Exporter le judaïsme

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

Le judaïsme est un produit à la mode très demandé en dehors d’Israël. Cette religion a le vent en poupe. Notamment de plus en plus d’Africains et de Latino-américains étudient le judaïsme (souvent d’abord par internet) et veulent devenir juifs.

Sur tous les continents, de plus en plus de Chrétiens abandonnent leur religion pour rejoindre celle qui a donné naissance à la leur. Israël, jusqu’à présent indifférent à ce phénomène, commence à en prendre conscience. Parmi ces nouveaux Juifs certains ne sont pas toujours « bien convertis », ils n’ont pas assimilé l’identité juive. En effet, on ne peut pas devenir juif en quelques jours, ni même en quelques années.

Alors comment faire ? Ces nouveaux convertis sont-ils vraiment juifs ? Faut-il leur accorder le droit à la nationalité israélienne s’ils décident de faire leur alya ? Faudrait-il inventer un produit d’exportation adapté aux clients étrangers ? Cette attirance des goyim pour le judaïsme, avivée par le dynamisme de l’État d’Israël, est en train de s’accentuer et prend de multiples formes. La Torah devient un livre à la mode, un livre pour le monde d’aujourd’hui.

Ainsi la Bible est parfois étonnante d’actualité… Par exemple le verbe annexer est utilisé par le prophète Isaïe pour parler des étrangers qui se joignent à Israël : « L’étranger, alors, se ralliera à eux et s’annexera à la maison de Jacob. » Isaïe 14,1 (traduction du rabbinat)

Autre traduction : « Les étrangers se joindront à eux et ils s’uniront à la maison de Jacob. »

Dans Isaïe 56,6 c’est encore plus frappant, le prophète évoque « les étrangers qui s’attacheront à l’Eternel pour le servir ».

Et dans le livre d’Esther on parle d’une multitude de gens qui rejoignent le peuple juif : « ceux qui s’attacheraient à eux [aux Juifs] » Esther 9,27

Cette expression du livre d’Esther n’est pas facile à traduire. André Chouraqui a choisi le terme « adeptes ». Dans la traduction du rabbinat on trouve l’expression « tous ceux qui se rallieraient à eux ». En hébreu il s’agit du mot הַנִּלְוִים « nelvim ». Ce mot n’est plus utilisé en hébreu moderne mais on peut le rapprocher du mot נלווים « compagnons » que l’on peut aussi traduire par « associés ». On pourrait dire « ceux qui sont agrégés au peuple juifs », « incorporés » ou « adjoints »…

Comment inventer un statut particulier pour les nouveaux venus dans le peuple juif, un statut sans éligibilité à la loi du retour ? Cela devient urgent. Mais c’est délicat (voire même dangereux) : au moment où le judaïsme de galout disparaît parce que les Juifs deviennent Israéliens, on envisagerait de créer un « nouveau judaïsme », une religion pour les goyim. Cela ne vous rappelle rien ? Il y a deux mille ans, alors que 10% des citoyens de l’Empire romain étaient juifs ou judaïsants (ou Bne Noah), une religion issue du judaïsme est apparue… Une grande quantité de goyim voulait entrer dans le peuple juif pour suivre un rabbi de Nazareth. Dit autrement, une grande quantité de goyim voulait suivre un maître juif pour entrer dans le peuple juif.

Même si notre époque présente des similitudes avec ce qui s’est passé il y a vingt siècles, ce n’est pas pareil. L’énorme différence est que le peuple juif a retrouvé son indépendance, le judaïsme est devenu une nation, Jacob est devenu Israël. L’autre différence est que le christianisme n’est plus en pleine expansion mais en pleine déconfiture.

Cette religion qui s’était greffée sur la culture grecque est en train de parvenir à son terme, l’humanisme occidental et l’idolâtrie de l’homme. Aussi, pour éviter de se dissoudre en culture, cette religion recherche maintenant une issue dans son origine, dans sa matrice juive.

