Gaza, quatre réflexions

© Stocklib / Alexander Koltyrin
© Stocklib / Alexander Koltyrin

Quelques jours après la fin du chapitre 4295 de notre confrontation avec les groupes terroristes de Gaza, on peut dire qu’il s’est achevé sur un bilan très positif pour Israël : le « Jihad islamique palestinien » a perdu une grande partie de ses chefs, le Hamas est resté à l’écart des opérations, le Hezbollah a eu une nouvelle occasion de constater la qualité du renseignement militaire du Shabak et de Tsahal et la capacité de ce dernier à frapper fort, et de manière ciblée, ceux qui planifient de nouvelles actions terroristes contre Israël.

Gardons-nous cependant de toute euphorie : il est clair pour tout le monde dès à présent que le prochain « round » est une question de temps seulement, si rien ne change dans les données actuelles du problème. Je voudrais partager ici avec vous quatre réflexions sur les quelques jours de cette opération « Aurore »:

  1. Yaïr Lapid

Le Premier ministre a assuré ses fonctions avec efficacité, et sans esbroufe. Je me souviens d’un ancien Premier ministre qui, durant d’autres opérations militaires, tentait de jouer les Churchill et annexait nos petits écrans tous les soirs à 20:00 pour une apparition télévisée, toutes chaines confondues, avec podium et drapeaux israéliens, le menton fier, le verbe haut, pour n’arriver en définitive qu’à des résultats plus que mitigés.

Lapid n’a pas couru mettre un battledress, il ne s’est pas fait photographier regardant avec des jumelles la bande de Gaza, il a suivi ce qui dans un Etat occidental démocratique normal est la norme: il a laissé à son ministre de la Défense Benny Gantz, ancien Chef d’Etat-major, le rôle qui est le sien face à l’armée et s’est concentré pour sa part sur l’aspect civil des choses, en rencontrant et encourageant les maires et présidents de localités et districts pris sous les roquettes de Gaza.

Les Israéliens sauront-ils apprécier la chose ? Tellement d’entre eux cherchent de façon primitive et infantile un « père protecteur », que le doute est permis. Mais ces quelques jours ont sans nul doute permis à tous les autres, et surtout à ceux qui avaient des doutes sur la capacité de Lapid à assumer les si lourdes responsabilités de sa charge, de le voir à l’oeuvre mûri, sûr de lui, concret. Le « play-boy telavivien », comme le qualifient avec dédain certains de ses adversaires politiques, a su gérer sa première crise sécuritaire de façon sereine et efficace.

2. Les provocateurs

« Par l’odeur alléchés », des pyromanes juifs ont tenté de provoquer un embrasement plus général, et ont échoué. Sur fond de 9 Av, quelques milliers d’entre eux sont montés sur le Mont du Temple, le député Itamar Ben-Gvir en tête. Ben-Gvir est un disciple du rabbin Kahane, et considère Baruch Goldstein, l’auteur du massacre de la Caverne des Patriarches (« Machpela« ) de Hevron comme un héros. Sa haine des Arabes n’a d’égale que sa haine des « gauchistes » juifs, même si ces derniers temps, dans un effort pour paraître plus présentable, il a affirmé que ces derniers étaient ses « frères » (merci, mais dans ce cas j’aime autant être fils unique). Ce grand patriote n’a pas fait son service militaire, et a été condamné dans le passé pour « soutien à une organisation terroriste » (le groupe « Kach« ).

La montée des Juifs au Mont du Temple est sévèrement interdite par le Grand rabbinat d’Israël ; dès les années ’20 du siècle passé, le rav Kook, père du sionisme religieux moderne, en a décrété tout autant. Mais Ben-Gvir et sa clique n’ont cure de cela : pour eux, toute occasion de mettre le feu aux poudres est bonne, ils ne sauraient la manquer. Cette fois, cela n’a pas marché et le 9 Av si redouté s’est écoulé à Jérusalem avec seulement quelques incidents mineurs.

Pour revenir au pouvoir après les élections du 1er novembre prochain, Binyamin Netanyahou aura besoin, mathématiquement, du soutien du parti « Le sionisme religieux » de Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, et ils seront probablement tous les deux ministres. Avec de tels personnages au pouvoir, renforçant les tendances déjà illibérales de l’ancien Premier ministre, quel avenir attend Israël ?

3. La religion contre la vie

C’est un spectacle qui me stupéfie chaque fois : dans chaque reportage filmé qui montre un lancement de roquette, on entend le tireur crier « Allahou akbar! » (« Dieu est le plus grand ! »). On entend cela aussi dans chaque reportage sur un enterrement de terroriste du Hamas ou du Jihad. Or, le terroriste sait que, depuis l’apparition du « Dôme de fer », sa roquette a toutes les chances de ne pas arriver à son but, et que de façon générale, depuis toujours, même s’il parvient à frapper et même à tuer, cela ne changera rien au rapport de force entre son organisation et Israël.

