Fictions iraniennes

Dans ce jeudi 9 janvier 2020, photo publiée par un site officiel du bureau du chef suprême iranien, le général Amir Ali Hajizadeh, chef de la division aérospatiale de la Garde, à droite, assiste à une cérémonie de deuil pour le général Qassem Soleimani au lendemain d'un accident d'avion ukrainien, à Téhéran, en Iran. Les Gardiens de la révolution iraniens ont reconnu samedi avoir abattu accidentellement l'avion de ligne ukrainien qui s'est écrasé plus tôt cette semaine, tuant les 176 personnes à bord, après que le gouvernement a nié à plusieurs reprises les accusations occidentales selon lesquelles il était responsable. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)
Dans ce jeudi 9 janvier 2020, photo publiée par un site officiel du bureau du chef suprême iranien, le général Amir Ali Hajizadeh, chef de la division aérospatiale de la Garde, à droite, assiste à une cérémonie de deuil pour le général Qassem Soleimani au lendemain d'un accident d'avion ukrainien, à Téhéran, en Iran. Les Gardiens de la révolution iraniens ont reconnu samedi avoir abattu accidentellement l'avion de ligne ukrainien qui s'est écrasé plus tôt cette semaine, tuant les 176 personnes à bord, après que le gouvernement a nié à plusieurs reprises les accusations occidentales selon lesquelles il était responsable. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

Il est communément admis que l’élimination du général Soleimani fut le choix impulsif d’un président américain désireux de faire un « coup » sans réfléchir aux conséquences désastreuses : le spectre d’une troisième guerre mondiale a été agité, même si la réaction des milieux économiques fut étonnamment paisible. Peu de critiques avaient suivi l’élimination de Ben Laden, Bagdadi ou de terroristes de moindre acabit, mais la capacité de nuisance de leurs partisans était minime par rapport à celle de l’Iran.

Dans ce domaine d’irresponsabilité Trump serait un récidiviste : le transfert de l’Ambassade américaine à Jérusalem aurait dû provoquer l’apocalypse. Mais ce ne fut pas le cas. Personne ne connait les conséquences de la mort de Soleimani, mais on en sait assez sur les conséquences de sa vie : le « Bonaparte iranien » était un fanatique, poussant ses affidés (Assad, Nasrallah ou Mohandis, le chef des milices chiites irakiennes tué avec lui) aux solutions les plus extrêmes quel qu’en fût le prix humain.

Protégé par Khamenei, il était l’homme clef de l’axe chiite international, les représentants officiels et élus de l’Iran n’étant que des potiches chargées de bien tailler leur barbe, de sourire aux médias et de parler un anglais élégant. La théocratie iranienne, dont le Guide, de faible stature religieuse, a éliminé des théologiens plus prestigieux pour imposer la ligne dure de Khomeini et une dictature militaire kleptocratique manipulant à son profit la veine mystique, violente et sacrificielle présente dans le chiisme.

Le fonctionnement du régime, c’est ce centre militaire adjacent à l’aéroport de Téhéran qui détruit un avion civil sans même échanger d’informations avec les autorités portuaires.

Depuis quarante ans, les chancelleries fabriquent la fiction d’un Iran analogue aux autres pays et même plus démocratique que d’autres (comme si les élections y avaient la même signification que chez nous….). Le journaliste Lee Smolin rappelle que l’administration Carter avait géré la prise d’otages de l’Ambassade américaine en 1979 (que Soleimani et ses acolytes irakiens ont peut-être voulu réitérer à Bagdad) comme si des étudiants en colère en avaient été les seuls responsables pour ne pas en accuser Khomeiny.

Les attentats de Beyrouth contre les Marines et les parachutistes français furent attribués au Hezbollah mais pas à son commanditaire iranien; puis il y eut l’Amia, dont la dernière victime, le procureur Nisman, a été assassinée pour avoir prouvé le rôle de l’Iran. Il y eut les répressions sanglantes dans le silence, les atteintes monstrueuses envers les droits de l’homme, jamais critiquées à l’ONU, les concours négationnistes et les menaces de destruction d’Israël, les mensonges sur l’exploitation du nucléaire, pour terminer avec l’accord, né par les forceps d’Obama, qui a donné à l’Iran une manne financière considérable.

Celle-ci n’a servi qu’à renforcer la militarisation du régime et son agressivité internationale. Échec politique patent mais non reconnu de la politique d’apaisement. Les chancelleries ne sont pas dupes de ce qu’est le régime iranien, mais la diplomatie a ses règles de bienséance. La fiction d’un Iran inséré dans le concert des nations est rassurante et Munich n’a rien appris.

Il n’est ainsi pas absurde de penser que la rupture de l’accord nucléaire, l’imposition de sanctions économiques, l’élimination d’un chef de guerre redoutable et la stricte imposition de rapports de force réels et non fantasmés laisse in fine à la paix plus de chance que la pathétique acceptation du pire, un régime des mollahs conforté dans ses projets hégémoniques par la passivité de pays occidentaux.

A voir les réactions aujourd’hui, Ghassem Soleimani n’était pas unanimement populaire et le peuple iranien ne fait pas entièrement corps, c’est une litote, avec des dirigeants apparemment eux-mêmes paniqués devant des Américains qu’ils considéraient comme impotents et qu’ils accablaient jusque-là de leur mépris. La réaction fut brutale et inattendue. Penser en dehors de la boite a parfois du bon si c’est pour renverser des fictions paralysantes.

Dr Richard Prasquier
Président du Keren Hayessod France

Article paru dans Actu J.

à propos de l'auteur
Depuis sa création en 1920, et à partir de 1948 en partenariat avec Israël, le Keren Hayessod, a joué le rôle principal dans la construction et le développement du pays, dans le sauvetage et l’intégration des Juifs nouveaux immigrants, ainsi que dans la lutte contre la fracture sociale. Seule organisation de collecte de fonds qui fonctionne en vertu d’une loi votée par la Knesset en janvier 1956, de nombreux projets ont été menés, tels que l’organisation de l'alyah de millions de olims et leur intégration, la mise en place de centaines de programmes sociaux, éducatifs et culturels innovants destinés aux populations défavorisées, mais aussi le renforcement de l’identité juive de milliers de jeunes en diaspora, à travers des programmes tels que Massa, Taglit ou Bac Bleu Blanc. Le Keren Hayessod existe dans 45 pays du monde et a œuvré en France sous le nom d'Appel Unifié Juif de France jusqu'en 2013. Depuis octobre 2013, le Keren Hayessod existe de façon autonome. Présidé par le Dr Richard Prasquier jusqu'en janvier 2020, il est aujourd'hui présidé par Judith Oks et Dan Serfaty.
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