Fumer dispense-t-il de penser ?

Nathan Devers
Nathan Devers

Nathan Devers est écrivain. Normalien, agrégé de philosophie, discipline qu’il enseigne à l’université Bordeaux-Montaigne, il a publié un essai philosophique (Généalogie de la religion, Éditions du Cerf), un roman (Ciel et terre, Flammarion, 2020) et il fait paraître, ces temps-ci, Espace fumeur, un livre qui conjugue les genres du récit et de l’essai pour parler de la cigarette.

Vous souvenez vous du premier livre de philosophie que vous ayez eu entre les mains ?

Nathan Devers: Entre les mains, je ne saurais vous dire. Je ne me souviens pas davantage du premier ouvrage de philosophie que j’ai eu sous les yeux. Peut-être s’agissait-il du Criton du Socrate ou du Discours de la méthode mais, à la vérité, ce fait importe peu. La question de savoir quel est le livre qui m’est tombé dessus en premier concerne un événement absolument contingent – et auquel je ne confèrerais, pour ma part, aucune signification. Il en va des lectures comme des rencontres humaines : elles sont déclenchées par des concours de circonstances, elles découlent de déterminations fortuites, elles résultent d’un hasard qui ne révèle rien ni de nous ni du livre en question. Le plus souvent, les livres sont pour nous des passants : ils s’avancent dans un sens quand nous allons dans l’autre. Je serais bien incapable de mentionner la première personne que j’ai croisée dans la rue. Ainsi pour le « premier philosophe ».

En revanche, je me souviens comme d’hier du premier livre de philosophie qui, quand je l’ai découvert, ne m’est pas apparu comme un simple livre ou comme un objet-livre, mais comme une invitation, comme un texte qui, dès sa première lecture, m’a donné le sentiment d’entrer dans la philosophie.

Il s’agissait des Essais et conférences de Martin Heidegger. Rien, dans ce livre, n’était particulièrement attirant. Ni son titre, austère à l’extrême, qui n’expliquait pas ce dont Heidegger parlerait, qui n’indiquait aucun thème, qui ne contenait aucun élément attirant : un titre neutre, à la limite du fade. Ni la couverture, au teint lustré et blanc, où figurait seulement une photographie en noir et blanc du Heidegger en question. Ni même la préface ou la quatrième de couverture, qui ne cherchaient pas à susciter le moindre désir auprès du lecteur.

Sans parler du style de Heidegger, volontairement obtus, aussi sinueux qu’un chemin forestier, s’égarant dans des impasses et revenant sans cesse sur lui-même, multipliant les sentences tautologiques et les déclarations sibyllines, perdant le sens des mots à force de traquer leur étymologie, jouant sans cesse d’un incompréhensible va-et-vient entre ce que la pensée devait à la tradition et ce qu’elle construisait contre elle. Tout, dans cet objet-livre, semblait disposé à repousser les curieux – à écarter ceux qui, précisément, cherchent à « faire de la philo », à « entretenir leur culture générale », à lire des « choses intéressantes ». Bref, un livre qui n’était pas destiné aux amateurs de livres.

Alors pourquoi ? Pourquoi ce livre-ci et non pas plutôt un autre ? Au nom, justement, de son indifférence, de la manière dont, comme dirait Louis Guillermit, il séduisait par son absence de séduction. Ou, pour le dire autrement : j’ai eu l’impression, lors de ce premier contact, que cette posture austère ne témoignait pas d’un esprit de sérieux, mais qu’elle trahissait au contraire quelque chose d’essentiel, une obstination à creuser, à s’enfoncer de plus en plus dans une sorte de nuit et, en même temps, à irradier cette nuit, à y installer des lambeaux de lumière, à y tracer des chemins.

J’ai commencé à lire la conférence intitulée « Que veut dire penser ? » De ma première lecture, je conserve une image de brouillard absolu. Je ne comprenais presque rien à ce que pensait Heidegger – sauf, çà et là, quelques passages qui me paraissaient clairs, donnant l’impression que le texte lançait à travers eux des appels, comme des phosphorescences lointaines. Il y avait par exemple un paragraphe où Heidegger dissociait « l’intérêt pour la philosophie » de la philosophie elle-même, décortiquant le concept d’intérêt en démontrant qu’une chose intéressante est paradoxalement indifférente aux yeux de qui s’intéresse à elle. Ou encore ces pages où Heidegger commentait un vers de Hölderlin : « Nous sommes un signe, vide du sens ».

Ce texte m’était obscur, presque indéchiffrable. Mais je sentais bien que cette difficulté n’avait rien de gratuit. Sitôt qu’un fragment devenait clair, il m’apparaissait qu’il n’aurait pas pu être écrit plus clairement qu’il ne l’était. Que l’enjeu, chez Heidegger, n’était pas d’écrire compliqué, mais, loin de là, d’indexer la complexité de l’écriture à l’exigence de la pensée. D’où mon attachement à ce que Nietzsche appelle la « rumination » : le lent processus par lequel on s’approprie un texte. Lire n’est pas un travail des yeux, mais une démarche de digestion. Et même d’intussusception.

