François-Xavier Bellamy : Demeure…

Dans un monde où tout bouge, où trouver un point d’ancrage ? Sommes nous condamnés à pro-gresser éternellement ?

Pour Pascal et Annette, en amitié.

Avant d’entrer in medias res, citons ce bref passage qui explique le titre même de cet ouvrage :  Nous avons besoin d’une demeure,  d’un lieu où se retrouver qui devienne un lieu familier, un point fixe, un repère autour duquel le monde entier s’organise. La maison est le centre construit par une liberté…(p 166)

Ce passage est crucial pour comprendre l’orientation de la pensée de M. Bellamy, d’autant que  peu auparavant, il nous donne une définition, la sienne, du conservatisme et des conservateurs, faisant échec au sens vulgaire généralement conféré à l’idée même de conserver. On l’aura compris, dans sa croisade contre ce qui semble être devenu la religion du mouvement, l’auteur privilégie l’avancée raisonné, contrôlée, bien réfléchie de l’homme, empli d’une conscience, animé d’une vision et porteur d’un projet. Aucun homme ne peut être la copie conforme d’un autre homme, tant la conscience humaine est irréductible à une autre… Au fond, comme il l’écrit au terme de très touchants développements à la fin du livre, M. Bellamy a trouvé son Ithaque…

L’homme imprime sa marque à ce qu’il touche, à l’endroit où il vit. Il ne fait pas que se loger, le logement étant, par nature, uniforme et dépourvu d’âme. Il habite un lieu, il s’y installe et y investit une partie de lui-même. Souvenons nous du cri du poète Lamartine :…Objets inanimés avez vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

  1. Bellamy a raison de distinguer entre un simple lieu où l’on dort et un foyer où chaque parcelle de l’espace respire la personnalité de celui qui y habite. Cela fait penser à ces populations de migrants qui habitent dans un pays déterminé, bénéficient de toutes les prestations sociales, sans y vivre vraiment puisqu’ils refusent de s’identifier à son histoire et de s’assimiler à son vécu et à son penser (das Fühlen und Denken).

Une remarque préliminaire : je ne me suis pas intéressé à ce livre, de moi-même, on m’a prié de le faire et d’en rendre compte. Une fois la lecture de l’ouvrage achevée, je me suis rendu compte a posteriori que je redoutais de me retrouver face à une philosophie du niveau des classes terminables, ce qui eût signifié pour moi, qui étudie et enseigne à l’université tant la philosophie médiévale que la philosophie allemande ou judéo-allemande du XIXe siècle, une perte de temps. Eh bien, je dois à la vérité de dire que j’ai bien retrouvé des phrases et des citations qui m’ont rappelé ce qu’on nous enseignait en classes terminales, mais pas uniquement cela. Il y a des approches nouvelles, des rapprochements étonnants, féconds, voire même originaux. On sent se développer ici, une pensée autonome, certes ce n’est ni du Kant ni du Hegel, mais tout de même une certaine cohérence dans l’expérience du penser. Et la jeunesse de l’auteur permet d’espérer. J’ai été heureux de lire ces renvois à Ernst Bloch, à Hans Jonas et à Hannah Arendt, tous philosophes juifs allemands… Mais aussi les émouvants passages de l’épopée de Gilgamesh.

L’auteur a fini par retenir mon attention pour la raison suivante : comme il sera inévitablement élu parlementaire européen (en effet, il est tête de liste d’un grand parti de droite), je voulais découvrir sous sa plume quelques sagaces réflexions sur la philosophie politique : ne va t il pas tenter, comme le fit Hegel, sa vie durant, de rapprocher l’action politique (au niveau de toute l’Europe, ce qui n’est pas rien) de la spéculation philosophique ? Il suffit de s’en référer à l’œuvre de Friedrich Meinecke pour s’en rendre compte (Weltbürgertum und Nationalstaat, cosmopolitisme et état national).

  1. Bellamy échappera certainement au danger qui menace les songe-creux (Schwärmer)  puisqu’il sera au cœur des débats portant sur l’avenir de centaines de millions d’hommes… Il aura entre les mains des projets de lois qui vont déterminer notre avenir. Et puis, c’est très excitant d’avoir des philosophes aux commandes, même si leur influence réelle ne sera jamais celle que des penseurs comme Socrate, Platon et son disciple un peu déviant Aristote, avaient tenté d’exercer dans la cité où ils vivaient… Pourtant, ces inoubliables penseurs n’ont eu ni attachés de presse ni plan-médias. Et, plus de deux mille cinq cents ans après leur mort, leurs œuvres continuent de nourrir notre pensée.

