Eden Hélène Chouraki
Biographe, écrivain fantôme

Éric Yehouda Zemmour et la question du prénom

Pour le peuple juif, l’identité est marquée par trois éléments : L’habit, la langue, le nom. Le prénom plutôt que le nom. Quand on monte à la Torah c’est notre prénom et le prénom de notre père que l’on cite et non pas notre patronyme.

Chacune des lettres d’un prénom est significative. Chaque son de chaque lettre désigne la terre à laquelle appartient l’enfant qui naît.

Une langue, un phonème, c’est une géographie. En parlant, on s’approprie le paysage, le pays. C’est dans un espace, à l’intérieur d’une frontière donnée qu’un peuple se définit grâce à sa langue. C’est la réalité physique, la topographie, une montagne ou un climat qui déterminent la parole des peuples. Pour des raisons de survie chacun prend note de ce que la terre qui le voit naître lui propose.

  • Premier exemple, l’île de Crête, aimable et ensoleillée propose à ses habitants une linguistique chantante, joliment vocalisée.
  • Deuxième exemple, les Illyriens. Originaires des Balkans austères et montagneux, ils auront la particularité de cracher des « ST » comme dans STéphane ou dans philiSTins (dans la mesure ou le « ST » découle du « SG », l’Albanie actuelle me semble être le berceau des PélaSGes ou des PhiliSTes).
  • Troisième exemple l’Arabie. Une inscription royale assyrienne datée du IXe siècle avant e. décrit ces Erebes qui habitent à l’ouest, là où pour eux, le soleil se couche. À l’Ereb en langue sémitique « au soir ». C’est l’Arabie Déserte qui a façonné ces gens. Le climat s’est répercuté dans leur bouche et ils se sont réfléchis sous les brûlures du Nedjd. Les voyelles étant de véritables boit-sans-soif, l’arabe vocalise peu. Avaricieusement, il économise quelques rares particules d’eau. Quand un soleil de plomb lyophilise les langues, on a intérêt à conserver l’humidité à l’intérieur de son corps. On se recroqueville sur soi et on referme sa gorge dans laquelle les « R » restent coincés. On entend bien qu’ils voudraient s’échapper mais qu’ils ont le plus grand mal à se faire connaître. Ils grattent, raclent, mais en rien ne desserrent l’étau du cou. On donne dans la gutturale, dans le rocailleux et on ne laisse rien sortir de soi. Dans le Rub Al Khali, on ne fait pas le malin, on se soumet aux exigences, on ne crache pas, on n’expectore pas. On comprend ainsi la raison pour laquelle il n’y a pas, en arabe, de lettre « P ». On s’épargne. Prononcer un « P » exigerait que l’on postillonnât. Or, chaque gouttelette de salive est précieuse. Les anciens Arabes ont toujours eu du mal à prononcer le mot « Palestine ». L’ombre de la déshydratation guète. Pour des raisons politiques, les jeunes s’y efforcent depuis les années 1964, depuis que le KGB leur a concocté une certaine identité, mais on voit bien que ce n’est pas naturel. Ce mot ne fait pas partie de leur patrimoine ethnolinguistique. Afin de palier à l’absence de cette lettre assoiffante, ils la remplacent artificiellement par un « F », parfois, un « B » à condition d’y placer dessous et en signe diacritique, trois petits points.
  • Quatrième exemple, le français. Il provient du nord de la steppe pontique et sa phonétique historique, sa syntaxe, sa sémantique répond à une certaine anatomie des régions indo-européennes. Au pays des ruisseaux cela ne coûte pas de siffloter les mots.

Un prénom comme un mot, véhicule une topographie et la vie en ses reliefs. De plus, chaque lettre à l’intérieur du mot, du prénom est porteuse de sens, de récit, d’une certaine théologie voire, d’une morphologie sociale. Chaque phonème est une conscientisation du lieu où il prend source.

Le Temple de Jérusalem est précisément au point de rencontre entre le lieu et la Parole. Entre le réel et l’essence. Un des noms de Dieu est « Makom » qui signifie en hébreu « endroit ». Depuis plus de 100 000 ans, dès lors que la parole fut placée sur la langue des Homo Sapiens, celle-ci n’a de cesse de renvoyer le plus infime grain de poussière vers le monde de l’essence. Cet exercice intellectuel définit l’humanité qui s’évertue à donner une dimension symbolique aux choses qu’elle perçoit. Le mot fait basculer le monde de la matière dans celui de l’esprit. Ce sont les sons, les mots, les récits qui donnent une existence aux choses. Sans langage, sans code, la matière n’existe pas. Elle n’est pas conscientisée. Pour les Juifs, comme pour les hindouistes, la parole est créatrice. Les enfants d’AbraHam et de Sarah lui donnent tant d’importance, que par respect, ils s’interdisent de prononcer le nom même de leur Dieu, Supra conscientisation. Pour les enfants de Brahma et de Saravachti, la vibration éternelle est le « Vachti », la parole. Ce nom sera aussi le prénom d’une reine assyrienne qui parlait trop et qui le paya de sa vie.

Le prénom que l’on donne à un enfant est un des actes les plus significatifs. Un enfant comme un peuple ne peut se concevoir qu’autour du mot. Il en va du récit de soi. Son prénom est bien plus qu’une spiritualisation, qu’une religion, une tribu, il est une substance, une programmation neurolinguistique, il est une terre, un endroit, un « Makom ».

Ce sera pour certains le grès rose d’Alsace ou les tilleuls de Paris, pour d’autres le vent marin de Brest ou les ruisseaux de Charente. Plus que la religion, c’est le lieu qui transforme le réel en mythe et fait naître l’enfant. Et l’on voudrait tomber dans l’absolue trivialité ? « Moi, personnellement, j’appelle mon enfant comme je veux ! » !?!

Un nom donné à un enfant français, c’est un morceau de la terre de France auquel on relie l’enfant. C’est un récit qui parle du sol et de la vie sur ce sol. Les hauts plateaux cristallins de l’Asir culminant 2 000 mètres au-dessus de la plaine mecquoise ne raconteront jamais ni les neiges du col de la Schlucht ni les lacs du Lautaret.

Ce serait une trahison, une inconscience, pire, une inculture.

à propos de l'auteur
Je suis une femme de l’être. J’ai toujours aimé jouer aux mots. Alors évidemment, ça fertilise. Je traîne dans mon sillage quelques graines de culture. D’autant plus qu’après l’université j’ai, pendant trois ans, exploré le Louvre, les musées Guimet et Cernuschi en vue d’un certain diplôme qui n’a jamais servi que ma fibre poétique : « Spécialiste en poteries et porcelaines chinoises » !?! Plutôt qu’à la dynastie des Yuan, quand bien même je soupçonne mes petites filles d’avoir quelques affinités avec l’esprit des steppes, je donne ma préférence aux personnes qui, voulant raconter ou se raconter, ont d’autres atouts en main. Elles n’ont qu’un signe à me faire et je deviens plume ou écrivain fantôme.
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