam Hussein, « On y trouve de part et d’autres, dans le Nord, deux républiques progressistes (l’Égypte et l’Irak) … enfin, entre l’Irak et l’Égypte, le corps étranger d’Israël est planté comme une épine au carrefour des continents » ; et enfin, page 70, « A la base, il y a l’opposition israélo-arabe, conflit de nationalismes, de races et de religions (…) Israël réclame à juste titre la reconnaissance de son droit à l’existence, mais les Arabes ne peuvent admettre que la Palestine soit sioniste ».
André Beaufre est mort prématurément d’un infarctus, et il ne vit donc pas le voyage historique de Sadate à Jérusalem fin 1977, inaugurant un chemin certes long de rapprochement avec une partie du monde arabe ; septuagénaire, il aurait pu voir la chute du Shah, et l’irruption de l’islam politique dans un monde arabe qu’il craignait de voir devenir « révolutionnaire », mais pas ainsi ; puis peut-être la longue et meurtrière guerre de 8 ans déclenchée par Saddam contre l’Iran ; puis l’invasion du Koweït ; très vieux, il aurait peut-être appris l’atroce guerre civile en Algérie dans les années 90 ; mais il n’aurait pas vécu dans notre siècle, et su les fins honteuses de « républiques progressistes » comme la dictature de Khadafi ou la lignée sanguinaire des Assad en Syrie. Bref : une intelligence supérieure, un esprit fin, une personnalité riche et cultivée avait simplement intégré comme définitifs des éléments de langage qui paraissent grotesques aujourd’hui. Nul ne pouvait prétendre jouer les prophètes, surtout en ignorant les mutations à venir des sociétés arabes. Et, avec tout le respect dû à sa mémoire, je pense à lui à propos de certains généraux qui assurent aujourd’hui doctement que le régime iranien a triomphé, et que nous assistons à une tournant géopolitique décisif avec un recul assuré de l’influence américaine au Moyen-Orient et dans le monde.
Soyons clair. Les critiques, aussi bien sur la finalité que sur les modalités de la guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël, sont tout à fait légitimes. La grande majorité du public approuve la non-participation à ce conflit. Et, sans parler de ses provocations verbales régulières, la posture ouvertement hostile de Donald Trump vis-à-vis de l’Union européenne rend naturel son rejet en retour.
Concernant ce qui est considéré en France et en Europe comme une « violation du droit international », le journaliste François Camé a apporté dès le 28 février sur son compte X des éléments de réponse percutants (3) ; des invités réguliers des chaines d’infos réfutent ces arguments, dont acte ; mais le faire n’autorise pas toutes les outrances, comme la reprise sans filtre de la propagande du régime iranien. A ce titre, le passage régulier et sur presque toutes les chaines de télévision d’un correspondant unique, Siavosh Ghazi, est un vrai scandale : faire croire que l’on peut être libre de ses paroles sous une dictature sanguinaire et sans jamais rappeler le contexte est une honte de la part de ses employeurs. Son cursus est d’ailleurs édifiant : venu en France tout jeune avec sa famille, il est retourné en Iran en 1998 alors que près de 10 millions de ses compatriotes fuyaient le pays en quelques décennies ; il s’est bien gardé de proposer le moindre reportage sur la répression horrible du mois de janvier, qui fit des dizaines de milliers de victimes ; et on notera enfin que le même journaliste intervient souvent, et longuement, sur un média ouvertement pro-russe et antisémite, la chaine Youtube « Tocsin » (4).
Concernant la tactique et la stratégie américaine, les critiques sont non seulement permises mais nécessaires. Les contraintes étaient évidentes depuis le départ : impossibilité d’envahir le territoire iranien qui est grand comme trois fois la France, sans engager des centaines de milliers d’hommes et au risque d’enliser les troupes dans une vraie guerre d’usure ; obligation constitutionnelle des 60 jours, au-delà de laquelle le président doit obligatoirement obtenir l’accord du Congrès ; trop grande confiance dans les défenses anti-aériennes des pays du Golfe, où il y a eu de gros dégâts ; non anticipation du chantage de la fermeture du détroit d’Ormuz, et de la crise économique mondiale qu’elle a engendrée. Mais aucun commentateur de plateau n’avait prévu non plus la riposte, non létale, du contre blocus américain visant les exportations de pétrole de l’Iran et qui a commencé ce lundi 13 avril.