En retrouvant ses racines spirituelles, elle retrouve une vigueur nouvelle même si ses institutions et sa (ou ses) théologie(s) se disloquent à grande vitesse. Le christianisme est donc maintenant mûr pour une mutation, la chenille commence à accepter de devenir papillon. Les nouveaux convertis arrivent aujourd’hui au judaïsme via le christianisme qui n’était en fait qu’un ersatz de judaïsme, une étape provisoire.

Les penseurs et stratèges (religieux et non religieux) d’Israël s’interrogent : comment accueillir ces sympathisants et éviter qu’en les rejetant ils ne deviennent jaloux, haineux, hargneux ? Ce serait alors un remake du christianisme (verus Israël)… Comment donner une écoute et une reconnaissance aux personnes qui entendent la voix du Sinaï ? Comment élargir l’Alliance d’Israël ?

Revenons sur l’une des possibilités de traduire l’idée d’attachement des non juifs au peuple juif, le mot incorporation, proche de l’idée d’intégration ou d’agrégation. Ce mot était utilisé par le cardinal Jean-Marie (Aaron) Lustiger pour exprimer c’est que devrait être un Chrétien authentique.

« C’est par et dans le Christ que les païens entrent à leur tour dans l’élection d’Israël, par le baptême. Le Cardinal Lustiger fait remarquer à ce propos qu’au temps du Christ, le baptême pouvait être pratiqué en milieu juif sur les prosélytes ; il s’agissait alors de leur proposer un rite de substitution à la circoncision, à laquelle beaucoup d’entre eux répugnaient (La Promesse, Editions Parole et Silence, 2002, p. 87). L’incorporation des païens à Israël était donc déjà pratiquée, et sans doute bien plus aisément que dans le judaïsme actuel, avant la prédication de Jésus. »1

Comment aujourd’hui incorporer dans le judaïsme les Chrétiens qui rejettent l’idolâtrie de Jésus ? En effet, cette condition est indispensable à l’éventualité d’associer à Israël des personnes issues du christianisme. Jean-Marie Lustiger, (toujours dans son livre « La Promesse »), conscient de ce problème explique que « L’un des drames de la civilisation chrétienne est qu’elle devient une civilisation athée tout en prétendant rester chrétienne, c’est-à-dire qu’elle fait du Christ une figure idolâtrique, un fils sans père -et donc sans Esprit-, où le seul esprit est finalement celui de l’homme. »

Pour le cardinal, si l’Eglise s’écroule c’est parce qu’elle s’est éloignée d’Israël : « L’Église, là où elle s’est pratiquement identifiée à un pagano-christianisme, voit celui-ci s’effondrer sous ses propres critiques et perd de vue sa propre identité chrétienne… L’Église ne peut recevoir le Christ que si elle reconnaît Israël. » (La Promesse, pages 80-81)

Pour le cardinal Lustiger, comme pour les rabbins d’Israël, le Messie est le peuple d’Israël avant d’être une figure humaine. Les personnages messianiques de la Torah (en commençant par les patriarches et jusqu’à David) sont des figures d’Israël, des personnifications du peuple juif. Si le messie des Chrétiens n’est pas une idole, il est forcément une figure d’Israël. « Jésus est celui en qui Israël pourra reconnaître son propre destin » (« La Promesse », page 99) « La figure du Messie est en même temps la figure d’Israël ; la figure de Jésus est en même temps celle des siens, de son Église et celle d’Israël » (La Promesse page 57).