Mais l’auteur aborde la problématique d’une autre façon ; il s’intéresse à la notion de mouvement, de dynamique, de progrès et donc de temps. Il incrimine la modernité car il y voit principalement l’abandon de tout point fixe, la révocation de toute stabilité ; la modernité se veut l’expression d’un perpétuel écoulement. Ce dont les sophistes ont su tirer profit puisque la réalité étant insaisissable, le discours portant sur elle est nécessairement inconsistant. On peut donc lui faire dire ce qu’on veut. Du coup, ce n’est plus le concept adapté à la réalité qui compte,  ni la recherche patiente et honnête de la vérité, mais bien l’efficacité et l’habileté à tromper son interlocuteur.

La notion de temps est probablement ce qu’il y a de plus difficile à comprendre ou à conceptualiser en philosophie. Inutile de remonter au premier mot du premier verset du premier livre du Pentateuque, la Genèse (Be-réshit, Au commencement, In principio) pour illustrer cette difficulté que même un penseur pénétrant comme Aristote n’a pu définir que d’une manière mécanique : dans le livre VIII de la Physique, il explique que le temps est l’accident du mouvement, le nombre du mouvement. En termes plus clairs : un piéton qui couvre sept km à l’heure, cela signifie qu’il couvre une distance donnée en un temps donné. On doit à Henri Bergson d’avoir élargi cette définition purement mécanique du temps en introduisant la notion de durée qui présuppose une conscience concernée justement par ce temps qu’elle vit.

Cela paraît simple mais les choses se compliqueront singulièrement lorsqu’on se demanda si le temps est créé ou incréé, en d’autres termes s’il est éternel, il n’a jamais commencé ni ne finira jamais mais continue sa course tranquillement sans qu’on  puisse y changer quoi que ce soit. Pour Aristote, et cela aura un impact très fort sur notre philosophie occidentale, i.e. les scolastique chrétienne et juive du Moyen Age, sans oublier la branche arabo-musulmane avec Al-Farabi, Avicenne et Averroès, le temps est éternel, ce qui veut dire que tous les philosophes –théologiens, adeptes du monothéisme biblique, ont dû se livrer à des contorsions exégétiques pour complaire aux exigences de la thèse de la création à partir du néant (creatio ex nihilo). Toujours cette question du temps dont on ne réussit pas à s’affranchir, faute de quoi on est en contradiction avec le magistère de l’église et de la synagogue.

Mais cette question de la temporalité avait aussi, surtout au Moyen Age, une conséquence touchant à l’essence divine elle-même : si l’on assigne par le simple argument de l’autorité un début, un commencement au temps, cela porte atteinte à l’éternité de Dieu qui aurait soudain agi après une longue période d’inaction. Inconséquence grave : qu’est -ce qui a poussé Dieu à agir après n’avoir pas agi ? Qui a bien pu le conduire à quitter son inaction, son ataraxie, pour enfin agir concrètement ? Est il soumis à une autre puissance, plus forte et plus éminente que la sienne ? En conclusion, pour conserver à l’essence divine sa dignité inentamée, il faut conclure à l’éternité de l’univers  et non pas à une thèse créationniste. Du coup, c’est l’idée même de miracle qui se trouve compromise ou au moins mise à mal…C’est dire combien cette notion du temps a intrigué les philosophes médiévaux et a dominé leurs spéculations scolastiques. Or, sans la scolastique produite par les trois religions monothéistes, pas d’Europe, laquelle est plus une culture qu’un simple continent. Mais M. Bellamy ne s’aventure pas dans ce domaine, il préfère se concentrer sur le thème majeur du livre : le mouvement perpétuel auquel nous sommes condamnés dans nos sociétés, où bouger est devenu l’équivalent de vivre alors que l’arrêt, le repos est synonyme de mort… Sommes nous, se demande-t-il, condamnés à la peine éternelle de Sisyphe ? Mais même dans l’application sociale de cette dialectique (le nouveau est meilleur que l’ancien et le dépasse, qu’on le veuille ou non), on en revient au temps et à son rôle déterminant dans notre vie.

