Éric Anceau, Les élites françaises. Des Lumières au grand confinement

C’est bien connu, les Français sont un peuple qui est souvent aux confins du soulèvement, proches d’un état pré insurrectionnel, et souvent pour des choses futiles. Il a donc avec ses gouvernants, monarchistes ou républicains, des relations qui sont tout sauf apaisées ou simplement iréniques. Je résume ici une phrase qui semble bien décrire cette situation : depuis 1789, les Français instruisent le procès de leurs élites.

La présente étude est remarquablement menée. On commence par les débuts avec l’apparition de cette classe sociale ou socio-professionnelle, nommée les élites. Élites de quoi ou en quoi ? C’est une sorte d’expertise ou de spécialisation à laquelle certains parviennent, soit au terme de longs efforts, soit du fait même de leur naissance dans un milieu hyper privilégié ou simplement mieux protégé que le reste de la population…

D’où ce sempiternel débat qui veut que ces fameuses élites que tout le monde critique et envie à la fois, ne laissent personne indifférent dans l’Hexagone. Et on touche ici aussi à une confusion dont les citoyens français sont coutumiers : prendre l’égalitarisme pour l’égalité. Or, nous ne sommes égaux qu’en droit, c’est-à-dire théoriquement et dans la réalité. C’est bien ce qui conduira un peu plus tard à l’abolition des privilèges, idée fondamentale de la Révolution. ON veut bannir absolu mènent cette inégalité devant l’impôt

Comparé au peuple allemand qui n’était pas du tout formé politiquement (politische Bildung), le peuple de France se révèle trop préoccupé par la chose politique. Il a donc, par tradition, la dent dure à l’égard de ceux qui font la politique gouvernementale ou y contribuent fortement. Le plus souvent, on prête à ces élites, véritables supplétifs du parti au pouvoir, des qualités ou des vices cachés, ce qui nourrit aussi une violente haine à leur égard. On leur prête parfois une influence considérable au point de passer pour l’âme damnée du prince…

Le premier chapitre de cette belle synthèse, rédigée dans un style dépouillé, élégant et sobre, traite de l’opposition des élites à l’endroit du pouvoir absolu. En effet, au sortir de la société médiévale des ordres, la population était organisée selon une tri-fonctionnalité : le noble, le prêtre et le paysan. On est aussi passé de l’exercice solitaire du pouvoir royal à une délégation, certes encore très restreinte et resserrée, à quelques principaux ministres, priés d’épauler et d’assister le détenteur du pouvoir absolu. Ne pas oublier que nous avions alors affaire à une monarchie de droit divin. Ce qui impliquait que celui qui s’en prenait à la personne du roi commettait un régicide, qui avait valeur de blasphème… Il s’en était pris au vicaire de Dieu sur terre.

Mais de manière plus ou moins souterraine, les piliers de la société postmédiévale commencent à vaciller ; les forces sociales émergentes comme la haute bourgeoisie ne supportent plus d’être tenues loin du pouvoir. Et l’on assiste à un changement d’approche de la part de certains grands aristocrates qui ne jugent plus inférieur à leur dignité et à leur statut, de s’associer et d’investir dans des projets économiques communs avec de grands bourgeois. Et la Révolution allait imprimer à ces changements sociologiques une amplitude encore inconnue jusque là.

Petit à petit, les couches, les strates qui monopolisaient l’exercice du pouvoir eurent naturellement tendance à s’ouvrir à d’autres forces, notamment économiques. Les Lumières ont joué dans ces mutations un grand rôle : les notions de tolérance, d’égalité des hommes, de perfectibilité illimitée de la nature humaine, les découvertes à la fois techniques et culturelles ne pouvaient pas s’accommoder d’un ordre social étriqué. La citation du Mariage de Figaro de Beaumarchais, ici produite, en dit long sur ce nouvel état d’esprit. L’auteur, applaudi par des aristocrates présents s’entendent dire qu’ils eurent juste à faire l’effort de naître alors que les autres…

