Frédéric Gros, « Marcher : une philosophie »

Voici une très beau livre qui illustre parfaitement l’un des nombreux sens du terme si galvaudé, philosophie. En marchant, on devient philosophe ou on fait appel à des comportements psychiques ou physiques qui interrogent, interpellent, sans qu’on le sache vraiment, lorsque, du matin au soir, on doit marcher, parfois par nécessité, parfois en vue de mieux vivre la solitude…

Le livre est bien écrit, une prose non prétentieuse, des exemples d’écrivains et de philosophes bien choisis, bref tous les ingrédients pour sortir un beau livre que le public s’est empressé d’acquérir lors de sa première édition. L’exemplaire que j’ai entre les mains a été revu et augmenté, et surtout rehaussé par des illustrations d’Alain Boyer.

Frédéric Gros analyse tout ce que marcher librement sous-entend. Il décompose ce que peut être l’activité du marcheur, ce terme n’ayant, Dieu soit loué, aucune connexion avec un parti politique qui vit encore de beaux jours dans notre pays. C’est tout le contraire. Une phrase semble dessiner l’épine dorsale du livre : Marcher n’est pas un sport… J’ai envie de modifier un peu cet intitulé pour donner ceci : Marcher n’est pas qu’un sport, c’est une philosophie, une façon de vivre.

La marche à pied doit se pratiquer en nombre réduit, six ou sept, nous dit l’auteur. Après, au-delà, c’est la colonie de vacances, la foire, tout le monde parle avec tout le monde gênant l’installation de ce silence si propice à l’examen de conscience et à la méditation. Même la préparation à une longue randonnée pédestre fait ici l’objet de quelques conseils judicieux. Il fallait vraiment revisiter la question, à présent, c’est fait.

Il ne faut pas surcharger son sac à dos, ne prendre que l’essentiel ou l’élémentaire, faute de quoi on est gêné dans sa progression sur des sentiers très pentus, des surfaces planes caillouteuses où la surcharge peut nous déséquilibrer et provoquer des chutes. Mais ce qui a le plus retenu mon attention, c’est l’analyse quasi philosophique de l’action de marcher ; il faut presque une préparation de son âme, au plus profond de son être. On ne part pas pour mettre à rude épreuve son corps, on ne se met pas en route pour remporter un prix à un concours, on peut même marcher pour se retrouver seul, mais entouré d’une solitude qui ne se prédique pas dans le même sens selon qu’on parle de l’homme que je suis ou de la nature qui m’entoure.

Suis-je seul, vraiment seul avec cette nature qui m’entoure, ses arbres avec le bruissement de leur feuillage, ces oiseaux qui chantent ces rivières qui coulent paisiblement depuis la nuit des temps, ces rayons de soleil qui rendent l’horizon si lointain et si proche à la fois ? Suis-je vraiment seul lorsque je contemple soudain, au fond d’une vallée, un beau champ de blé mûr qui a l’air de m’attendre, de n’être là, de n’exister que pour moi… C’est donc une solitude toute théorique et comme le dit si bien Jean-Jacques Rousseau, retrouver en soi l’image du premier homme. De nouveau, se fondre dans les paysages et ne plus faire qu’un avec la création.

Les choix faits par l’auteur de ce livre sont très judicieux : Arthur Rimbaud, autre grand marcheur devant l’Éternel ! Voici un homme unique, étrange, mais qui ne tenait pas en place dans certaines tristes villes du nord de la France ou de Belgique. Pas étonnant qu’il ait choisi le grand large, le vaste monde du bon Dieu… Mais les distances que ce jeune homme a parcourues à pied, plus par nécessité que par plaisir, sont énormes : souvent parce qu’il ne pouvait pas acquitter la somme nécessaire pour un billet de train…

Mais cela ne le décourageait guère, il pouvait toujours compter sur ses deux jambes, lesquelles, malheureusement finiront par le trahir : lorsqu’il se retrouvera à Aden dans la peau d’un trafiquant d’armes, une douleur persistante au genou mettra un terme à ses rêves d’exotisme et de vagabondage permanent. Toute cette belle histoire d’un amoureux de la marche à pied finira par une amputation ; c’est le début de la fin… Cette odyssée est très bien relatée par l’auteur.