L’auteur identifie intelligemment la cause de ce cercle vicieux en pointant le défaut, voire l’absence de transmission. D’une certaine manière, il réhabilite et re-légitime la notion de  tradition qui, à notre époque, et depuis bien des décennies, souffre d’une très mauvaise réputation. Comment voulez vous constituer un legs traditionnel transmissible aux générations futures, si nos sociétés, nos artistes et nos penseurs sont, à leur corps défendant, projetés dans une course sans but ni fin, empêtrée dans une remise en cause perpétuelle de tout et de tous ? Or, pour vivre, il faut pouvoir le faire en terrain connu, avec des repères, des enseignements, des expériences vécues, une sorte de legs spirituel auquel les dirigeants politiques, eux mêmes pris dans ce tourbillon, cette bougeotte, ne savent plus à quel saint se vouer… Donc un héritage spirituel du passé (geistiges Vermächtnis).  Et dans débâcle de la pensée, les médias portent une assez lourde responsabilité.

Je me souviens avec amertume du refus de l’ancien président Jacques Chirac et de son Premier Ministre socialiste de l’époque, Lionel Jospin, d’inclure lors du sommet de Nice une référence à l’héritage spirituel (geistig-religiös) de notre continent… La partie allemande n’a pas osé en faire une question de principe. En somme toutes les autres cultures ont droit à un passé et à des traditions, seule l’Europe doit consentir à en être privée.

En lisant les premières pages de M. Bellamy qui évoquait plus ou moins clairement la solidarité des générations, condition sine qua non pour la cohésion sociale, je me suis souvenu d’une aggada talmudique qui illustre cette idée : un sage remarque un vieux paysan qui se hâte de rejoindre son champ, un arbuste à la main. Etonné, le sage aborde le vieil homme en ces termes : vous avez déjà un certain âge et cet arbre mettra des années avant de porter des fruits, vous ne serez plus là pour en profiter… Alors pourquoi le faites vous ? Mais, répondit le vieillard, moi aussi, quand je suis venu au monde il y a des années de cela, j’ai trouvé des arbres fruitiers dont je me suis nourri. A mon tour de préparer l’avenir de ceux qui viendront après moi… Bel exemple de la solidarité entre les générations.

Dans sa condamnation du mouvement perpétuel, qui ne s’est fixé ni but ni fin, M. Bellamy évoque parfois le Stagirite dont le système se serait effondré sous les coups de boutoir de penseurs de la Renaissance ; en fait, ce n’est pas le système aristotélicien qui s’est effondré, c’est sa vision globale, son image du monde qui a été mise à mal par de lointains successeurs qui lui doivent tant. Mais on peut conserver son armature, comme le firent les scolastiques juifs et musulmans aux yeux desquels tout ce qu’Aristote dit du monde sublunaire conserve sa validité, car il a jeté les bases saines de la physique, tandis que son discours sur ce qui se situe par-dessus notre monde demeure sujet à caution… Maïmonide adopte cette approche dans son Guide des égarés. Sans les bases aristotéliciennes du penser, les fondements de la spéculation philosophique ne seraient pas assurés.

Si l’on veut bien saisir le projet de notre auteur, on doit citer la fin de la page 62 où il l’énonce clairement :l’hypothèse que je voudrais proposer, c’est que cette passion moderne pour le mouvement, au moment où elle triomphe, suscite tous ces déséquilibres : nous les déplorons sans comprendre qu’ils ne procèdent que d’une seule et même crise qui est une crise intérieure. Prendre la mesure de cette rupture, comprendre ce qu’elle fragilise, sera peut-être pour chacun de nous l’occasion de retrouver les points d’appui qui peuvent orienter nos vies. C’est aussi un effort politique nécessaire pour échapper à l’effondrement que l’instabilité perpétuelle fait penser sur nos sociétés, et notre civilisation tout entière.

En quelques lignes d’une rare clarté, tout est dit : les êtres humains que nous sommes sont pris dans un tourbillon, une réalité qui est tout sauf figée, rien de stable, de durable ne nous entoure ni ne nous soutient en raison de notre soumission à tous ces phénomènes de mode qui nous tyrannisent. Bien vue, l’opposition entre Héraclite et Parménide, l’un professant qu’on ne se trempe jamais deux fois dans le même fleuve tandis que l’autre opte pour une certaine stabilité de l’être. C’est peut-être Héraclite qui l’a emporté de nos jours mais en ce qui concerne notre mode de connaissance, en revanche, c’est Parménide qui a eu le dernier mot puisque l’on identifie l’être et la pensée, grâce à ce que Kant nomme la capacité liante du concept. Si l’on ne veut pas ruiner les fondements de l’intelligibilité de l’univers, il nous faut une certaine stabilité : autrement, comment saisir ce qui s’écoule sans cesse et ne reste jamais, pour ainsi dire, en place ? L’essence des choses reste la même et c’est elle que la science capte.

