Gantz, l’homme qui s’affirme de plus en plus en homme d’Etat

Le ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, s'exprimant lors d'une réunion avec le secrétaire à la Défense Lloyd Austin au Pentagone, le jeudi 9 décembre 2021, à Washington. (Photo AP/Manuel Balce Ceneta)
Le ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, s'exprimant lors d'une réunion avec le secrétaire à la Défense Lloyd Austin au Pentagone, le jeudi 9 décembre 2021, à Washington. (Photo AP/Manuel Balce Ceneta)

Benny Gantz est l’homme du courage et de l’audace. Il a su quitter le quarteron pour rejoindre Netanyahou quand il a compris que l’inertie menait à de nouvelles élections et que le pays était las des caprices des chefs. Cependant, Netanyahou n’a pas su prendre la perche qui lui était tendu pour constituer un véritable binôme au pouvoir.

La majorité qu’ils avaient ensemble, plus de 70 sièges, leur assurait un gouvernement de longue durée. Mais Netanyahou est un spécialiste de la solitude du pouvoir en ne déléguant rien et en écartant tout concurrent potentiel, Gantz compris. Alors, à force de tirer sur la corde, elle se casse et la première victime fut le Likoud qui a été renvoyé dans l’opposition alors que la Droite est largement majoritaire dans le pays.

Benny Gantz a trouvé sa voie au ministère de la Défense qu’il a bien pratiqué en tant que chef d’État-major. Mais face à un nouveau premier ministre contesté et fragile, considéré illégitime par la Droite, et à un ministre des Affaires étrangères qui s’estime parfaitement à sa place sans faire de vagues, il veut s’affirmer comme l’homme fort du gouvernement ; il semble y parvenir au vu des derniers évènements. Il va plus loin en donnant le ton à la diplomatie israélienne après l’invitation à son domicile offerte au président palestinien Mahmoud Abbas[1].

C’est un grand honneur qu’il lui a fait, un peu démesuré par rapport au poids réel du chef palestinien, de plus en plus contesté au Fatah, et bien sûr au Hamas. Il donne ainsi l’impression d’être le chef d’orchestre de la coalition et de squeezer Naftali Bennett et Yaïr Lapid. Certains estiment qu’il empiète sur les attributs de ses collègues mais il se justifie en affirmant que son action est utile pour débloquer des situations diplomatiques.

Après avoir reçu, avec surprise, Mahmoud Abbas chez lui à Rosh Haayin, le ministre de la Défense a annoncé une série de mesures de confiance pour les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Il suit les traces de Yitzhak Rabin qui a su créer des relations intéressées avec Yasser Arafat. En choisissant le terrain neutre de son domicile, il évite de mettre le premier ministre dans une situation embarrassante mais, en revanche, il s’installe dans le fauteuil du chef des pourparlers avec les Palestiniens.

Il grignote ainsi une partie des prérogatives de Yaïr Lapid qui a été jusqu’à le féliciter en mettant l’accent sur les questions sécuritaires : «La réunion Gantz-Abou Mazen est importante à la fois pour la sécurité d’Israël et pour son statut international. La coordination sécuritaire et civile avec l’Autorité palestinienne est essentielle à la sécurité d’Israël et est dirigée de manière responsable et professionnelle par le ministre de la Défense».

Bien sûr, il n’y a pas unanimité au sein du gouvernement. Ainsi, les ministres de droite ne se sont pas privés pour critiquer l’opération, à l’instar de Zeev Elkin, ministre du Logement : «De mon point de vue, inviter un homme qui insiste pour payer des salaires aux personnes qui ont assassiné des Israéliens est une erreur. Prétendre qu’il y aura une troisième Intifada si Abbas n’est pas hébergé dans le salon spacieux de Gantz… eh bien, personne ne le croit vraiment».

De son côté à la Knesset, Gantz a répondu aux critiques de la Droite du gouvernement «J’ai été déçu d’entendre ce que ces ministres avaient à dire. Ils parlent différemment à huis clos». Naftali Bennett n’a pas tenté de désavouer son ministre pour ne pas montrer qu’il ne contrôle pas son gouvernement. Il a affirmé avoir donné sa «pleine approbation» à la réunion entre Gantz et Abbas : «Le ministre de la Défense m’a parlé à l’avance et je n’ai vu aucune raison d’interdire la réunion, y compris le lieu». En fait, tout clash au sein du gouvernement doit être évité pour empêcher un appel aux urnes et le probable retour de Netanyahou au pouvoir. Par ailleurs, Bennett est suffisamment contesté au sein de son parti pour ne pas donner de l’eau au moulin de ses adversaires internes en critiquant ses ministres.

Contrairement au gouvernement précédent qui avait joué le jeu du Hamas contre l’Autorité palestinienne afin d’empêcher toute unification Fatah-Hamas et par conséquent la création d’un État palestinien, Gantz a fait le choix d’une stratégie opposée consistant à renforcer Mahmoud Abbas, considéré par la droite comme un leader partisan du terrorisme. En plus des gestes de bonne volonté décrits par ailleurs, Gantz envisage de préparer des programmes de planification à long terme, supplémentaires pour les territoires palestiniens.

Dans la foulée, Gantz s’est rendu à Amman pour rencontrer le roi Abdallah II qui a souligné «la nécessité de maintenir un apaisement global dans les territoires palestiniens et de prendre toutes les mesures nécessaires pour cela, afin de trouver un véritable horizon pour parvenir à une paix juste et globale, fondée sur la solution à deux États». À noter que les relations entre la Jordanie et Israël ont connu une nette rupture de 2009 à 2021, à l’époque de Netanyahou à tel point que le roi Abdallah II les avait décrites comme ayant atteint «leur pire état». Il semble que le nouveau gouvernement se soit réparti les tâches pour tenter de renouer les relations devenues statiques avec les chancelleries occidentales ; Lapid s’occupant de l’Europe et Gantz des pays de la région car les questions avec les pays arabes ne peuvent être séparées des questions sécuritaires.

Le ministre de la Défense est totalement soutenu par la Maison Blanche qui voit peut-être une lueur d’espoir dans ses relations avec les hauts responsables palestiniens. Cette affirmation de Gantz comme leader du gouvernement donne du poids aux rumeurs laissant entendre que la rotation n’interviendrait pas en août 2023 car la prise de fonction de Yaïr Lapid ne serait plus pertinente. L’équipe gouvernementale fonctionne bien, chacun dans son domaine, et tout changement important risque de déséquilibrer le socle du consensus.

[1] https://benillouche.blogspot.com/2022/01/mahmoud-abbas-reactive-les-relations.html

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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