Faut-il vraiment prier dans une synagogue le jour de Kippour…

Est-ce vraiment une obligation religieuse incontournable ? La question, fait débat depuis quelques semaines puisque la circulation du virus ne faiblit pas, voire s’est même aggravée. Que devons-nous faire ? Au moment de Pourim, voilà tout juste quelques mois, nous nous sommes rendus en masse dans les offices synagogaux pour écouter la lecture du rouleau d’Esther.

Certains ont même accepté l’invitation de partager le repas de Pourim, le lendemain. On connaît la suite quelques semaines plus tard. Ce fut une pandémie de première grandeur qui coûta la vie à bien des gens. Je résumerai le choc par une phrase du Premier ministre Benjamin Netanyahou, prononcée peu avant la Pâque juive : Pessah ne sera pas Pourim.

De mémoire d’homme, on n’avait jamais rien entendu de semblable, tant le danger était grand. En effet, les gens sont restés sur place, les familles n’ont pas pu se réunir lors de cette fête qui commémore pourtant le premier événement historique du peuple d’Israël en sa qualité de peuple, animé d’une vision et porteur d’un projet, l’installation en terre promise.

Ce fut un choc mais les nouvelles rassurantes qui nous venaient alors d’Israël, pays cité en exemple pour son combat raisonné et victorieux de la pandémie, nous faisait espérer un été de rêve et la disparition progressive de ce satané virus. Il n’en fut rien, c’est même le contraire qui s’est produit. Mais ce n’est pas l’axe central de mon texte, ce jour.

Est-ce l’abandon des gestes barrières, le non respect du port du masque et l’absence de distanciation sociale, qui en sont responsables ? Probablement. Mais on pensait vraiment que la pandémie allait être derrière nous. Non, le virus ne s’est pas affaibli, au point que des pays comme Israël subissent ce que d’aucuns nomment une seconde vague.

Et c’est tellement sérieux et grave qu’on parle d’un re-confinement et d’une fermeture des synagogues. Ce qui est inouï, mais que pour ma part, je respecterai scrupuleusement et à la lettre. Car il y va de notre survie. Mais je dois mesurer l’étendue du traumatisme : je crois que depuis l’interminable occupation romaine de la terre d’Israël, jamais pareille mesure ne fut prise. Et surtout  pas dans un Etat juif avec une souveraineté juive.

Et c’est là que l’écheveau devient inextricable : comment exiger la fermeture des synagogue le jour des propitiations, le jour de Kippour où, depuis l’époque de notre Temple, le grand prêtre, enfermé seul dans le saint des saints, implorait Dieu de nous accorder, à nous les enfants d’Israël mais aussi à l’humanité tout entière, la rémission de nos péchés.

Après la chute du Temple et l’interruption du culte sacrificiel, le peuple d’Israël a trouvé une compensation pour l’obtention de sa purification : la prière, le souffle de nos lèvres, l’examen de conscience. Mais cela doit se faire, généralement, en communauté. Certes, le culte domestique (tefillat yahid) est prévu et donc licite, mais seulement dans des situations sortant de l’ordinaire. En temps normal, c’est le culte communautaire qui prévaut (tefillat tsibbour)

C’est ce qui se passe aujourd’hui : je recommande donc la plus grande prudence, étant entendu que le commandement majeur de notre religion tient à la préservation de la vie, il convient de prier chez soi, en dépit des conséquences de tous ordres : les appels à la Torah, le kaddish, l’entretien des édifices religieux, les retrouvailles familiales à la synagogue, les échanges entre orants, le sermon du rabbin, etc…

Depuis quelques années, je me rendais à la belle synagogue de Deauville où, à l’invitation du très jeune et très sympathique rabbin, je récitais après lui, la prière Kol Nidré (Tous nos vœux). Cette année, je n’irai pas et cela va me manquer. Je n’irai pas non plus aux offices prévus dans notre arrondissement car c’est dangereux. Assurément, chacun est libre d’agir selon sa conscience et mon papier ne se veut pas militant.

Mais si en Israël, phare universel du judaïsme mondial, le débat est posé et les autorités rabbiniques ne sont pas vraiment contre, alors nous devons leur emboîter le pas. Dire que si les synagogues doivent fermer, alors cette mesure rigoureuse doit s’appliquer à tous, est une manière soft de dire qu’on est d’accord. Il existe un vieux principe rabbinique qui souligne que nos sages ne nous mettent jamais en danger (mekom sakkana lo gazrouhou rabbanan)

Je vois que dans certaines communautés, on tient à célébrer les offices religieux dans des lieux de culte en assurant respecter les gestes barrières. C’est pratiquement impossible de les faire respecter, surtout dans les dernières heures du jeûne et aussi lors de la sonnerie du chofar où les familles se placent symboliquement sous la protection divine en rejoignant les hommes sous le même châle de prière….

Je vous fais grâce de toutes références bibliques ou talmudiques incitant à la prudence et mettant l’accent sur la nécessite de rester en vie. Une seule référence biblique : tu choisiras la vie (u baharta ba hayyim). Mais pour bien montrer que nos sages de pieuse mémoire avaient conscience de cet aspect métaphysique de la maladie et des épidémies, le talmud nous relate le fait suivant : deux hommes tombent malades le même jour.

Ils ont le même âge, la même position sociale, ils se ressemblent en tout point. Pourtant, l’un retrouve la santé et l’autre est emporté par la maladie. Les sages sont embarrassés et avec une finesse extrême, ils donnent une réponse qui n’en est pas une et dont se satisfont les simples d’esprit. Voici leur réponse : celui qui a retrouvé la santé était toujours le premier aux offices religieux. Personne n’était dans la synagogue avant lui…

Cette réponse, qui n’en est pas une, est une façon de renforcer la piété populaire ; mais aux esprits forts, elle dit notre impuissance devant la maladie et qu’en fin de compte, seul Dieu sait. C’est ce que je nomme, malgré toute notre avance en matière médicale, la métaphysique de la maladie…

Restez donc chez vous et priez avec ferveur. Vous resterez vivants et en bonne santé.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments