En défense de Me Arié Alimi
Je ne connais pas personnellement Arié Alimi. C’est un confrère. J’ai lu son livre, « Juif, français de gauche… dans le désordre ». Je ne partage pas la plupart de ses positions, mais ses réflexions ont le mérite de provoquer la pensée. On ne peut pas en dire autant du texte de Daniel Horovitz publié sur son blog du Times of Israel, intitulé : « Avocat, militant, voix juive au service de LFI : le cas Arié Alimi ».
Certains textes argumentent, tandis que d’autres disqualifient. Celui-ci appartient clairement à la seconde catégorie.
Le soupçon comme méthode
Dès les premières lignes, Daniel Horovitz écrit qu’Arié Alimi aurait « progressivement débordé le cadre strict de sa pratique professionnelle ». Il s’agit ainsi de saper d’emblée la légitimité d’une pensée, comme si un avocat n’avait droit à la parole qu’à l’intérieur des prétoires. En réalité, l’engagement intellectuel, moral ou politique d’Alimi est blâmé que parce qu’il ne coïncide pas avec l’idéologie de l’auteur.
A preuve : un tel reproche de « déborder le cadre de sa profession » n’aurait à juste titre jamais traversé l’esprit de Daniel Horovitz s’il s’était agi de Me Goldnadel.
J’ai lu l’article de Daniel Horovitz. Une question demeure : quels sont les actes ou les propos d’Arié Alimi qui justifieraient une telle mise au ban ? Où sont les démonstrations ? Où est l’analyse des positions de « l’avocat juif LFiste » ? Nulle part.
Arié Alimi n’a pas besoin de moi pour le défendre. Mais j’ai besoin de sa voix pour exprimer ce qui est révoltant.
La police de l’identité
Au fond, que reproche-t-il à Me Alimi ? D’assumer une vision qui ne serait pas celle de la majorité des Juifs de France, comme si une majorité réelle ou supposée avait vocation à faire office de magistère moral définissant le « correctement juif ».
Lorsque Daniel Horovitz écrit qu’Arié Alimi se serait « coupé de ce qui constituait son assise historique, culturelle et intellectuelle en tant que juif », il considère qu’un choix politique pourrait retrancher un homme de la matrice juive elle-même. C’est d’une violence intolérable et c’est injuste. C’est surtout facile, car cela évite de démontrer quoi que ce soit.
Dans une démocratie, on discute des idées, on ne les moralise pas au point d’en faire des « fautes d’identité ».
D’autant plus qu’il n’existe (c’est une banalité de le rappeler) aucune façon d’être juif politiquement ou spirituellement. Le judaïsme, comme l’histoire juive moderne, a toujours été traversé par des visions antagonistes et parfois irréconciliables. Et Arié Alimi ne dit rien d’extraordinaire en distinguant judaïsme et sionisme. Cette distinction a existé dès les premiers écrits de Herzl, et jusqu’à ce jour. Le lui reprocher relève de la mauvaise foi.
Les concepts-gourdins
Ce n’est pas tout. Afin de porter l’estocade, sans jamais contre-argumenter les thèses d’Alimi, thèses que Daniel Horovitz ne prend pas la peine d’exposer, ce dernier mobilise deux notion couperets : la « haine de soi juive » et la figure de « l’idiot utile ».
La première permet de transformer un désaccord en pathologie : il suffit de diagnostiquer une maladie morale et plus besoin de controverse intellectuelle. En quoi un Juif qui serait supposé défendre LFI incarnerait la haine de soi ? L’auteur est mutique. Mais c’est devenu un réflexe rhétorique : le juif libéral ou de gauche, non sioniste ou non religieux, a souvent été qualifié ainsi. Sans aucun fondement, mais cela en dit long de la solidité identitaire ou des ressources idéologiques de ceux qui utilisent cette arme disqualifiante envers autrui.
