Fin des mollahs : un tournant pour l’islamisme
La République islamique d’Iran n’est pas un simple régime autoritaire régional. Depuis 1979, elle porte un projet idéologique global. Dès son installation au pouvoir, Ruhollah Khomeini n’a jamais envisagé la révolution iranienne comme un simple changement de régime, mais comme le point de départ d’un projet d’expansion idéologique : imposer un État où le religieux commande le politique et prétend s’ériger en modèle pour le monde musulman. Sous Ali Khamenei, cette ambition n’a pas faibli ; elle s’est structurée, rationalisée et projetée bien au-delà des frontières iraniennes.
Réduire l’influence iranienne à ses milices et à ses missiles serait une dangereuse illusion. La véritable puissance de Téhéran ne se limite pas au champ militaire ; elle s’insinue dans les esprits. Réseaux d’influence, diplomatie opaque, relais communautaires, stratégie de propagande sophistiquée : le régime avance masqué, travaille les opinions, exploite les fractures. Son ambition n’est pas seulement géopolitique. Elle est idéologique et civilisationnelle. Il ne s’agit pas simplement de contrôler des territoires, mais de modeler des consciences et de remettre en cause les fondements mêmes des sociétés libérales.
Certes, l’Iran chiite et les Frères musulmans sunnites ne partagent pas les mêmes doctrines théologiques, mais cela n’a jamais empêché des convergences dangereuses, voire des accords réels pour envahir l’Occident. Tous deux remettent en cause le modèle laïque, combattent l’Occident libéral et promeuvent une vision politique de l’islam visant à supplanter les cadres démocratiques. Les alliances n’ont pas besoin d’être officiellement signées pour être efficaces : elles sont pragmatiques, parfois furtives, mais leurs conséquences sur le terrain idéologique sont bien réelles et potentiellement déstabilisantes pour nos sociétés.
Pour la France, la question est simple : peut-on lutter contre l’entrisme islamiste à l’intérieur sans prendre en compte les dynamiques idéologiques extérieures ? La cohérence entre politique étrangère et sécurité intérieure n’est plus un luxe intellectuel, c’est une nécessité stratégique.
L’histoire devrait nous rendre lucides. À la fin des années 1970, l’accueil de Khomeini en région parisienne a contribué à offrir une caisse de résonance internationale à un projet théocratique. Ce fut peut-être une décision prise au nom de principes généreux. Mais ses conséquences ont dépassé les intentions.
Aujourd’hui, le régime iranien vacille sous le poids d’une contestation interne profonde et persistante. Si le système des mullahs devait s’effriter durablement, le séisme dépasserait largement les frontières iraniennes. La République islamique n’est pas un régime parmi d’autres : elle est le laboratoire abouti d’un État islamique institutionnalisé, un modèle revendiqué et observé par les courants islamistes à travers le monde. Son affaiblissement constituerait un choc symbolique majeur pour l’ensemble de l’écosystème islamiste global.
Bien sûr, aucune idéologie ne s’effondre du jour au lendemain. Mais la chute d’un tel pilier bouleverserait profondément les équilibres idéologiques internationaux et priverait l’islamisme politique d’un centre étatique puissant qui, depuis plus de quarante ans, lui sert de référence et de démonstration. Nous devons aussi anticiper des actions désespérées de tous ceux qui dépendent idéologiquement ou financièrement des mollahs, et elles se manifestent déjà aujourd’hui.
La France doit donc se poser une question stratégique : le réalisme diplomatique justifie-t-il l’ambiguïté permanente ? Ou est-il temps d’aligner plus clairement nos principes républicains avec notre politique étrangère ?
La situation actuelle en Iran ouvre peut-être une fenêtre rare. L’ignorer serait répéter les erreurs du passé. La saisir exigerait du courage politique.
La prudence est parfois une vertu. Elle peut aussi devenir une forme d’aveuglement.
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