Féminité singulière

Gisèle Chaboudez, psychiatre, psychanalyste, rédactrice de la revue Figures de la psychanalyse, vice-présidente, présidente sortante d’Espace Analytique, est l’auteur de Féminités singulières (Ceres, 2020), Ce qui noue le corps au langage (Hermann janvier 2019), Que peut-on savoir sur le sexe ? (Hermann, 2017), Rapport sexuel et rapport des sexes (Denoël, 2004) et L’équation des rêves (Denoël, 2000). Propos recueillis par Alexandre Gilbert.

Au sein du débat en cours à propos de l’évolution de la pensée du féminin, un certain suspens existe aujourd’hui, où l’on pourrait dire que la psychanalyse n’est pas attendue, n’est plus attendue. Le siècle qui a rassemblé les femmes avec les hommes comme sujets dans les discours, en une expérience féconde, qui a ouvert l’accès de leurs réalisations dans tous les domaines, a objecté à cette pensée du féminin que le mouvement psychanalytique avait semblé déployer.

Épelant entièrement le féminin dans la grammaire phallique comme s’il se résumait à cette loi du discours, Freud révélait un puissant ressort de l’inconscient, de chaque sujet comme du politique, selon un féminin défini en défaut au regard d’un masculin en excès. Ce constat, révélant le ressort des lois sexuelles en vigueur dans les sociétés patriarcales, a suscité une objection massive.

L’évolution actuelle de nos sociétés a tenu compte de cette objection concernant la sexualité, la sexuation, le rapport sexuel et le rapport des sexes. Elle a remis en question cette grammaire phallique exclusive et universelle des discours et des lois, qui distribuait entre homme et femme le moins et le plus, le sujet et l’objet, comme des constantes.

Elle a en grande partie récusé cette répartition sexuée du manque, de l’actif et du passif, et elle a retenu désormais comme seul universel une extension massive aux deux sexes du sujet asexué des discours, de la parole. Maintenant qu’a été relativisée cette loi sexuelle que Lacan appelait une fiction mâle simplette en voie de révision, toute nouvelle élaboration universelle d’une sexuation est désormais
refusée.

Ce fut d’abord, en effet, le propos de l’élaboration lacanienne de la pensée du féminin, que de refuser cet universel prescrit, soulignant que cette femme de la loi sexuelle n’existe pas, qu’une femme ne saurait s’y résumer. Il montrait que cette loi se substituait à ce qui aurait été un rapport de deux sexes, en promouvant le rapport d’un sexe à son objet de l’autre, comme un fantasme construit pour les deux sexes dans les données d’un seul. Il énonçait en 1974 : « Il y a des normes sociales faute de toute norme sexuelle, voilà ce que dit Freud. »

Phrase pleine de conséquences qui exclut non seulement que la psychanalyse dise la norme sexuelle, mais même qu’il puisse en exister une, la norme ainsi prescrite n’étant que sociale. Nombre de psychanalystes connaissent et approuvent ce fondement de notre discipline, mais curieusement il n’a pas beaucoup fait son chemin. Et ce sont des courants de pensée extérieurs à la psychanalyse qui ont fait connaître au grand public ce constat. Le dialogue avec certains d’entre eux est pour nous intéressant et important de ce fait, même si en partant de ce constat ils parviennent à d’autres conséquences.

Il ne peut y avoir en effet aucune norme sexuelle, en psychanalyse, ni lieu d’en élaborer de nouvelles, ni enfin de considérer certaines élaborations comme telles. Il n’y a pas lieu par exemple de considérer, pour l’adopter ou bien le critiquer, que les deux logiques sexuées que Lacan a décrites constituent, de façon plus moderne que la vieille loi de la fonction phallique, qui n’avait pas été réellement contestée en psychanalyse freudienne, de nouvelles normes sexuelles en se répartissant sur un mode universel entre les deux sexes, un binaire comme on dit.

