Et si nous n’étions jamais sorti d’Egypte ? Réflexions sur le temps qui vient

Chaque année, lors de la fête juive de Pessah, nous rappelons la sortie d’Égypte du peuple hébreu. Cela va même plus loin : nous devons nous considérer comme étant nous-mêmes sortis d’Égypte. De générations en générations.
Cette affirmation résonne aujourd’hui avec une intensité particulière, alors que notre monde est confronté à une incertitude globale comme il en a rarement connu : crises écologiques, dérives autoritaires, guerres, montée des inégalités et fragmentation sociale accélérée. L’avenir semble illisible.
Envisager l’avenir suppose parfois de revenir aux sources, à ces moments où la liberté a été conquise au prix d’une lutte intérieure et collective. Car cet épisode fondateur n’a pas seulement façonné l’histoire juive, il a inspiré des luttes de libération à travers les siècles et les continents.
Aux États-Unis, le mouvement des droits civiques a puisé dans l’Exode une vision prophétique de la justice : Martin Luther King comparait la marche des Afro-Américains vers l’égalité à celle des Hébreux sortant d’Égypte. En Afrique du Sud, les opposants à l’apartheid y ont vu un modèle de résilience spirituelle face à un système d’oppression. L’Exode parle à tous ceux qui refusent d’accepter l’injustice comme une fatalité. C’est écrit, répété, transmis.
Je revois mon grand-père, originaire de Tlemcen en Algérie, porter avec gravité le plateau du Seder sur nos têtes d’enfants. Il accomplissait là un geste hérité de son père, de son grand-père, de leurs pères avant eux. Un geste de fierté, de fidélité, de mémoire. Mais aussi, peut-être, un geste de protection contre une vérité que nous n’osons pas toujours regarder en face : et si nous n’étions jamais vraiment sortis d’Égypte ?
Car l’Égypte biblique, ce n’est pas seulement un lieu ou un temps. C’est une manière d’organiser le monde : des puissants qui imposent le silence, des murs qui se dressent sous couvert de sécurité, des mots qui déguisent la domination en liberté. L’Exode n’est pas un point d’arrivée, c’est un test permanent. Et nous y échouons plus souvent qu’on ne veut bien l’admettre.
Car l’Égypte, ce n’est pas seulement un lieu ou un temps. C’est une manière d’organiser le monde
Regardons autour de nous. Le « jour de la Libération » est célébré outre-Atlantique… pour ériger des barrières. On proclame la liberté, mais on construit des murs ; on invoque la sécurité, mais on enferme davantage. La Constitution est brandie alors qu’on en piétine l’esprit. Le mot liberté est prononcé, à pleins poumons, par ceux-là mêmes qui veulent museler, exclure, expulser.
Pharaon n’est pas mort. Il a simplement changé de costume. Il ne parle plus à travers des édits gravés dans la pierre, mais à travers des discours télévisés, des tweets, des décrets présidentiels. Il promet de protéger, mais il divise. Il jure fidélité à la liberté, tout en construisant des frontières physiques et mentales pour l’étouffer. Il revient toujours, car Pharaon n’est pas un homme : c’est une tentation.
Pharaon n’est pas mort. Il a simplement changé de costume.
Martin Luther King Jr. voyait dans l’Exode une source d’inspiration. Il parlait de « la montagne » comme d’un sommet de justice et d’égalité encore inaccessible. Il savait que l’Égypte peut se réinventer sous mille visages. Et que même en marche, même libres, nous portons en nous les réflexes de la servitude.
On se tait. On s’adapte. On trouve des excuses. Tocqueville n’avait pas tort : « la plus grande peur des peuples n’est pas la tyrannie, mais la solitude face à elle ». Alors on accepte les mots qui sonnent juste, même quand ils sont vides. On garde les yeux rivés sur la route, en espérant que le désert s’éclaire de lui-même.
Mais il ne s’éclaire pas. Il ne s’éclairera jamais sans nous. « La liberté pour les loups signifie la mort pour les agneaux », écrivait Isaiah Berlin. Et pourtant, nous acceptons que les loups parlent au nom de la liberté. Nous écoutons les voix les plus fortes, pas toujours les plus justes. Nous confondons la puissance avec la vérité.
L’Exode, disait Jonathan Sacks, n’est pas un événement mais un programme. Ce programme exige qu’on refuse les chaînes, même dorées. Qu’on démonte les murailles, même bien gardées. Qu’on démasque les mots mensongers, même bien formulés. Et si, comme le rappelle le Rabbi de Loubavitch, la sortie d’Égypte doit se produire chaque jour, alors peut-être faut-il commencer par là, par cette vérité inconfortable : nous ne sommes pas encore arrivés, nous portons encore l’Égypte en nous, et parfois, nous regardons Pharaon sans même le reconnaître.
Alors posons la question autrement : non pas « sommes-nous sortis d’Égypte ? », mais « sommes-nous prêts à y renoncer ? ». Car cette question ne peut rester rhétorique. Elle est une injonction : à la vigilance, à l’examen lucide de nos sociétés, mais aussi à l’indignation active. Refuser l’inacceptable, nommer les faux-semblants, et agir, même modestement, pour que la liberté ne soit pas qu’un mot, mais un engagement vivant. De cette interrogation quotidienne, de cette vigilance intime et collective, dépend tout notre attachement à la liberté et à sa sacralisation dans le monde qui vient.
