Formalisation des relations entre Israël et le Soudan

Le général soudanais Abdel-Fattah Burhan, chef du gouvernement de transition, en juin 2019. (AP Photo/Hussein Malla)
Le général soudanais Abdel-Fattah Burhan, chef du gouvernement de transition, en juin 2019. (AP Photo/Hussein Malla)

Israël et le Soudan n’ont pas de relations bilatérales officielles alors qu’Israël entretient des relations étroites avec le Soudan du Sud qui s’est séparé du Soudan en 2011. Mais depuis de longues années, selon la révélation de l’ancien ministre Ayoub Kara, les deux pays entretiennent des relations secrètes.

Le Soudan est officiellement entré en conflit avec Israël durant la guerre israélo-arabe de 1948 et la guerre des Six-jours en 1967. Cependant, il n’a pas participé activement à la guerre de Yom Kippour car les forces soudanaises sont arrivées trop tard sur le champ de bataille. En revanche, Israël a soutenu les milices chrétiennes qui ont combattu le gouvernement soudanais lors des première et deuxième guerres civiles soudanaises.

Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, est arrivé le 3 février en Ouganda sur invitation du président Yoweri Museveni afin de renforcer leurs liens. Cependant à l’occasion de ce voyage, Netanyahou a rencontré en secret le soudanais Abdel Fattah al-Burhan, à la résidence du président ougandais à Entebbe pour envisager d’entamer le processus de normalisation des relations.

Entebbe est un symbole pour les Israéliens qui avaient mené en 1976 un raid pour libérer les otages aux mains de pirates de l’air ayant détourné un vol d’Air France en provenance de Tel Aviv. C’est aussi pour Netanyahou un douloureux souvenir car son frère Yoni, chef du commando israélien, y est tombé lors du raid.

Il s’agit d’un net revirement pour les deux pays car le Soudan s’engage dans une «nouvelle direction positive», ce qui a poussé le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à inviter Burhan à visiter Washington. Les Palestiniens voient d’un mauvais œil cette normalisation en marche. Saëb Erakat, négociateur en chef et secrétaire général de l’OLP, a dénoncé cette «rencontre, un coup de poignard dans le dos du peuple palestinien, au moment où l’administration du président Donald Trump et le Premier ministre israéliens Netanyahou tentent de détruire la cause palestinienne».

Les Israéliens autant que les Soudanais trouvent un intérêt dans cette reprise diplomatique. Ils ont choisi ce rapprochement bien qu’ils aient longtemps reproché à Khartoum d’héberger des dirigeants du Hamas, de soutenir le Hezbollah et de s’aligner sur l’Iran. Omar el-Béchir, président soudanais destitué en avril, accusait de son côté Israël de soutenir le chef rebelle du Darfour Abdel Wahid Nour. Israël et le Soudan ont entretenu des liens tumultueux depuis des décennies.

Si Netanyahou a évoqué une «normalisation» des relations entre les deux pays, le gouvernement soudanais est, quant à lui, plus réservé. Le Premier ministre israélien a effectivement brusqué les choses en divulguant cette rencontre, campagne électorale oblige, puisqu’il joue la carte des relations internationales. Mais cela n’entre pas dans le cadre de la diplomatie secrète. En brusquant les choses, on risque un blocage.

Face au «deal du siècle», refusé par la Ligue Arabe, il sera difficile au Soudan de rétablir des relations diplomatiques formelles avec Israël. On se souvient que Khartoum avait été l’un des leaders les plus actifs de la cause palestinienne puisqu’il avait accueilli en 1967 un sommet de la Ligue arabe où avaient été proclamés les «trois NON : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non à la négociation avec Israël». Israël a intérêt à renouer le dialogue avec le Soudan car il s’agit d’un moyen de créer une brèche dans la solidarité arabe à l’égard de la question palestinienne. Il a besoin d’alliés au sein du monde arabe pour contrer l’influence iranienne.

Le général Burhan a précisé que sa rencontre avec le Premier ministre israélien était motivée par sa volonté «de protéger la sécurité nationale soudanaise et d’assurer l’intérêt suprême du peuple soudanais». Le Soudan voit dans sa démarche un moyen de ne plus être considéré comme un pays soutenant le terrorisme et surtout un moyen de faire revenir les investisseurs, seule condition pour sortir le pays de sa grave crise économique. Il pense que cette décision peut l’aider à surmonter ses crises en normalisant ses relations avec les États-Unis et en obligeant Washington à retirer le Soudan de sa liste des États qui parrainent le terrorisme. Il espère prouver qu’il s’est définitivement écarté des politiques pro-iraniennes et pro-islamistes du régime de Béchir.

Le Soudan s’est abstenu de tout lien diplomatique officiel avec Israël depuis son indépendance en 1956. Aujourd’hui, son intérêt le guide vers une normalisation avec Israël. Mais au Soudan, tous les clans n’approuvent pas cette décision. Depuis la chute d’Omar Bachir, les membres civils et militaires s’opposent les uns aux autres. D’ailleurs, la nouvelle a provoqué une scission interne entre ceux qui la considèrent comme une trahison des valeurs anciennes et ceux qui espèrent qu’une telle décision peut servir les intérêts du peuple soudanais.

Le Conseil souverain du Soudan, constitué de civils et de militaires, par la voix de son porte-parole Faysal Mohamed Saleh, a déclaré que : «Le conseil des ministres n’a pas été informé ou consulté sur une telle réunion, nous attendons donc des éclaircissements après le retour du chef du Conseil souverain». Des sources sécuritaires révèlent que la réunion a été facilitée par les Émirats arabes unis avec le soutien formel de l’Arabie saoudite et de l’Égypte.

La réunion a bien été accueillie par les États-Unis qui semblent avoir aidé en sous-main les négociateurs. Le porte-parole du département d’État, Morgan Ortagus, a félicité Burhan «pour son leadership dans la normalisation des relations avec Israël». Le Soudan explique que l’amélioration des relations avec Israël marque une rupture importante avec les politiques pro-iraniennes et pro-islamistes passées du régime Bachir.

Il tient à rappeler qu’en 1983, le président soudanais Gaafar Nimeiri avait accepté de transporter des Juifs éthiopiens bloqués au Soudan vers Israël dans le cadre de l’opération Moïse en 1984. On s’aperçoit en fait que les questions économiques priment actuellement sur l’idéologie politique. Les peuples ont faim tandis que les guerres et les exclusives aggravent leurs conditions de vie.

Enfin des sources concordantes révèlent que cette rencontre entre les deux dirigeants israélien et soudanais avait été préparée de longue date. Le directeur du Mossad Yossi Cohen avait rencontré à Munich, en mars 2019, son homologue soudanais Salah Gosh pour envisager l’avenir avec Israël au lendemain de l’éviction de Bachir. Mission accomplie. Mais un seul regret.

Pendant que le Soudan, pays le plus activiste de la cause palestinienne, fait un pas en avant en renonçant à ignorer «l’entité sioniste», un autre pays arabe, la Tunisie régresse en persistant dans son entêtement à vouloir éradiquer le pays des Juifs, alors qu’elle traverse une conjoncture difficile, tant au plan financier qu’économique.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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