C’est une erreur qui n’a pas lieu d’être, même si la frontière est parfois difficile à penser. « L’être sexué ne s’autorise que de lui-même » est le principe qui accompagne ces logiques, ce qui veut dire qu’elles sont adoptées l’une et l’autre selon le choix de chaque sujet quel que soit son sexe, même si c’est un choix inconscient et involontaire, nécessaire au point d’être souvent subi comme un destin. Il est celui non pas d’une logique masculine ou féminine, mais d’une logique entièrement phallique universelle, dans laquelle fut construit le masculin, ou bien d’une logique pas toute phallique et singulière où fut construit le féminin.

Dans la première, une fonction phallique organise universellement l’ensemble de la subjectivité et de la sexuation, l’homme est défini comme ce qui l’a et a ce qui l’est, la femme, et les mythes universels de la femme qui peuplent nos légendes condensent la force de ce fantasme et l’impossible qu’il comporte. Dans la seconde, ce n’est pas totalement le cas, le phallus n’est pas tout, et les modalités propres d’une féminité comme telle se décident et s’élaborent une par une hors du discours.

Elle ne saurait adopter ni fonder une norme puisque ses modalités dépendent chaque fois de ce qui est rencontré chez l’autre, qui est contingent, et elles s’inventent donc avec lui. On pourrait objecter que puisque c’est le fait des femmes de procéder ainsi, de tresser ce nœud bien réel, c’est là encore une définition universelle de la féminité qui ne dit pas son nom, et qui serait laissée encore une fois hors discours ? Eh bien non, car si cette logique est le plus souvent le fait des femmes, elle peut aussi bien être le fait d’un homme, soit qu’il vienne à partager celle d’une femme soit qu’il en fasse son acte propre.

Une féminité est forcément singulière, il y a là presque un pléonasme, dans la mesure où sa logique s’élabore pour une et sa jouissance pour deux. Ces logiques ne sont pas sexuelles et pas même tout à fait sexuées ou « genrées » comme on dit, puisqu’elles peuvent être adoptées par un sujet d’un sexe ou de l’autre, même s’il y a le plus souvent une préférence sensible dans un sens d’adéquation du genre avec le sexe, les dits « cisgenres ».

Ces logiques ne sont pas destinées à reconduire le « deux » de la loi sexuelle, elles pointent au contraire qu’il n’y en a pas, qu’il y a seulement Un et son objet, que l’univers du langage ne comporte pas de deux du sexe sauf à en fabriquer un par deux, selon un nouage précis dans chaque cas. Cette logique de la fonction phallique du discours, prescrite aux hommes, est devenue universelle en un nouveau sens, puisque toutes et tous peuvent s’y situer désormais, par l’effet ancien de prescription mais aussi par choix, mais il est loisible de refuser pour soi d’en relever entièrement, en y adjoignant autre chose.

Il est probable qu’il n’y a pas lieu de se précipiter, fût-ce au nom de la juste cause des femmes, pour rejeter la logique universelle phallique car précisément l’évolution actuelle comporte à l’évidence qu’elles la partagent maintenant de fait, et qu’elles peuvent même l’adopter en totalité, ce qui convient à beaucoup, sans que ce soit désormais considéré comme pathologique ou transgressif.

Une redistribution massive des logiques pour le sexe est en cours, et la grammaire phallique qui les organise partiellement ou totalement est maintenant la chose du monde la mieux partagée : il ne s’agit pas du masculin comme tel mais d’un symbolique phallique qui entre dans la construction subjective de tous et de chacun, totalement ou pas. Les deux logiques, qui ont longtemps été attribuées chacune à un sexe comme si cela était d’origine naturelle, sont maintenant détachées à une vaste échelle de leur ancrage naturaliste, pour peu que l’on s’en serve.

Elles sont si peu naturelles et si peu assignées désormais, que chacun peut s’en servir sur le mode qui lui convient. C’est ainsi qu’en usèrent déjà les grands mystiques chrétiens, et certaines femmes, comme Thérèse d’Avila, témoignèrent si loin de leur forme de jouissance que l’Inquisition s’en émut dangereusement, mais elle y fut accompagnée par quelques hommes.

