Enfants d’Ethiopie entre intégration et désintégration

En Israël, n’est pas Éthiopien qui veut. L’opération Moïse en 1984 amena en Israël 8 000 Juifs, permettant à ces Beta Israël de vivre dans le pays dont ils portaient le nom. Ils seraient aujourd’hui 160 000, représentant un peu moins de 2 % de la population israélienne.  

Reconnus comme Juifs en 1973, ils ont bénéficié de la loi du retour et de dispositions spécifiques propres à cette alyah de masse : séjour de longue durée dans les centres d’intégration, encadrement scolaire spécifique … On l’aura compris : les autorités et des associations n’ont ménagé ni leur peine ni leurs budgets pour que la société israélienne puisse intégrer ces Juifs noirs. N’en déplaise aux esprits chagrins, de réels succès peuvent être mis au crédit des décideurs : le taux de chômage ou celui de la participation au service militaire des Éthiopiens sont proches de la moyenne nationale. Les bons exemples ne manquent pas : des jeunes issus de cette communauté sont devenus officiers, médecins, avocats, député(e)s (Pnina Tamano-Shata, Gadi Yaverkan, tous deux élus sur la liste Bleu et Blanc)… Yityish Aynaw a été, sous le nom de Titi, Miss Israël 2013.

Mais, globalement, le compte n’y est pas pour les Israéliens d’origine éthiopienne souvent confinés dans des emplois subalternes : manœuvres ou caissières dans les supermarchés, préposés au ménage dans les bureaux … Ils se heurtent  fréquemment à un racisme exprimé sur un mode paternaliste (« Ils sont gentils« ) ou agressif (« Éthiopien puant !« ).

En 2015, les jeunes Ethiopiens descendirent dans la rue et exprimèrent violemment leur colère suite au passage à tabac de l’un des leurs. Binyamin Netanyahou reçut la victime et commanda une série de mesures favorisant la promotion de cette communauté. On embaucha des Éthiopiens dans les bureaux de poste ou dans les transports en commun. Un soutien scolaire renforcé ouvrit les portes de l’université à nombre d’entre eux. Las ! L’écume de l’intégration ne peut masquer la vague de désintégration de toute une jeunesse dont le quotidien est synonyme de décrochage scolaire, de trafics de stupéfiants, de violences et … d’affrontements avec la police.

On ne saura sans doute jamais la vérité sur les circonstances de la mort de Salomon Tikka, tombé à l’âge de 19 ans sous les balles d’un policier dans la banlieue de Haïfa. Mais la violence des réactions, les atteintes aux biens et aux personnes, montrent qu’un seuil a été franchi dans cette partie de la jeunesse qui voit le Blanc comme un ennemi … et inversement.

Il faudra surmonter le stade de la haine réciproque pour mener un combat dépassant les clivages communautaires : contre la violence, contre le racisme, contre toutes les discriminations; pour l’égalité des chances, pour la liberté d’expression, pour la défense de la démocratie.

A défaut, la grande Histoire de ces Israéliens venus de loin finira dans un ghetto identitaire. Les Juifs éthiopiens valent mieux que cela. Israël aussi.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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