Et maintenant, Yad Vashem

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors du cinquième Forum mondial sur l'Holocauste au musée commémoratif de Yad Vashem à Jérusalem le 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors du cinquième Forum mondial sur l'Holocauste au musée commémoratif de Yad Vashem à Jérusalem le 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

L’ambassadeur américain en Israël David Friedman, partisan acharné des implantations juives dans les Territoires, que ses adversaires appellent l' »ambassadeur des implantations à la Maison-Blanche », en a fait lui aussi les frais : la droite israélienne, et en particulier son chef, Binyamin Netanyahou, ne sont jamais rassasiés, en veulent toujours plus.

En 2018, il devait donner une rare expression publique à son mécontentement en accusant d' »ingratitude » les politiciens israéliens de droite qui, à peine comblés par la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël, demandaient déjà celle du Golan comme territoire israélien (ce qui sera fait en mars 2019).

Friedman avait été cité à l’époque comme ayant dit que « les Israéliens ne comprennent pas que les USA ont des intérêts globaux qui ne sont pas liés à l’Etat juif, alors que les politiciens israéliens n’ont qu’un agenda local ».

C’est peu dire que la droite israélienne est en effet insatiable. L’activité fébrile de Binyamin Netanyahou et de sa garde rapprochée, familiale et politique, depuis 2015 au moins, est éloquente à ce propos. Après avoir réussi à nommer un Contrôleur de l’Etat qui, comment dire modérément, n’est pas vraiment exigeant envers les politiques au pouvoir, rompant ainsi avec ses prédécesseurs mordants et incisifs qui firent tant pour lutter contre la corruption et la bureaucratie obtuse, il a placé l’un de ses fidélissimes, Amir Ohana, comme ministre de la Police.

C’est à celui-ci qu’il incombe maintenant de nommer un nouveau chef de cette importante institution, il semble qu’après de longs atermoiements ce sera fait cette semaine, et nombreux sont ceux qui redoutent une nomination trop commode pour le pouvoir, alors que le procès du Grand Leader doit s’ouvrir dans quelques semaines.

En parallèle, l’ancienne ministre de la Justice Ayalet Shaked, qui entretient des rapports exécrables avec Netanyahou mais partage son hostilité viscérale envers le système judiciaire, a réussi à faire nommer dans le gouvernement Netanyahou précédent deux juges « conservateurs » à la Cour suprême.

Entendez par là : des juges qui pensent ne pas devoir intervenir dans les dossiers politiques du jour, alors que jusqu’ici, dans un pays qui n’a qu’une seule Chambre parlementaire et toujours pas de Constitution (et qui n’en aura pas, suite à l’opposition des partis religieux orthodoxes), ladite Cour suprême est le seul contre-pouvoir apte à limiter l’arbitraire du pouvoir, et à contraindre le gouvernement et le Parlement à revoir des lois violant les principes de bases de la démocratie, dont le plus fondamental d’entre eux, celui d’égalité de tous les citoyens.

Voilà maintenant que, continuant de surfer sur cette vague qui commence à avoir de forts relents d’autoritarisme, notre Premier ministre, dans son infatigable entreprise de démolition de tout ce qui n’est pas affilié à son camp politique, s’en prend à Yad Vashem.

Il a annoncé son intention d’y nommer comme nouveau président du Directoire Effi Eitam, un ancien général, dont le profil pose problème pour cette fonction. Eitam, ancien député religieux et ancien ministre, est surtout connu pour sa bravoure au combat, mais plus encore, pour ses déclarations sur les Arabes israéliens et sur les Palestiniens.

« Times of Israel » rappelait récemment qu’il a appelé à l’expulsion de la majorité des Palestiniens de Cisjordanie et à l’exclusion des Arabes israéliens du système politique du pays, et qu’il a également été réprimandé par le chef d’état-major de Tsahal parce que des soldats sous son commandement ont battu à mort un Palestinien.

750 chercheurs, professeurs d’études juives et directeurs de musées juifs et de la Shoah de premier plan ont exprimé publiquement leur refus de cette nomination, soulignant que «la rhétorique haineuse d’Eitam envers les Arabes israéliens et les Palestiniens est aux antipodes de la mission officielle de Yad Vashem » et avertissant que «la nomination d’Effi Eitam à la présidence de cette institution internationalement respectée, consacrée à la documentation des crimes contre l’humanité et à la recherche des droits de l’homme, ridiculiserait et jetterait la honte sur Yad Vashem. »

Fidèles à leur démagogie classique, les partisans de la nomination d’Eitam hurlent à la « chasse aux sorcières », et accusent les adversaires de sa nomination de lui être hostiles car il est religieux et de droite, tout cela alors que Yad Vashem a pour président l’ancien Grand rabbin Israël Meir Lau, et que pendant des années son président a été Tommy Lapid, figure politique de droite s’il en fut.

Le pire dans toute cette affaire, est que Netanyahou pouvait bien entendu parfaitement prévoir la polémique née de sa proposition de nommer Eitam, aujourd’hui membre du Likoud, à ce poste si symbolique, mais ses intérêts personnels ont une fois de plus prévalu.

Il s’agit en fait d’un cadeau fait au sionisme religieux, alors que tous les sondages montrent que la figure dominante de ce courant, l’ancien ministre Naftali Bennett, lui aussi en très mauvaises relations avec le Premier ministre, réduit considérablement ces dernières semaines l’écart entre les deux hommes.

Même le danger que ferait peser la nomination d’Eitam sur le prestige mondial incontesté d’une institution comme Yad Vashem, protectrice du souvenir de la Shoah, sa politisation éhontée et les coups supplémentaires que subirait l’image d’Israël en général ne suffisent pour le moment pas à faire entendre raison à Binyamin Netanyahou, tout à sa boulimie de pouvoir et à ses calculs de petit politicien – lui qui peut avoir des éclairs d’homme d’Etat, comme le montrent les récents développements avec les Emirats arabes unis et le Maroc.

Cette nomination, je le répète, ne doit rien au hasard ou à l’improvisation. Elle est le fruit d’une stratégie de conquête tous azimuts, de « terre brûlée », toute au service de l’inextinguible ambition d’un homme jamais rassassié, même après 14 ans de pouvoir dont onze successifs. Rien ne lui importe, en fait, persuadé qu’il est que « l’Etat, c’est lui » et après lui, le déluge.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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