Je voudrais introduire ici une idée qui est effleurée dans ce livre : la pérennité de la loi éthique. La Bible qui semble avoir disparu de tous les écrans radars des philosophes à la mode, nous offre deux versions du Décalogue, charte morale de l’humanité civilisée, les deux textes condamnent le meurtre, le vol,  le parjure, le polythéisme, etc.. ; il y a un volet négatif (ce qu’il faut interdire) et un volet positif (ce qu’il faut faire), comme respecter ses parents, etc…

Dans sa volonté irréfléchie de tout renouveler, de jeter aux orties ce qui est ancien du seul fait de son ancienneté (songez, de nos jours, à l’obsolescence programmée) , notre culture a plongé les sociétés et les hommes dans un turn over permanent. Certes, il est bon d’avoir des nouveautés mais avec mesure et discernement, deux choses que l’hybris contemporaine a rejetées bien loin de nous. (A courir les uns contre les autres, sans même savoir où nous allons).

La citation tirée des Pensées de Pascal m’a rappelé avec nostalgie, cet enseignement de la philosophie des classes terminales : en substance ; tant de maux s’abattent sur nous car nous ne savons pas rester tranquillement dans notre chambre (demeure). J’ai relevé une autre inconséquence des mœurs de notre temps ; jadis, le surcroît de travail, surtout physique pour les paysans et les travailleurs manuels, visait à rétablir un certain équilibre entre notre alimentation et notre bonne condition physique. Aujourd’hui, on mange plus, on ne se sustente plus, on se suralimente et pour rétablir l’équilibre, on se livre, après avoir fait bombance, à des activités sportives, censées faire fonction de languette compensatrice de la balance (c’est le cas de le dire). Mais n’eût il pas été plus sage de réguler notre appétit au lieu d’avoir à rattraper des excès que nous avons nous mêmes commis, le plus librement du monde ? Obsession de la performance, écrit l’auteur qui a bien raison.

A propos de la nécessité de s’adapter au cours mouvant des choses, à la tyrannie de la mode (la mode est la morale des modernes) qui nous impose une chose ou une ligne ou un vêtement dont on oubliera peu après jusqu’à l’existence même, il faut de nouveau citer Aristote qui recommande, en substance, ceci : si je ne peux pas changer le monde, je dois changer mon opinion sur le monde

Cette tendance irrémissible au mouvement, au changement, au progressisme, bref cette bougeotte, cette faculté de l’adaptation abusive , tout ceci peut instiller un relativisme de mauvais aloi qui peut contaminer même le domaine moral. Du coup, si les hommes et les femmes politiques qui nous gouvernent tant bien que mal n’ont plus de convictions, s’ils changent d’idéologie comme on change de chemise, où allons nous ? Tout mouvement n’est pas un progrès (p 88)

Si j’ai bien lu l’auteur, il ne partage pas le plus grand des idéaux de l’Aufklärung (siècle des Lumières), à savoir l’infinie perfectibilité de l’être humain. Il est vrai qu’au fondement de cette foi naïve  gît le principe que l’être humain est essentiellement bon, que le mal n’est pas enfoui au plus profond de son être et qu’il saura toujours faire bon usage de ces nouvelles découvertes, naturellement mises au service du bien…Or, de nos jours, les implications de certaines découvertes menacent de nous conduire dans des impasses morales.

On peut reprocher à ce XVIIIe siècle d’avoir, entre autres choses, mis Dieu entre parenthèses, d’avoir voulu faire de l’homme son propre principe, bref d’avoir porté un grand coup à l’idée même de transcendance. Mais on ne peut pas nier tous les autres aspects positifs de son action.

  1. Bellamy s’arrête un instant sur cette notion de progrès qu’il se garde bien de rependre en bloc ; il consent à le faire mais sous bénéfice d’inventaire. Je me souviens du titre du livre du grand sociologue Georges Friedmann, La puissance et la sagesse (1971) qui déjà à l’époque, mettait en garde contre les excès ; M. Bellamy lui fait écho en écrivant p 123 : Ainsi, la démocratie s’achève en technocratie. Je suis d’accord, il faut contrôler le progrès, les années à venir vont être dominées par une certaine opposition entre les démangeaisons innovantes des scientifiques en tous genres et l’exigence éthique. Lutter contre la maladie, l’ignorance, la faim et toutes les autres calamités qui s’abattent sur le monde, voilà une très bonne chose mais on n’a pas le droit de violer les règles éthiques élémentaires. Je me souviens de l’émoi provoqué par des recherches qui semblaient s’orienter vers ce que des journalistes ont appelé jadis un bébé-médicament… Une véritable réification de l’homme. Déjà le talmud, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, avait mis en garde contre l’utilisation d’un cadavre humain: un mort, il est interdit d’en tirer profit (mét assour be-hana’a).

