Eric Anceau, Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent

En progressant dans la lecture de ce beau livre, ceux qui croyaient bien connaître de quoi il retourne en matière de laïcité devront réviser leur jugement, et je suis du nombre.

Dans une introduction très bien écrite, on apprend les origines philologiques des différents concepts, les mots en grec, en latin et en français, pourquoi tel terme s’est imposé plutôt que tel autre, vous découvrirez tout cela en procédant à une lecture attentive de ce livre.

Comme tant d’autres lecteurs, je limitais l’idée de laïcité à la seule séparation des églises et de l’État. Et notamment en France, fille ainée de l’église et patrie des Lumières, en même temps. Je retiens aussi qu’il ne faut pas enfermer la laïcité dans le droit, même si elle l’imprègne considérablement.

La laïcité s’adapte à son environnement, parfois les manigances de certains ennemis de la République et de ses idéaux, rendent nécessaire une laïcité de combat, dans d’autres cas, un simple rappel des devoirs républicains suffit. Mais c’est une œuvre de longue haleine.

Un chapitre fort bien écrit fait le point sur la situation actuelle, hic et nunc. Il pose, entre tant d’autres choses, le problème de l’identité culturelle de la France : un pays laïque aux racines chrétiennes. Ce qui n’a pas manqué de poser des problèmes à de nouveaux venus, issus d’autres cultures et revendiquant pour eux-mêmes d’autres approches et d’autres comportements, notamment dans les services publics (école, université, hôpitaux, etc…) On ne peut pas, pour complaire à des définitions prétendument rigoristes, déraciner cet humus chrétien ou judéo-chrétien.

La France est impensable sans deux institutions fort différentes l’une de l’autre : la monarchie et l’église catholique, je dis bien catholique et non pas chrétienne car l’apport du catholicisme est incomparable. C’est un état de fait. Mais la fusion de ces deux traditions, l’une catholique et l’autre plus largement politique ou civile, pose problème aujourd’hui.

Certains, étrangers aux pratiques chrétiennes, ont critiqué les repas de Noël, la décoration de l’arbre de Noël dans les écoles (haut lieu de la laïcité) ou dans les mairies… Même les gouvernements les mieux avisés n’ont pas pu ou pas osé s’en prendre à cela et répondre que les racines sont ce qu’elles sont et qu’il fallait s’y faire, tant les choses ne peuvent pas se transformer.

Marine Le Pen est fondée à dire que cet apparent paradoxe, cet oxymore est constitutif de ce pays qu’on appelle la France. D’où l’accent mis sur les tentatives plus ou moins avérées d’islamisation rampante ou déclarée. Si la France n’est plus chrétienne, ce ne sera plus la France. La tonalité pourrait faire croire à une note nationaliste ou religieuse, mais il n’en est rien…

La haute fonction publique française a tenté de parer à cette apparente inconséquence en nommant les vacances de Noël, vacances d’hiver et les vacances de Pâque vacances de printemps.

On se souvient du régime velléitaire de Jacques Chirac qui, avec son Premier ministre Lionel Jospin, s’opposa au congrès européen de Nice à l’ajout de la mention en allemand geistig-religiös afin de mentionner les racines chrétiennes de notre pays…

Depuis ce temps là, une vague tend à submerger les universités américaines qui voient dans la laïcité à la française une restriction du vivre ensemble. Il est vrai que de l’autre côté de l’Atlantique le terme communauté n’a pas la même résonnance que chez nous. De ce côté-ci de l’océan, il n’est jamais utilisé par nos hommes politiques car il implique un multiculturalisme sur lequel pèse une certaine suspicion.

On doit aussi reconnaître que la laïcité à la française suscite quelques questions : cette séparation entre le théologique et le civil, le sacré et le profane, n’est pas une catégorie de pensée universelle. Des êtres humains, issus d’autres cultures, trouvent artificielle cette séparation imposée par les institutions encadrant la vie en société…

Ici, on doit se tourner vers les grands événements historiques qui nous dictent cette approche : les guerres de religion, notamment la guerre de trente ans qui a laissé les pays germaniques qui en furent affectés, exsangues. La paix civile avait été gravement troublée par des contestations religieuses.

On y mit un terme en prenant une mesure simple : si vous résidez dans un certain espace politique, vous devez prendre la religion des autorités locales : protestant dans un pays protestant, catholique dans une région catholique. On ne réglait pas le problème de la coexistence religieuse, on séparait simplement les combattants. cujus regio, eius religio

Cette attitude inspire le comportement des pays de l’Europe centrale et orientale, membres de l’UE, qui refusent de recevoir chez eux des réfugiés d’une autre culture, redoutant d’être, un jour, confrontés, à des difficultés sans nom, pouvant même menacer leur identité chrétienne, dans un avenir plus ou moins proche.

La problématique générée par cette idée de laïcité, remonte à l’Antiquité et donc, peu après, à la scolastique médiévale. La constitution des États modernes posait aussi la question de la définition du pouvoir ou de zone d’influence. Ainsi naquit le conflit entre le pouvoir pontifical et le pouvoir royal. En fait, cette rivalité remonte à la Bible hébraïque, aux livres du Samuel et aux deux livres des Rois.

L’idée de tolérance est une des conquêtes majeures de la laïcité. Nous sommes en présence d’une déprise de la religion sur la société. A partir du moment où l’on admet que d’autres gens, issus de notre terreau idéologique, pensent et croient autrement, tout à fait légitimement, on dégage un espace qui ne dépend pas ou ne dépend plus, de la férule des autorités religieuses.

La laïcité nous réserve quelques paradoxes savoureux comme la remarque suivante : le chef de l’État français est le seul au monde à pouvoir nommer des évêques !

Je ne peux pas dans le cadre d’un simple compte-rendu m’arrêter sur tout, tant la richesse de cet ouvrage est impressionnante. Le chapitre consacré à l’islam et à la laïcité, doit être lu attentivement.

La laïcité est effectivement un principe à situer dans un contexte historique adéquat.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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