Une objection s’entend souvent : pourquoi disent certains, si cette fonction est maintenant le fait d’un sujet d’un sexe ou de l’autre, l’appelle-t-on encore phallique ? A l’heure de la déconstruction du « phallogocentrisme », ce terme utilisé par J. Derrida pour désigner la prépondérance de la parole et du phallus dans la pensée occidentale, au moment où les deux sexes viennent à être rassemblés dans les discours, où la prise de parole n’est plus masculine comme telle, pourquoi resterait-elle phallique, estime-t-on ?

La question se conçoit bien, mais elle est posée à l’envers, car le phallus symbolise pour chaque sujet la prise de parole et le désir en se séparant de l’Autre où il a pris naissance, trouvant là une issue à l’aliénation dans laquelle il est né, ce qui anime tout autant une fille. Le phallus n’est pas que masculin, il a d’abord été formé en concept comme symbole de l’union sexuelle, de la copulation entre les sexes (1). Puis comme attribut du logos il a été refoulé, puis « confisqué » pour un sexe en le confondant avec le pénis, en définissant la castration sur le mode de n’en avoir pas, passant d’un fondement physiologique de la jouissance sexuelle à celui de l’anatomie comme destin.

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Dans le moment actuel de nos sociétés où la jouissance de l’acte de parole et de ses conséquences a été restituée aux femmes, même si les séquelles de leur antique privation se feront longtemps encore sentir, différents mouvements de pensée se dessinent concernant la sexuation. Pour certains, être sujets du discours suffit désormais, la simple différence de corps à corps laissant toute latitude aux inventions du sexe sans nécessité d’une sexuation. Dans ce cadre, seul est admis de la psychanalyse l’enfant pervers polymorphe de Freud, décrit avant qu’il ne « s’égare dans l’Œdipe ».

Après un mode de prescription sexuée totale, tel que l’a longuement connu le monde civilisé, on revendique là désormais qu’il n’y en ait aucune, qu’il n’y ait aucun concept du masculin, du féminin et de leur rapport. A l’extrême, certains considèrent que pour refuser valablement la grammaire phallique qui définissait entièrement la femme au titre de l’objet dans la loi des discours, il y a lieu de refuser d’être une femme.

Du tout de sexuation maintenant révolu, on considère qu’il y a lieu de passer au rien de sexuation, qui est avancé comme une stratégie possible du féminisme, et proposé comme tel à la psychanalyse. Ces appels et ces points de vue radicaux sont provoquants mais intéressants, ils aiguisent la perception de la logique dans laquelle nous avons été si longtemps organisés, et il est important pour nous de les aborder, de les discuter et de situer précisément quels sont les constats que nous partageons et les points à partir desquels nos conclusions divergent.

Cependant, en prolongeant la lettre méconnue de la construction lacanienne en ses dernières années, on parvient à certaines propositions assez différentes. La redistribution opérée ne relève plus d’un partage universel entre les sexes, avec dans un sexe le sujet de la parole et dans l’autre son objet, dans l’un le phallus et dans l’autre son envers, la castration, dans l’un le désir dans l’autre la passivité. L’ancienne construction est décalée de façon radicalement dissymétrique : un pôle, celui de la fonction phallique du discours, concerne tous les sujets parlants, qui peuvent s’y placer en totalité ou en partie, et un autre pôle concerne chaque sujet au singulier qui peut en outre faire le choix d’aborder le rapport entre les sexes sans en passer par la fonction phallique du discours.

Les femmes peuvent effectivement désormais, si elles le désirent, adopter la logique du tout phallique en s’y déployant entièrement, et nombre d’entre elles le font. Ou bien, se répartir entre deux pôles distincts, l’un de leur jouissance phallique en jeu dans leur prise de parole et leurs réalisations dans les discours, et l’autre d’une autre jouissance, déployée dans la vie amoureuse et sexuelle, notamment. Lacan pouvait remarquer, une fois n’est pas coutume, que « contrairement à ce qui se dit ce sont plutôt les femmes qui possèdent les hommes », il faisait allusion bien sûr à un hors discours qui n’en est pas moins bien réel.

