Faut-il avoir peur du parti islamiste Raam ?

Mansour Abbas, leader de la Liste arabe unie, également connu sous le nom hébreu Ra'am, faisant une déclaration à Nazareth, Israël, le jeudi 1er avril 2021. (AP Photo/Ariel Schalit)
Mansour Abbas, leader de la Liste arabe unie, également connu sous le nom hébreu Ra'am, faisant une déclaration à Nazareth, Israël, le jeudi 1er avril 2021. (AP Photo/Ariel Schalit)

La participation du parti islamiste Raam au gouvernement d’union nationale ne laisse aucun Israélien indiffèrent, juif comme arabe ; certains s’en inquiètent, d’autres s’en réjouissent.

Depuis plus de sept décennies, les Juifs reprochent aux Arabes d’Israël leur tendance à la « palestinisation » ; et voilà qu’un parti arabe change de cap, affirmant haut et fort sa volonté d’accélérer son « israélisation », un comble…

Le comble atteint son apogée lorsque le citoyen juif se rend compte que ce n’est pas n’importe quel parti arabe qui prétend se définir « israélien » ; il s’agit d’un parti qui s’affirme résolument islamiste…

En Israël comme ailleurs, l’islamisme n’a pas bonne presse ; c’est une idéologie qui est souvent assimilée à l’extrémisme, voire au terrorisme ; d’où le désarroi de beaucoup d’Israéliens qui ne savent plus à quelle sauce ils vont être mangés…

Sud contre Nord

Le Mouvement islamique est apparu en Israël en 1971 ; il se cantonnait alors à des œuvres sociales – éducation, sport et religion – et présentait des candidats aux élections municipales.

En 1992, les accords de paix entre Israël et l’OLP ont provoqué la scission du Mouvement en deux branches : les radicaux ont rejoint la branche Nord, opposée aux accords de paix et à toute participation à la vie politique, et les modérés ont créé la branche Sud, qui présenta des candidats à la Knesset.

La branche Nord sera mise hors-la-loi en 2015 ; la branche Sud continuera de participer à la vie politique sous le nom de Raam, acronyme hébreu de Reshima Aravit Meouhedet ou Liste arabe unifiée.

Dorénavant, quatre partis arabes sont représentés à la Knesset : Hadash (extrême gauche), Taal (Mouvement arabe pour le renouveau), Balad (Ligue démocratique nationale) et Raam (Branche Sud du Mouvement islamique).

Par crainte de ne pas franchir le seuil d’éligibilité, les formations arabes se sont souvent regroupées par deux ou trois, voire sur une liste commune aux quatre partis – comme aux législatives de 2015 et 2019 ; aux élections de mars 2020, la liste commune a obtenu un record de 15 députés (sur 120).

Ni droite, ni gauche

Pour les législatives de mars 2021, changement de cap : sous la direction de Mansour Abbas, Raam décide de faire liste à part.

Bien lui en a pris : il a recueilli 167.064 voix, ce qui lui a permis de remporter 4 sièges à la Knesset.

Le paradoxe de la politique israélienne est à son comble : pour la première fois, un parti arabe s’est dit prêt à soutenir un gouvernement – de droite comme de gauche.

Son objectif est clair : obtenir de l’Etat les fonds qui manquent pour améliorer la vie quotidienne de la communauté arabe et réduire les écarts socioéconomiques entre Juifs et Arabes.

Un moment tenté par les propositions du Likoud, Raam s’est finalement rallié à la coalition d’union nationale Bennett-Lapid, décrochant des budgets substantiels et des postes-clés au sommet de l’Etat.

Conservateur mais pragmatique

Forte de 1,97 million de membres (21% des Israéliens), la communauté arabe d’Israël ne s’est pas empressée de fêter la décision de Raam.

En revanche, l’immense majorité silencieuse souhaite son succès pour endiguer la violence et la criminalité qui paralysent la société arabe.

Les déclarations de Mansour Abbas sont sans équivoque : il affirme haut et fort sa citoyenneté israélienne, mettant de côté ses revendications idéologiques et nationalistes – comme la défense de la cause palestinienne.

En devenant une force politique qui compte, le parti islamiste Raam reste avant tout un parti modéré et conservateur, mais aussi très pragmatique ; de quoi rassurer les plus sceptiques, juifs comme musulmans.

Le moment est venu d’accélérer l’israélisation des Arabes d’Israël : même si c’est un parti islamiste qui en prend l’initiative.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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