Encore une déclaration raciste à la veille des élections en Israël

Le député bleu et blanc Yoaz Hendel s'exprimant lors d'une conférence du projet de victoire d'Israël à Ramat Gan le 8 septembre 2019. Photo de Flash90
Le député bleu et blanc Yoaz Hendel s'exprimant lors d'une conférence du projet de victoire d'Israël à Ramat Gan le 8 septembre 2019. Photo de Flash90

Chaque fois que le discours de ségrégation se pose, je me souviens des années 1960 et 1970 dans le pays, où les communautés orientales et surtout marocaines étaient considérées par les Ashkénazes comme inférieures. Autrefois, il était convenu de penser que ceux venus en Israël directement du Maghreb n’étaient pas éduqués et que leurs enfants étaient incapables de faire des études supérieures et scientifiques. Déjà alors, je me suis rebellé contre de tels préjugés. Dans un article que j’ai publié dans le magazine Monitine (numéro 104, 1981), j’ai exhorté les orientaux, en particulier les Marocains, à se lancer dans une « révolution culturelle et silencieuse ». 

Il semble aujourd’hui qu’elle ait été accomplie. Des universitaires, des écrivains, des économistes, des inventeurs en nouvelles technologies, des employeurs et des orientaux richissimes font désormais partie intégrante de la société israélienne. A en juger par les déclarations et les réactions répétées suite à des articles d’opinion, surtout dans Haaretz, chaque fois qu’il s’agit des originaires du Maroc, la haine éclate, de manière anonyme voire lâche. Apparemment, le racisme est toujours présent dans notre pays. Il a changé de forme. Il est devenu plus sophistiqué, implicite et toujours méprisant.

Depuis mon installation à Paris, il y a une trentaine d’années, j’observe avec grand intérêt le développement social de ceux d’Afrique du Nord qui ont émigré en France, parallèlement à leurs familles parties en Israël. La plupart d’entre eux ont suivi de hautes études et sont devenus médecins, ingénieurs, avocats, juges, cinéastes, lauréats de prix Nobel, etc. Ils ont été accueillis sans discrimination. Aucun préjugé. Les portes ouvertes pour des études gratuites et même des bourses. Ils ont bénéficié de l’égalité des chances. Ils ne sont pas différents de leurs frères et parents qui ont immigré en Israël. Pas plus intelligents. Pas de tri. Leur sort a simplement été plus favorable.

Le récent discours du membre de la Knesset, Yoaz Hendel, PhD et journaliste, me ramène à une époque sombre. Son comportement raciste est dû au manque de connaissances historiques. De telles déclarations expriment toujours une pensée bien ancrée dans la mémoire de son auteur. Après avoir dit : « Des gens de toutes sortes de pays sont venus ici (Israël), certains sont venus avec une mentalité de concert à Vienne et d’autres avec une mentalité de derbouka« . Hendel essaye de se défendre, au motif que les choses ont été sorties de leur contexte. Mais il n’y a pas de fumée sans feu. La derbouka n’est pas un instrument de musique négligeable. Mais pour lui, elle est un signe de mépris vis-à-vis de la culture orientale. Pourtant, la musique classique arabe est aussi respectable que celle de l’Europe. L’ignorance aveugle totalement les racistes. La musique maghrébo-andalouse trouve ses sources depuis l’âge d’or espagnol.

A l’internat de Aliat Hanoar(Immigration des jeunes) où j’ai étudié depuis mon arrivée en Israël jusqu’à mon entrée au service militaire, l’écoute de la musique orientale et même celle de la variété française nous était interdite. Depuis lors, mes oreilles rejetaient toute musique arabe. Ce n’est qu’en France que je me suis ouvert à celle-ci. J’ai donc essayé de comprendre ce qui la caractérise. J’ai appris alors que la musique orientale est dotée d’une échelle de quart de tons. Quant à la musique arabo-andalouse, celle qui est plus répandue en Israël, elle est dotée d’une échelle musicale d’une gamme tempérée avec des demi-tons. Elle est plus proche de la musique classique européenne, donc de la fameuse musique de Vienne ! 