Il en est de même pour la place consacrée à Rousseau dont la vie ressemble un peu, parfois, à celle du poète maudit. Après le cas tragique de Gérard de Nerval, Frédéric Gros aborde un cas réellement pathologique, celui des fous marcheurs (sic). Et là, je dois reconnaître que nous avons soudain la chair de poule : des personnes qui à la seule perception d’un nom de ville ou de pays, se sentent contraints par une force supérieure, de s’y rendre.

C’est, nous dit-on, une neuropathologie, une vraie maladie qui frappe des gens qui ne sont ni des voleurs, ni des délinquants mais de simples malades, observés, suivis, des années durant, par leurs médecins traitants. Ces gens peuvent parfois parcourir jusqu’à des dizaines de kilomètres en une seule journée, sans savoir où ils se trouvent ou se retrouvent. Les médecins allemands appellent cette addiction, le Wandertrieb, l’instinct qui vous pousse à partir, à bouger, à marcher vers le lieu dont vous avez entendu le nom.

J’ai bien aimé le bref passage concernant Platon, le maître d’Aristote qui cherche à convertir un tyran de Sicile à son sport préféré, la réflexion philosophique. Et qui échoue lamentablement. Mais ce qui m’a plu, c’est la parallélisme entre le marcheur, d’une part, et le philosophe, d’autre part. D’autant que cela laisse entrevoir les belles pages consacrées à Nietzsche dont l’amour des étendues boréales ( die Hyperboräer) est bien connu, notamment dans son Zarathoustra…

Friedrich Nietzsche, l’homme qui déteste les livres obèses, bourrés de notes sur des phrases d’un autre livre lui-même écrit à la suite d’une compilation plus ancienne mais tout aussi conjecturale. Nietzsche affectionne de penser en marchant ou de marcher en pensant. Il y a chez lui une savante légèreté, une volonté de se senti libre, loin des règles académiques et des conventions : La naissance de la tragédie en a choqué plus d’un, même parmi les amis de l’auteur. Mais ce n’est pas tout : ces heures de marche quotidienne ne servent pas à oxygéner son cerveau, un peu à l’instar de Kant qui s’arrêtait pour se défatiguer ; pour Nietzsche, c’est le milieu naturel, non pas celui des bibliothèques qui l’attire. Là encore, un grand marcheur qui va mal finir…

J’ai conscience de faire long, je ne puis donc pas m’attarder de manière détaillée sur tous les aspects de ce beau livre. Mais il faut tout de même signaler le cas de l’auteur US David Henry Thoreau dont le vécu, dans notre contexte, ne laisse pas d’être remarquable. Il faut aussi signaler les grandes marches décrétées par Gandhi ; là, la marche prend une tournure politique et symbolise la non-violence, la quête d’une légitimité sans effusion de sang, même ce ne fut pas toujours le cas. Et la Longue marche de Mao qui a fini par conquérir toute la Chine continentale et y installer un régime communiste…

J’ai aussi apprécié les remarques sur la psalmodie : le Psalmiste bouge beaucoup, se voit déjà à Jérusalem, invoque la Jérusalem céleste, le sanctuaire détruit etc…

On trouve dans ce livre une mention rapide du mythe du Juif Errant. Ce récit d’une prétendue malédiction du peuple d’Israël par un Jésus conduit sur le lieu de la crucifixion, a la vie dure. Je vois mal le Christ maudire son propre peuple dans son entièreté, il s’agit d’un apocryphe célèbre qui prospère depuis la période médiévale. Par ailleurs, il faut dire que la Bible (Genèse 4 ; 13) contient une autre malédiction, bin antérieure à la crucifixion, c’est la malédiction fulminée contre Caïn, le fils du premier homme, qui fut expulsé en compagnie de sa compagne du paradis, suite à leur consommation du fruit interdit.

La Bible hébraïque utilise une expression très particulière (NA WA NAD) qui signifie : en mouvement, en bougeant perpétuellement. La Pléiade traduit : fugitif et fuyard. En somme, ne trouvant nulle part un repos tant espéré afin de mettre un terme à une vie d’errance. C’est d’abord l’humanité dans son ensemble par le truchement de Caïn, à la tête d’une engeance d’assassin, qui est frappée par l’errance, ce n’est pas le peuple d’Israël.

Et puis il y a cette marche des Hébreux au désert, un fait qui est devenu un symbole dans notre culture occidentale : la traversée du désert lorsque quelqu’un voit son étoile pâlir. Mais peu importe, la marche a encore de beaux jours devant elle.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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