Les élites sont-elles un mal nécessaire ? Le débat est ouvert depuis Platon et Aristote. Et il s’est poursuivi plus tard, lors de la christianisation de l’Empire romain. L’oligarchie, la ploutocratie, tous les régimes possibles, démocratiques ou dictatoriaux, ont été confrontés à ces problématiques : peut-on se passer de ceux qui savent, qui ont la science ? Même dans la république platonicienne des Idées, on ne pourra pas se passer de la philosophie politique et de ceux qui la maitrisent. Hegel lui-même a dû faire ses classes (aux côtés de Hölderlin) au Stift de Tubingen ; et cela lui a pris un certain temps.

En fait, on passe en revue toute l’histoire de France en nous penchant sur cette question si controversée des élites. Prenons l’intermède napoléonien qui a transformé le pays en très peu d’années. Napoléon Bonaparte a tenté avec plus ou moins de succès de fusionner les élites anciennes et les nouvelles. Et les élites qui se trouvaient à ses côtés disposaient de pouvoirs assez étendus.

Les choses seront beaucoup plus graves après la défaire de 1870 ; les dirigeants se posent des questions sur les causes de ce désastre. On connaît l’excellente contribution de Ernest Renan à cette problématique, dans sa Réforme intellectuelle et morale où il prône une nouvelle approche, un nouvel esprit et de nouvelles valeurs. Mais d’autres autorités moins connues que le grand philosophe-historien déplorent l’absence de renouvellement de ce qu’il faut bien nommer les élites.

Les ministres, lisons nous, changent mais les bureaux, les équipes ministériels restent les mêmes. C’est ce qui s’appelle l’état profond… Et cela a encouragé le confort de l’entre-soi, le découragement de la jeunesse privée d’avenir et de perspectives sérieuses. Impossible de reconstruire un pays dans de telles conditions. Or, trois rendez vous ont été presque manqués : en 1871, en 1918 et en 1940…

Les moments de déroute et de faiblesse n’ont pas manqué dans l’histoire moderne de la France. Et après chaque crise grave, les élites ou ceux qui en faisaient partie, étaient tenues pour responsables de ce qui s’était produit. Certes, entre le gouvernement du Front Populaire de Léon Blum et la défaite de 1940, les élites avaient changé, notamment pour ce qui est de l’entourage immédiat du maréchal Pétain…

Je m’en tiens aux passages les plus importants, tant cet ouvrage est riche et inspirant. Le problème ou le mal français est qu’on n’a pas vraiment quitté la monarchie, dont les rites et les commémorations sont chéries des Français. Parfois, on semble avoir affaire à des monarchistes-républicains… Si l’on voulait hasarder une conclusion la plus large possible, s’étendant à des siècles de vie politique française, on dirait que les élites appartiennent à une très vieille tradition politique et administrative française. On connait la suite.

Ne pas oublier d’autres métamorphoses de ce qu’on nomme les élites : ces grands intellectuels qui se servent des journaux pour influencer ou guider le pays ( François Mauriac, Raymond Aron, Hubert Beuve-Méry, et…) font partie de notre histoire politique récente. Aujourd’hui ceux qui se détachent du lot ont nom Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy…

Ce livre m’a tant appris, mais ses réflexions sur la sinistre période de la Covid 19 sont un peu prématurées bien qu’elles ne soient pas fausses… Nous ignorons encore tant de choses, mais il demeure que l’exécutif aura besoin de tant de temps et d’effort pour se réhabiliter. Cela prendra des années, un peu comme l’affaire du sang contaminé.

Souhaitons, pour conclure, que les Français finissent par se réconcilier avec ceux qui les gouvernent, et inversement, ce peuple qu’elles prétendent servir. Ce n’est pas mission impossible mais il faut aussi que les élites s’ouvrent à la diversité et s’intéressent à la vie réelle des gens…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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