Les philharmonies orientales et arabo-andalouses n’utilisent pas seulement la derboukamais également d’autres instruments propres à cette musique tels que le ‘Oud, le Santour, le Bandir, la Kamanja, le Qanounet plus encore. Notons que la derbouka est essentielle pour tout ensemble de musique. Cet instrument de percussion donne la mesure à tous les musiciens de l’orchestre, c’est ce qu’on appelle le mizan, la balance, et en ce sens il est essentiel pour toute musique que veut respecter le rythme. 

Il est très regrettable qu’en 2020, la ségrégation resurgisse encore. Une fois, « Menashké Mezuzot (ceux qui embrassent la Mazuza) » de Yair Garbouz, « Néoum habehémot (Le discours bestiale) » de Oded Kotler, et maintenant « la derbouka », de Yoaz Hendel… Un tel mépris provient de l’ignorance et du manque d’éducation générale. Le système éducatif israélien en est responsable. Nous n’avons pas étudié au sein de l’école la culture des diverses communautés juives arabes et hispaniques.

Nous n’avons pas appris l’apport des Séfarades, tels que Shlomo Ibn Gvirol, poète et philosophe ; Yéhuda Halévi, poète, philosophe et auteur du livre Le Kuzari ; Moshé Ibn-Ezra, poète et philosophe ; Samuel Hanaguid, poète, linguiste, ministre de l’armée et vice-roi de Grenade. Et bien d’autres encore. Nous avons principalement étudié Bialik, Ahad Ha’am, Tchernikhovsky… Toutes cette richesse, ashkénazes et séfarades, est importante pour façonner une nouvelle culture à l’israélienne et pour une ouverture d’esprit de nos enfants et de nos petits-enfants. 

Il est très intéressant de noter qu’à mesure que la propagande électorale tire à sa fin, des « orateurs » autoproclamés sprintent comme des chevaux déchaînés. Ce sont généralement des célébrités de gauche qui pensent venir en aide à leur camp. Mais, c’est toujours raté. Comme le fait un buteur qui marque contre sa propre équipe. Cette fois, c’est un membre du parti blanc-bleu qui ne pouvait retenir ses sentiments discriminatoires. Il apporte ainsi même une énorme contribution au camp de droite.

La culture israélienne contemporaine est issue de la mosaïque culturelle de toutes les communautés réunies dans notre pays. Il est temps de transcender les préjugés, les sentiments de supériorité, les malveillances et les propos intentionnellement méprisants !

à propos de l'auteur
Mickaël Parienté, éditeur franco-israélien, a conçu et dirigé à Paris de nombreux projets culturels, en particulier : une galerie d’art israélien moderne, un club littéraire et artistique autour du judaïsme contemporain et une librairie-café méditerranéenne. Auteur d’une thèse de doctorat socio-littéraire sur la littérature israélienne, traduite et publiée en français, depuis la création d’Israël (1948) jusqu’à nos jours, il a publié deux bibliographies : "2000 titres à thème juif - 1420 biographies d’auteurs", préfacée par Emmanuel Le Roy Ladurie, éd. Stavit, "Paris 1998 ; Littératures d’Israël", éd. Stavit, Paris 2003. Auteur bilingue, il a publié : "L'Autre Parnasse", roman paru en hébreu et en français en 2011, en anglais et en espagnol en 2013, éd. StavNet ; "A l'Ombre des Murailles - souvenirs d'enfance du mellah de Meknès, Maroc", paru en hébreu et en français en 2015, ed. StavNet. Mickael Pariente publie régulièrement des articles d'opinion dans la presse israélienne : Le Haaretz, Jérusalem Post, Ynet, Itonout... et en France, Libération, Le Monde...
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