En Israël, le gouvernement utilise la pandémie pour privatiser

Les Israéliens portant des masques et marchant devant des magasins fermés, lors du confinement national, à Tel Aviv, le 26 octobre 2020. Photo de Miriam Alster / FLASH90
Les Israéliens portant des masques et marchant devant des magasins fermés, lors du confinement national, à Tel Aviv, le 26 octobre 2020. Photo de Miriam Alster / FLASH90

L’histoire de l’humanité nous enseigne que la lutte contre les épidémies exige un Etat fort et des services publics efficaces, seules conditions pour freiner la progression d’une pandémie dans un monde ouvert et globalisé.

En Israël, le gouvernement persévère dans une politique à contre-courant : fidèle à sa logique néolibérale, il limite au strict minimum l’intervention de l’Etat, allant jusqu’à privatiser la gestion de la crise sanitaire.

Les Israéliens sont de plus en plus nombreux à manifester leur désarroi dans la rue face à la mauvaise gestion du coronavirus par les pouvoirs publics. En fait, il faudrait plutôt parler de la « non-gestion » du Covid-19 : le gouvernement de Benyamin Netanyahou continue dans sa politique de réduction du rôle de l’Etat, laissant au secteur privé le soin de gérer la crise sanitaire.

En Israël, l’échec des pouvoirs publics à gérer efficacement la crise sanitaire trouve son origine dans la politique de privatisation que conduit l’Etat depuis deux décennies ; le recul de l’Etat s’est aussi traduit par la contraction de la protection sociale qui ne permet pas de faire face à une crise de grande ampleur comme celle provoquée par le Covid-19.

Privatisation rampante

Dès le premier confinement, la privatisation rampante de la pandémie a démarré en Israël : pour s’équiper en matériel de protection et de traitement du virus, le gouvernement a fait appel à des opérateurs privés plutôt qu’aux institutions publiques.

Lorsqu’il s’est avéré nécessaire de nommer un coordinateur de la crise, le gouvernement n’a pas désigné un haut-fonctionnaire du secteur public qui aurait pu parfaitement remplir ce rôle ; il a nommé un professeur en médecine du secteur privé, Ronni Gamzu, qui est directeur général du Tel Aviv Sourasky Medical Center (communément appelé hôpital Ichilov).

Le professeur Gamzu a eu de grandes difficultés à imposer ses vues dans les couloirs du pouvoir : venu du privé, il n’a pas toujours réussi à coordonner l’action des différents ministères impliqués dans la gestion de la crise sanitaire.

Même lorsqu’il a fallu créer des laboratoires de contrôle du coronavirus, ce sont des entreprises privées qui ont été favorisés. C’est ainsi qu’à l’aéroport international Ben Gourion, un appel d’offre a été lancé pour y installer une zone de dépistage : l’offre a été remportée par Omega, une société privée sans expérience dans le domaine médical, mais qui a proposé le prix le plus bas. Omega a fait appel à une autre société privée, Check2Fly, pour y installer dix appareils de contrôle.

Dans le domaine des services publics aussi, l’Etat ne joue pas le rôle que les citoyens attendent de lui en période de crise sanitaire grave.

C’est ainsi que la privatisation de La Poste, lancée en 2018, se poursuit comme si de rien n’était : pourtant, les services postaux sont plus nécessaires que jamais. Or le gouvernement israélien s’entête à croire que l’amélioration des services postaux passe par leur privatisation.

Les transports en commun sont un autre service public indispensable en période de crise économique : depuis longtemps, la politique de privatisation des transports en commun (trains et autobus) défavorise les localités périphériques et les populations les plus pauvres.

Le service minimum des transports en commun mis en place en Israël depuis le début de la pandémie a donc aggravé les inégalités géographiques et les écarts sociaux.

Protection sociale insuffisante

Ce n’est pas seulement la privatisation des services publics qui est en cause : la faiblesse de la protection sociale aussi accentue les écarts sociaux en période de crise sanitaire. Les coupes réalisées dans les dépenses publiques, et dans les aides sociales en particulier, tout au long de la dernière décennie ont porté atteinte aux familles israéliennes les plus défavorisées.

Depuis des années, l’austérité budgétaire affaiblit le secteur public et porte atteinte à la santé, l’éducation, les transports, etc. ; autant de services qui deviennent indispensables en période de crise sanitaire et économique, mais que l’Etat ne peut plus fournir en quantité suffisante et de bonne qualité.

Face au retrait de l’Etat-providence, le dynamisme du réseau associatif s’est renforcé : il occupe aujourd’hui la place laissée vide par le retrait de l’Etat dans les domaines de l’aide sociale. Désormais, les associations caritatives ont pris la relève des pouvoirs publics pour lutter contre toutes les formes de la pauvreté.

Avec le prolongement de la pandémie, les « restos du cœur » se multiplient dans tout le pays : des milliers d’Israéliens démunis font appel quotidiennement à la soupe populaire distribuée par des organismes de bienfaisance qui ne désemplissent pas.

Covid-19, une affaire d’Etat

Il faut se rendre à l’évidence : depuis le début de la crise sanitaire, les écarts socioéconomiques ont renforcé les inégalités devant l’éducation, l’emploi, la maladie et même devant la mort.

En privilégiant la réduction de l’Etat, les privatisations, la baisse de la pression fiscale et l’affaiblissement de la protection sociale, le libéralisme à l’israélienne n’est pas en mesure de faire face à une pandémie qui exige le retour de l’Etat.

Bref, la crise du coronavirus exige la mise en place de mesures qui sont à l’opposé de la logique néolibérale conduite en Israël : une hausse des dépenses publiques de santé, un renforcement de la protection sociale, un soutien aux entreprises, des investissements de l’Etat dans les nouvelles technologies et les énergies renouvelables, etc.

Le coronavirus est une affaire d’Etat ; la réponse de l’Etat doit être à la hauteur de l’enjeu économique.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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