Fratrie

Que les Bororos n’aiment pas les Araras, on peut le comprendre. Mais qu’une bonne moitié des Bororos n’aiment pas l’autre moitié, là, ça coince !

L’entrée en matière était pour le moins imagée. Mais de fait, reconnaissait Jonathan, elle faisait le travail. Car il s’agissait bien, cette fois, d’échanger sur ce phénomène de plus en plus répandu, et de plus en plus angoissant : la désunion. D’aucuns disaient la fracture. Ou la guerre. Ou l’éclatement….Tout s’en mêle. La religion, l’ethnie, la langue, l’histoire….Tous s’en mêlent. Les femmes et les hommes. Les blancs et les autres, noirs, jaunes, pourquoi pas verts. Les citadins et les ruraux, les cols blancs et les cols bleus…. Il est vrai que, depuis la nuit des temps, ce n’est qu’une avalanche d’étripages. Georges Brassens l’a chanté. A partit de trois, on est une bande de cons.

Mais on passe maintenant un autre cap. Une moitié d’Américains honnis l’autre moitié. Qui le leur rend bien. Un tiers des Français agonisent les deux autres tiers. Qui s’opposent entre eux, autant que contre le troisième. Et dans ce petit et jeune pays, Israël, où l’unité est garante de vie, l’association-surprise du goupillon, du suprémacisme, de la drogue du pouvoir, de la crainte de la justice, génère une fissure vitale dans la fratrie nationale.

Reprenant l’introduction brute de son ami, militaire de carrière, Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que vous en pensez ?, interrogea Jonathan.

Première de cordée d’une famille nombreuse à parité parfaite, trois filles suivies par trois garçons, Véronique, petite brune énergique, ne put retenir une ode vibrante à une notion étendue de la fraternité. Tout y porte dit-elle. L’inné. Le territoire, la langue, le système éducatif, les traditions, les pratiques favorites sportives, culturelles. Le récit. L’histoire, les lois et les règles, le régime politique, la religion. Et puis l’ennemi. Rien de tel pour souder la famille nationale. Elle ne comprenait pas. Comment peut-on récuser l’unité, la solidarité ?

C’est tout simple, rétorqua calmement le toujours flegmatique steward, en repos ce matin-là. Il existe autant de forces centrifuges que de forces centripètes qui traversent la population d’un pays. La religion-Janus en premier lieu. Avec son visage régulateur, unificateur, c’est certain. Mais avec son autre face, exclusive, impitoyable, dominatrice. Génératrice de tous les affrontements, les plus féroces et les plus permanents. Le pouvoir, son grand frère en fractures. Politique, militaire, financier. Qui part du phénomène éternel de la fascination individuelle, devenant très vite celui de l’addiction incontrôlable pour provoquer la création d’une meute d’affiliés, d’affidés, d’inconditionnels, de ‘’croyants’’ d’envers et contre tout. En rescousse du steward, intervint alors la très attentive prof d’anglais retraitée, habituelle critique de l’époque. Il fallait absolument y ajouter, ces amplificateurs diaboliques des temps modernes. Les réseaux plus asociaux que sociaux. Qui transforment les oppositions, somme toute normales, en quasi appels au meurtre. Les médias, qui privilégient l’immédiat au détriment du temps de la réflexion, qui consacrent le court terme à l’anathème.

Bon samaritain, fidèle à son personnage, lunettes au bout du nez, cheveux gris en bataille, le libraire entrepris alors une entremissions humanitaire. L’unité nationale relève évidemment de phénomènes sociaux. Qui tendent à la solidifier ou au contraire à la fissurer. Mais n’oublions jamais. C’est une histoire de femmes et d’hommes. Sans entrer dans une rhétorique générale qui nous veut tous frères et sœurs, justement peut-être trop générale, n’oublions pas, ici, l’esprit national est un esprit de famille. A moins d’être radicalement Gidien et de déclarer ‘’Famille je vous hais’’, on est en famille. Un Bororo ne peut pas rejeter son frère Bororo. Il peuvent se disputer, s’engueuler, si vous permettez. Mais frères ils sont, frères ils restent.

Bien vu, mon frère, mais….mais c’est ici que les choses se corsent, sans jeu de mots, intervint, inopinément, Tino, le Corse de la troupe, volubile et catégorique. A la question que posait Jonathan, « Que se passe-t-il », Tino répondit par le croisement des deux dimensions, collective et individuelle. La vie de famille n’est pas non plus un long fleuve tranquille. Cocon, refuge, lieu d’épanouissement, elle peut se fragiliser et même se dissoudre sur un évènement interne grave. De même, il arrive qu’un évènement de nature sociale pose un problème de principe individuel. Dans ce cas, le sentiment de fratrie nationale peut se trouver légitimement remis en cause. Quand la meute trumpiste envahit le Capitole, le citoyen légitimiste américain peut choisir de renier son lien aux participants. Quand son gouvernement s’autorise de sa légitimité électorale pour entreprendre un coup d’Etat théocratique, autoritaire et xénophobe en remplacement du régime démocratique existant, un citoyen israélien peut choisir de s’opposer et rejeter la meute politico-religieuse au pouvoir.

« Frères humains, n’ayez les cœurs contre nous endurcis ». Les quelques mots de la Ballade des Pendus, de François Villon, carillonnaient dans la tête de Jonathan. Entre l’esprit de tolérance, la défense de la fraternité et le sentiment de responsabilité morale, la défense de valeurs sociales, l’affrontement réclamait beaucoup d’humilité.

A ce moment de sa réflexion intérieure, il entendit Tino qui ne put s’empêcher d’apporter sa propre conclusion. Il ne faut pas que la défense de la fratrie, serve de cache-sexe à la non défense des principes de vie commune.

Joli sujet à venir, se dit-il. L’humilité contre fermeté.

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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