Pourquoi, se demande l’auteur, sommes nous parvenus à un tel degré de révolte, de contestation et de ressentiment ? Il cite à juste titre des aphorismes de Nietzsche qui a su analyser les racines de ce ressentiment qui trahit aussi une révolte, une lassitude de la vie, bref une insatisfaction générale, ou pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage de Théodore Lessing, La haine de soi (en français chez Agora 2015) ; dans ce livre enfin traduit en français par mes soins, Lessing examine la vie de huit personnalités –dont Otto Weininger,  Arthur Trebitsch et quelques autres qui finirent par se suicider car ils ne s’acceptaient pas en tant que juifs… Les développements de M. Bellamy vont dans le même sens, mais le contexte est différent.

Tout aussi pathologique est l’instauration d’une sorte de soutien humain tarifé, commercialisé alors que commercialiser l’humain aboutit à un monde inhumain. Ce qu’il rapporte aux nouveaux services offerts (sic) par la poste et ses facteurs est à proprement parler incroyables. Mais si cela est arrivé (et l’auteur l’a bien vu), c’est parce qu’on veut aller de plus en plus vite, et parce que la notion de marché étend son voile sombre sur de plus en plus secteurs de notre vie. Chronométrer le temps passé par les facteurs auprès des personnes âgées, vivant seules et parfois même dépendantes, le faire payer par les familles en présentant ce service comme une manière de lutter contre l’isolement et l’esseulement involontaire de nos anciens, est tout simplement honteux. Mais autant j’ai trouvé laborieux certains développements précédents dont la cohérence ne me sautait pas aux yeux, autant je trouve très judicieuses les extraits du livre de Charles Péguy, L’argent. M. Bellamy n’a pas cité le passage le plus frappant où Péguy écrivait que l’on allait au travail en chantant Imaginez la scène aujourd’hui dans les métros parisiens : des cégétistes ou des gilets jaunes allant au travail en chantant, ne demandant jamais la moindre augmentation de salaire, un rêve ! Cette marchandisation de l’être humain a renforcé le pouvoir de l’argent qui permet de tout avoir, de tout acquérir qui soit à disposition : il suffit d’avoir de l’argent. Mais que la poste ait instauré un tel service payant pour les personnes seules et âgées, est tout simplement incroyable. Quelle époque ! Tout finit par devenir du commerce, même l’achat de bébés…

  1. Bellamy ne rejette pas entièrement l’idée même de marché, si chère à Karl Marx qui en dénonce l’extension démesurée au point d’empiéter sur tous les autres secteurs de la vie. Il ne faut pas que la vie, toute la vie ne soit plus rien d’autre qu’un vaste marché.

Pour obvier à tous ces dysfonctionnements, l’auteur parle, à la fin de l’ouvrage, du salut qui pourrait venir de l’esprit. Moi, je dirai plutôt de l’âme, comme vient de nous montrer François Cheng dans son livret De l’âme.  En sept lettres d’une grande sensibilité, l’auteur chante en poésie les vertus de l’âme, cette grande oubliée de notre civilisation.

Ce commentaire est déjà long ; Quels enseignements pouvons nous tirer de cet ouvrage qui a si longuement retenu notre attention ? Est-ce un livre de philosophie ? Certes non, c’est plutôt le livre d’un philosophe.

La principale leçon que j’en retiens est celle-ci : l’homme doit, par dessus tout, préserver son humanité. L’insubstituable, pour parler comme Paul Ricœur et Emmanuel Levinas.  L’homme n’est réductible à rien d’autre que lui-même. Une agadda talmudique se livre à la comparaison suivante : Dieu dépasse en adresse et en dextérité tous les fondeurs de la terre : alors que ces derniers produisent des pièces de monnaie rigoureusement identiques les unes aux autres, donc substituables, il produit des hommes qui sont tous différents les uns des autres. On ne remplace pas un homme par un autre, comme une boite de petits pois remplace une boîte d’haricots verts.

Rien ne doit dévier l’homme de cette ligne d’horizon. Le terme intelligence n’a pas la même signification selon qu’il se prédique de l’homme ou de la machine. C’est, me semble t il, la leçon essentielle que l’on peut tirer de Demeure…

 

About the Author
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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