Il s’agit de grandir soi-même à force de remâcher le texte d’un autre, de se l’incorporer, de le greffer à sa propre pensée jusqu’à atteindre cet état mystérieux où l’œuvre d’un étranger fait l’objet d’une compréhension intime. Alors, deux possibilités s’ouvrent. La compréhension intime peut d’abord donner au lecteur l’illusion qu’il devient l’auteur, qu’il écrit avec ce dernier, qu’il se fond en son esprit. Cette option donne le Proust des Pastiches et Mélanges, qui assimile « l’air de la chanson » d’un Sainte-Beuve ou d’un Flaubert. Elle donne aussi ce personnage des Quatre Cents Coups qui plagie Balzac sans s’en rendre compte. Mais une autre possibilité existe : c’est la situation où la compréhension intime engendre son contraire, où la connaissance d’un auteur occasionne une prise de distance avec lui, où la digestion cède la place à la sécrétion, où, le lecteur, ayant ruminé tel ou tel livre, l’expulse comme un corps étranger. De là l’importance de la lecture-patience.

Vous avez justement fondé et dirigé le séminaire d’élèves « Lectures de Heidegger » de l’Ecole Normale Supérieure. Et vous avez consacré à ce dernierr votre mémoire de philosophie, intitulé « D’où vient la métaphysique ? ». Quelle est la nature de la critique que vous adressez à Heidegger dans ce mémoire ?

Nathan Devers: Le séminaire Heidegger a eu lieu pendant quatre ans durant lesquelles, en compagnie de Gauthier Jacquemin et de quelques autres, l’enjeu consistait à proposer un commentaire polyphonique de Heidegger. Pendant trois ans, nous avons décortiqué Être et Temps paragraphe par paragraphe. Pour ma part, j’ai axé mes interventions sur un problème qui m’est vite apparu comme nodal : il m’a semblé, plus précisément, que chez lui, la question de l’être était prisonnière de la question de l’homme – comme si celle-là avait pour fonction philosophique de reconduire la primauté ontologique de l’être que nous sommes. Cet enracinement de l’être dans la primauté du Dasein est manifeste dans Être et Temps (de là le malentendu d’une lecture « humaniste » de Heidegger) mais, dans mon mémoire, je défendais la thèse selon laquelle Heidegger ne s’en est jamais libéré, reconduisant ainsi la « métaphysique » à mesure qu’il prétend s’en affranchir ou la conduire à son dépassement.

Quand je dis que Heidegger ne sort jamais de la métaphysique, je ne veux pas souligner qu’il réactiverait certaines de ses doctrines ou de ses questions directrices, mais je soutiens qu’il la reconduit sous sa forme la plus cachée et la plus intense : la forme d’un désir que j’ai nommé « désir de distinguabilité », et qui consiste à accorder à l’homme une dignité ontologique qui le rend d’emblée distinguable des autres étants.

D’où un problème : si la métaphysique se définit, non par des doctrines situables historiquement, ni par des dogmes, une méthode ou des questions directrices, mais par un désir, et si ce désir est enraciné dans l’existence humaine, comment la pensée doit-elle se positionner par rapport à ce désir dont elle hérite inévitablement ? Comment, donc, orienter la pensée étant donné que nous autres, êtres pensants, sommes d’ores et déjà des êtres orientés par notre constitution ?

Parallèlement à vos activités philosophiques, vous écrivez aussi de la littérature. Comment conciliez-vous ces deux types d’écriture ?

Nathan Devers: L’enjeu, en philosophie, est de savoir de quelle question partir. On peut reprendre la question d’un autre : c’est le propre d’une dissertation, où on répond à un sujet – mais c’est aussi ce qui fait de la dissertation un exercice de philosophie. On peut traiter d’une question initialement non philosophique (par exemple : y a-t-il une vie dans d’autres planètes ?, auquel cas on prendra le risque de faire sortir la philosophie de son domaine. On peut encore considérer une question qu’on se pose dans la vie quotidienne, une question qui correspondra donc à une inquiétude incarnée. On peut enfin décider de les prélever de l’écriture elle-même, d’une écriture dont la tâche est précisément de construire un espace à la fois précis et ambigu, de l’écriture dite « littéraire », en somme.

Vous allez publier, au printemps 2021, un livre sur la cigarette qui s’appelle Espace fumeur. Vous y revenez sur la place qu’occupe la cigarette dans la littérature, dans l’art, dans la culture et dans l’imaginaire occidentaux. Comment définiriez-vous cette place ?

Nathan Devers: Je dirais qu’elle est d’omni-absence : la cigarette est absente partout. Ou plutôt : elle est omniprésente (dans toutes les rues, dans tous les lycées, dans tous les films, dans beaucoup de romans…) mais personne ne la thématise jamais en tant que telle. Il n’y a presque aucun livre de littérature, par exemple, qui parlent de la cigarette pour elle-même, alors même que, des Confessions d’un mangeur d’opium à Baudelaire en passant par Apollinaire, nombreux sont les écrivains qui ont traité de l’alcool ou des drogues.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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