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On commence à savoir désormais que cette loi sexuelle, qui aujourd’hui apparaît comme la fiction qu’elle est, fut substituée au défaut d’un rapport des deux sexes comme tels, notamment du fait de la disjonction de leurs modes de jouissance. Au lieu d’un « rapport sexuel » au sens large, il y eut une loi sexuelle. Énoncer cela permet d’en poursuivre la déconstruction, d’en relativiser le sens, sans la conforter pour autant. S’il n’y pas de normes sexuelles, en effet, c’est que les jouissances des deux sexes ne s’articulent pas entre elles, ne forment pas un rapport.

Ce pourquoi tout autre chose s’y est substitué, qui a fonctionné comme norme sociale pour tenir lieu de norme sexuée, et qui à son tour s’est opposé à un rapport de deux. La loi sexuelle avec sa grammaire phallique, « celui qui est ce qui a et a ce qui est », fut un substitut majeur au rapport sexuel qui manque, mais elle a encore accru l’écart entre les sexes, notamment par la hiérarchisation qu’elle instaure, sens qui a tenu lieu de sens sexuel, car la hiérarchie est le gîte originel du sens, comme Lacan le remarquait.

Elle fut instaurée à l’aide d’un troisième terme, selon un ressort désormais simple à observer : le sujet de la loi sexuelle est un sujet qui ne commande pas sa jouissance phallique, dans l’érection comme dans l’orgasme, cette commande est en ce sens hors corps. De ce fait, un agent divin fut créé pour représenter et instituer ce qui la commande (2), il fut supposé l’imposer à l’homme, qui l’impose à la femme.

La croyance en une instance divine de cette commande phallique est désormais restreinte, et dès le début du siècle dernier, avec la psychanalyse naissante, certains pressentaient déjà la responsabilité du phallus dans ce mur du non-rapport où vient buter la jouissance sexuelle. Par l’exemple l’écrivain D.H. Lawrence, pourtant enclin au départ aux cultes antiques du phallus et décrié comme tel par le féminisme d’alors. Plus près de nous, le minutieux Pierre Michon parle lui, je cite, d’un « couperet géant sur la petite conjonction des deux sexes (3) ». On entend mal cette pensée qui pourtant traverse avec insistance l’interrogation psychanalytique de ce siècle.

Face à ce couperet qui ne permet pas de définir un rapport de deux jouissances mais seulement une limite qui s’impose, une féminité s’invente, s’oriente, noue. Certes une femme a encore le loisir de tromper parfois son homme avec Dieu, ou de s’adresser à lui directement comme Thérèse, plutôt qu’à ses saints. Mais désormais, plus souvent, elle tente de fabriquer un rapport de deux jouissances qui n’existe pas, de nouer deux à deux cette jouissance phallique et sa limite avec l’objet qu’elle y offre, qu’elle se fait en tiers terme, et ce nouage même, qui parvient parfois à surmonter l’obstacle, constitue sa jouissance propre. Hors discours mais non hors corps, elle est cette jouissance hors langage des corps qui habitent le langage, qu’elle assemble deux par deux, d’où elle intervient sur le discours depuis son dehors, en y injectant un peu d’hétéros.

Ces logiques de jouissance se répartissent donc entre la jouissance phallique, universelle au cœur du langage mais hors corps, et l’autre jouissance qui inclut le corps mais se construit hors langage de façon singulière. Il y a là un ensemble topologique complexe accessible à tous, qui n’est pas véritablement sexuel et ne peut être conçu comme un binarisme sexuel. Là où les sexes sont rassemblés comme sujets de discours, ils sont exclus du rapport sexuel, tandis que hors de cet universel du discours, deux d’entre eux parviennent parfois à élaborer une jouissance autre qui noue ensemble deux inconscients, deux symptômes. Une féminité qui s’invente y est décisive pour trouver le nouage possible.

Notes:

(1) Pour consulter le développement de ces réflexions, on peut se reporter à G. CHaboudez, Que peut-on savoir sur le sexe ? Hermann, 2017, Ce qui noue le corps au langage, Hermann 2017.
(2) Le propos suivant du pape actuel en un sens ne dit pas autre chose : « Le plaisir arrive directement de Dieu, il n’est ni catholique, ni chrétien, ni autre chose, il est simplement divin ».
(3) La grande Beune, folio, p 47 48

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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