Il continue pourtant, car la foi aveugle provoque en lui un déni total des réalités, de toute réflexion rationnelle. Un homme lui promettant le paradis éternel l’a convaincu, à force d’endoctrinement, souvent depuis son jeune âge, de menaces sur ce qui pourrait lui arriver s’il n’exécutait pas « la volonté de son dieu » et de promesses sur la béatitude éternelle qui l’attend si au contraire il va « dans le bon chemin ». La misère et l’ignorance ont fait le reste.

Ce n’est pas une exclusivité musulmane, loin de là : trop souvent, la religion agit comme une chape de plomb mise sur le cerveau, un voile noir posé sur les yeux, pour empêcher de comprendre et de voir et assurer ainsi le pouvoir d’une caste de « maîtres spirituels », qui bien souvent d’ailleurs savent profiter à fond des avantages matériels qu’offre notre bas monde.

Nous avons ce même genre de fanatiques ici, en Israël. Le réseau terroriste juif qui a failli faire sauter les mosquées de Jérusalem au milieu des années ’80, les nombreux rabbins et politiciens religieux qui ont créé l’atmosphère qui a mené à l’assassinat de Rabin et tant d’autres jusqu’à nos jours, participent du même fanatisme. Eux aussi sont persuadés de détenir la seule Vérité, de savoir ce que veut leur dieu et de leur droit à imposer leur foi à la collectivité.

La différence est que pour notre plus grande chance, Israël est (encore) un Etat de droit et les services de sécurité intérieure veillent sur ces éléments fanatiques, qui sont encore très minoritaires dans notre société, mais dont le poids augmente ces dernières années. Ceci n’est pas moins préoccupant à mes yeux que toute menace extérieure sur le pays.

4. Pour une diplomatie plus active

Cette fois, et à juste titre, c’est Tsahal qui a pris l’initiative de l’offensive. Il n’est en effet écrit nulle part que lorsque votre ennemi annonce son intention de vous attaquer, et que vos services de renseignements confirment que des préparatifs en ce sens sont à un stade avancé, vous devez forcément attendre que les roquettes tombent ou que toute autre forme d’agression soit effectuée pour agir. Le gouvernement a donc chargé Tsahal d’agir, les plans ont été sortis des tiroirs et la suite est connue.

Il est toujours préférable d’être celui qui prend l’initiative, et non celui qui est systématiquement en position de devoir réagir, de répondre aux événements, comme cela a trop souvent été notre cas dans le passé.

C’est dans le même esprit que je voudrais voir agir la diplomatie israélienne. La question de Gaza empoisonne notre vie depuis longtemps, et place souvent Israël dans des situations très délicates au plan de son image internationale. Nous n’aurons pas toujours une situation comme celle que nous venons de vivre, dans laquelle nous avions devant nous un groupe reconnu comme terroriste par l’Union Européenne et les USA.

Israël aurait tout à gagner en prenant une spectaculaire initiative diplomatique pour tenter de guérir cette plaie béante qu’est la bande de Gaza. Cette démarche prendrait la forme d’un rapport complet, détaillé et budgété qu’Israël déposerait sur le bureau du Secrétaire-général de l’ONU, ajoutant ceci : « Nos experts économiques, médicaux, industriels, sociaux et éducatifs, avec d’autres spécialistes de premier plan venus d’autres pays, ont planché pendant un an sur ce qu’il convient de faire pour réhabiliter la bande de Gaza, et en particulier donner un avenir aux jeunes (42.5 % de sa population ont moins de 14 ans !), et d’éviter ainsi qu’ils ne tombent si facilement aux mains des fanatiques religieux.

Cela va prendre 15 ans et coûter X dizaines de milliards de dollars. Vous multipliez depuis des décennies vos déclarations sur votre préoccupation pour le destin des Gazaouis et votre compassion pour leur vie difficile (et elle l’est assurément). Les mille pages de ce rapport ouvrent de nombreuses perspectives pour sortir cette population de l’impasse tragique dans laquelle elle se trouve. A la seule limite de nos besoins sécuritaires, nous vous promettons dès à présent notre entière collaboration.

Les Palestiniens rejetteraient-ils cette initiative ? Accepteraient-ils d’en discuter ? Dans les deux cas, l’image d’Israël sortirait de cette initiative nettement améliorée, et dans le second, une lueur d’espoir poindrait finalement à l’horizon.

Nous n’avons rien à perdre à essayer. Moralement et concrètement, cette démarche correspondrait totalement aux intérêts d’Israël.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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