Mais revenons à nos généraux-commentateurs. On retrouve à l’occasion de cette guerre le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de Guerre, plus théoricien que praticien sur le champ de bataille. Pro-Russe, intervenant régulièrement sur des médias proches à la fois de l’extrême-droite et de Poutine (5), il est logique que ses analyses soient presque toujours pessimistes pour les États-Unis et Israël, et optimistes pour le camp iranien.
Encore plus grossier dans l’expression, le général Nicolas Richoux, consultant défense du LCI. Il m’a bloqué sur X à la suite d’un commentaire qui ne lui avait pas plu. Ses apparitions à l’écran sont souvent accompagnées de sourires narquois quand ce ne sont pas des ricanements. Richoux a publié un bref post pour saluer ainsi le cessez-le-feu du 8 avril : « Tout ça pour ça. 1 à 0 pour l’Iran ». Il a été moins synthétique au début de la guerre dans un podcast avec Pascal Boniface, que l’on peut retrouver sur le site de l’IRIS (6) ; et bien entendu, c’est pure coïncidence qu’il ait été reçu par ce think tank, réputé à la fois pour son indulgence pour le régime iranien et son hostilité à Israël.
Bien différent apparait a priori le général Yakovleff. Il a commandé souvent « sous le feu », capitaine pendant la guerre du Golfe, puis adjoint du général commandant la force multi nationale en Bosnie quelques années plus tard. Né en 1958, il a vu sa carrière couronnée en 2014, quand il devint général de corps d’armée et vice-chef d’état-major du SHAPE (OTAN). Le présenter comme viscéralement anti-américain depuis des années serait donc tout à fait outrancier. De même – et il m’était sympathique pour cela – il est intervenu souvent en défense de l’Ukraine ; il est d’ailleurs probable que son appréciation très critique de Donald Trump à propos de l’Iran soit liée aussi à l’attitude plus que grossière et inquiétante de ce dernier concernant cette autre guerre. Mais cela n’excuse pas tout. Il a quand même dit sur LCI que ce serait le régime iranien qui imposerait les conditions de sortie de cette guerre, comme si une telle perspective était à la fois vraisemblable et souhaitable : comment un homme conscient de la dangerosité de Poutine peut-il se réjouir de la victoire de son grand allié au Moyen-Orient ? Comment quelqu’un qui a travaillé de si près avec des hauts gradés américains peut-il ricaner à leur propos ? Au début du mois, enfin et toujours sur LCI, il a dit – à propos des projets américains de construire une piste à l’intérieur de l’Iran pour récupérer l’uranium enrichi – « Les responsables américains devraient arrêter de sniffer de la cocaïne entre deux réunions ». Auparavant, il avait déjà comparé la participation à la guerre unilatérale du président Trump en Iran au fait « d’acheter des billets pas chers pour le Titanic après qu’il a heurté l’iceberg ». (7)
Pour finir, il serait bien injuste de moquer tous les militaires retraités qui n’ont pas fini de plancher sur nos écrans de télévision : pour ne citer qu’eux, les généraux Dominique Trinquand et Patrick Dutartre expriment des commentaires équilibrés. Mais il y a une frontière éthique que trop d’intervenants – surtout sur LCI et BFM – franchissent sans scrupules. Dire que l’on pense que cette guerre finira par une défaite américano-israélienne est une chose ; s’en réjouir est insupportable. A un moment donné, il faut dire où on se situe, merci au colonel Michel Goya de l’avoir fait. (8)
« Je souhaite la fin du régime des mollahs et des Pasdarans. La guerre lancée par les Américains et les Israéliens ne me plaît pas du tout. J’aurais préféré et de loin que l’on soutienne et l’on appuie plutôt la révolution en Iran, mais cette guerre est lancée et je préfère que ce ne soit pas la République islamique qui la gagne. Dans ce cadre-là, je préfère que l’on cible tout ce qui menace la région et surtout pas les cibles civiles, et on aura plus de chances de détruire complètement les sites de tirs de missiles en y envoyant aussi des commandos. »
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(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Beaufre
(2) https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33995343/f9.item.texteImage#
(3) https://x.com/FrancoisCame/status/2027702900189773842
(4) https://x.com/benoitmgh/status/2041604036873408673
(5) https://x.com/benoitmgh/status/1616822452767846408
(6) https://www.iris-france.org/guerre-en-iran-scenarios-militaires-avec-le-general-nicolas-richoux/
(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Yakovleff
(8) https://x.com/Michel_Goya/status/2040707420708589643
