Et l’on reparle d’armes atomiques !

Le 28 octobre 1962, le monde reprit son souffle. Deux semaines plus tôt les services américains avaient découvert l’installation de missiles soviétiques à Cuba. Kennedy réagit promptement et en exigea le retrait. Pendant deux semaines la tension fut à son comble ; la menace d’un conflit nucléaire évoquée.
Khrouchtchev accepta le retrait des installations et les Etats-Unis fermèrent leurs bases en Turquie et en Grèce. La possibilité d’une guerre atomique ne fut plus mentionnée jusqu’à nos jours. Le président américain cita la Doctrine Monroe formulée en 1823, condamnant toute intervention européenne dans « les Amériques ». Elle fixait un glacis sécuritaire et fut souvent mise en application dans les Caraïbes. La dernière eut lieu contre l’île-Etat de Grenade en 1983. La Russie revendique une zone tampon.
L’attitude de Poutine s’inspire sans doute moins d’une nostalgie de l’Union soviétique que des deux piliers traditionnelle de la stratégie russe et sources du nationalisme populaire : la crainte de l’encerclement qui remonterait au danger d’invasion mongole au XIIIème siècle, ravivée par l’agression allemande de juin 1941 et, secondement, l’accès aux mers chaudes, inaugurée par Catherine II dans le dernier quart du XVIIIème siècle avec l’annexion de provinces turques ouvrant sur la Mer noire, puis de la Crimée et la fondation de Sébastopol. Après la chute de l’URSS, le Kremlin fit maintes fois objection à l’extension de l’OTAN vers ses frontières, contrairement aux engagements, surtout verbaux, pris.
Evoquant un danger existentiel et l’appel d’Etats russophones virtuels, les troupes russes traversèrent la frontière de l’Ukraine et engagèrent un combat meurtrier qui se prolonge. L’OTAN avait annoncé qu’elle n’apparaîtrait pas sur le terrain, mais aiderait le peuple agressé. L’objectif évolua face à la surprenante résistance des forces ukrainiennes. Lloyd Austin, Secrétaire étatsunien à la Défense, vient d’annoncer un renforcement considérable de l’appui, en priorité pour affaiblir la Russie. Biden demanda à cette fin un crédit de 33 milliards de dollars, soit deux fois le budget de la défense espagnole ! Comment mettre fin à cette escalade ? Les pays en développement risquent des émeutes de la faim, l’économie mondiale est fragilisée. Les Etats Unis sont les moins touchés. Sans troupe au sol, ils sont auto-suffisants en énergie, ne subissent pas les contre-effets des sanctions qu’ils imposent et restent loin du flux attendu de réfugiés. Le peuple russe va souffrir, mais il est historiquement résilient.
Les Ukrainiens veulent se battre et prennent, consciemment ou non, tous les risques de leur côté : lourdes pertes humaines, dépeuplement, destruction d’un patrimoine bâti remarquable et amputation vraisemblable de leur territoire national. Chair à canon, ils passeront sans doute dans l’histoire comme les sacrifiés d’un conflit qui les dépassait.
Par réminiscence de la Guerre froide contre l’URSS, l’OTAN ne souhaite pas mettre fin à un conflit qui peut porter, à moindres frais, des coups terribles à la Russie. Si cette dernière ne gagnait pas ouvertement la guerre, elle l’aurait perdue. Elle n’a pas d’alternative. Aucune des deux parties ne se considère encore prête à négocier. L’évocation d’armes atomique supersoniques se multiplie. L’escalade verbale et militaire s’amplifie dont on n’ose présumer des conséquences.
Comment sortir de ce conflit dont, impuissante, l’Europe est l’otage ? Il faut partager les responsabilités, regarder vers l’avenir et dessiner une nouvelle architecture de sécurité sur le continent, en y incluant le grand peuple russe.
Article initialement publié dans La Tribune de Genève du 2 mai 2022