Je voudrais prolonger et terminer (ou plutôt ouvrir) cette réflexion avec Yéhouda Léon Ashkénazi :

« Tout le récit de la Passion décrypté en catégories hébraïques montre que tout ce qui est raconté sur le personnage principal c’est l’histoire d’Israël. Et on a proposé cette histoire comme exemplaire et salvatrice pour sauver ceux qui ne peuvent pas être Israël, c’est-à-dire les non juifs se prétendant Israël. Alors que, corollairement, le peuple juif est censé vivre cette histoire, le Chrétien y croit. Nous sommes donc sur des registres théologiques radicalement différents. » (…)

« L’Hébreu lit dans l’Evangile un mythe païen censé raconter l’histoire d’Israël. » (…)

« Lorsque le christianisme a été fondé, il s’agissait d’une religion d’Israël. Ensuite le christianisme a été coupé de l’histoire concrète positive de la nation d’Israël. Mais les Chrétiens ont oublié les commencements [avant la coupure]. Existe-t-il dans la conscience chrétienne une mémoire des origines ? » (…)

Le misped Jérusalem du rav Kook, 1979 (transcription écrite d’extraits du cours oral) Yéhouda Léon Askénazi (Manitou).

« (…) La chrétienté à travers le Vatican va devoir trouver une définition du nom Israël qu’elle s’applique. Parce qu’après la reconnaissance de l’Etat d’Israël, il reconnaît de fait qu’Israël est Israël. Que signifiera donc ce nom pour les Chrétiens ? Il ne peut y avoir deux Israël ! L’histoire de 2000 de chrétienté montre qu’ils ont toujours fonctionné comme cela. L’histoire juive chez les Chrétiens a été celle qu’elle a été parce qu’il ne peut y avoir deux Israël. Ils se sont alors inventés des échappatoires sémantiques des « Juifs étant Israël selon la chair » et des « Chrétiens étant Israël selon l’esprit » : « Verus Israël », et d’autres disaient « le nouvel Israël ». Mais ce sont des échappatoires sémantiques dès qu’existe une société politique qui est Israël.

Effectivement, aujourd’hui, le schisme à la fondation du christianisme a d’abord été politique avant d’être religieux. Les premiers Chrétiens étaient des Juifs qui se sont appelés judéo-chrétiens qui ont cru que leur Rosh Yeshivah était le messie.

Aujourd’hui les ’Hassidim de Loubavitch sont persuadés que leur Rabbi, éminent Rav, est « le roi messie vivant ». L’ensemble du peuple juif a un sourire agacé, amusé, mais n’y croit pas. Mais cela n’empêche pas les ‘Hassidim de Loubavitch d’être considérés comme Juifs. Et pourtant ils ont une foi atypique : on les voit jouer au christianisme. Ce sont pourtant des Juifs !

Le schisme avec les Chrétiens est apparu quand ils ont changé d’identité politique : ils ont pris parti pour Rome contre Jérusalem. Cela a pris trois siècles, Constantin et la suite, vous connaissez l’histoire…

En schématisant, il y a eu un temps judéo-chrétien chez ces ’Hassidim de l’antiquité, et puis finalement ce sont les Chrétiens qui n’ont plus rien à voir avec les Juifs. Ne me faite pas dire que les Loubavitch sont comme des Chrétiens en marche… Je crois qu’ils courent…

Il en résulte en réalité que ce qui s’est passé il y a 2000 ans, ce n’est pas une réalité de deux Israëls avec comme critère de schisme un critère religieux d’abord. C’est une rivalité de deux diasporas d’Israël avec comme critère de schisme un critère politique. La diaspora juive qui est restée fidèle à l’identité hébraïque à travers toutes les difficultés que vous savez, et la diaspora chrétienne qui a opté pour le véhicule cultuel et culturel gréco-romain. Et c’est devenu le christianisme. Mais c’est une rivalité de deux diasporas d’Israël hébreu. La juive et la chrétienne.

Il en résulte que si le Vatican reconnaît Israël cela veut dire qu’il se reconnaît lui comme une diaspora d’Israël, la diaspora chrétienne, qui est entrée en compétition avec la diaspora juive. (…) »

Rédigé et mis en forme à partir d’un enregistrement :

Manitou.overblog

– 30 octobre 2009, LECH LECHA (1993) 2ème Partie. Face B

Toumanitou.org

Revue-resurrection.org

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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