La seconde notion, celle de « l’idiot utile » du gauchisme, est encore plus commode. Peu importe ce que dit Arié Alimi : il ne serait même pas conscient, par sa supposée bêtise, d’être instrumentalisé. Inutile, dès lors, de discuter ses arguments, puisqu’il suffirait de le décréter aliéné à son propre discours.
Alimi, en somme, n’aurait plus d’idées à discuter : il n’aurait qu’une lèpre intellectuelle contractée au contact de LFI.
Toutes les techniques de Daniel Horovitz convergent vers l’objectif conclusif de son texte : ce qui se jouerait avec Me Alimi relève rien moins que d’« une faute morale assumée » !
Allons-y donc sur la faute morale, mais non assumée, par les Juifs que défend Daniel Horovtz.
L’extrême droite comme alibi
Le problème n’est pas seulement LFI ou Me Alimi. Le problème moral non assumé, bien plus global, à l’échelle de l’Occident comme d’Israël, est le silence complice, qui entoure les proximités revendiquées entre de très nombreux Juifs et les droites extrêmes. Là, soudain, il n’y a plus ni anathème, ni indignation morale.
La sanctuarisation croissante de l’extrême droite, fait politique autrefois inimaginable dans la conscience et dans l’histoire juives, là est le vrai scandale éthique.
En fait, en s’acoquinant avec les extrêmes droites occidentales, une partie des dirigeants israéliens a cru se fabriquer des alliés utiles contre les Palestiniens. Dans le même temps, les extrêmes droites européennes et américaines ont compris tout le profit qu’elles pouvaient tirer de ce renversement. Obsédées par « l’ennemi musulman », elles ont entrepris de blanchir leur vieux fonds antisémite derrière un philosémitisme de pacotille.
Sans ce blanchiment, aucun grand combat contre le musulman n’est possible pour l’extrême droite tant qu’elle demeure suspectée d’antisémitisme. Il lui faut un brevet moral. Israël lui sert de cachet. Le Juif lui sert de caution.
Et réciproquement, sans ce blanc-seing d’une partie de l’extrême droite occidentale, ni Gaza n’aurait été rasée avec une telle impunité politique, ni les territoires transformés en terrain de chasse à l’Arabe ; en tout cas, les meurtres commis par les « soixante-septards », ces colons pour lesquels des Palestiniens semblent n’être plus que des cibles, dans une Judée ravalée au rang de stand de tir, ne méritent, eux, ni éditorial, ni mise en accusation, ou celle-ci si elle existe, demeure marginale.
Mais il s’agit d’un marché de dupes.
Le renversement qui vient : un éternel retour
En effet, on prétend que l’extrême droite a changé. C’est faux. Elle a seulement changé d’adresse, avec un bail précaire.
La preuve : la poussée frénétique actuelle de l’antisémitisme dans l’extrême droite américaine depuis le début de la guerre contre l’Iran, au point d’inquiéter désormais les Juifs qui ont cru pouvoir l’instrumentaliser à leur profit, pour comprendre ce qui nous attend. La véritable “epic fury” n’est pas là où on la désigne complaisamment : elle est aujourd’hui dans la diabolisation des Juifs et d’Israël par l’ultra-droite américaine, plus agressive, plus déchaînée et plus menaçante que l’antisionisme de la gauche dite “woke”.
En pariant depuis des années sur l’extrême droite occidentale, Israël a pris le risque de perdre non plus seulement le soutien des démocrates (ce qui constituait déjà, de la part de Netanyahou et de ses fidèles, une faute politique majeure) mais, à terme, celui d’une partie significative des républicains eux-mêmes. Si la guerre contre l’Iran n’aboutit pas favorablement pour les États-Unis, Israël devra s’inquiéter sérieusement au sujet de la solidité de ses liens avec Washington au jour où Trump aura quitté le pouvoir.
Rien de tout cela ne saurait être imputé à quelques Juifs de gauche : la responsabilité incombe aux dirigeants d’extrême droite qui ont fait le pari insensé de pactiser avec des démons, au risque de se couper durablement des modérés.
A côté, LFI, c’est presque l’antisémitisme du voisin d’immeuble. Cela ne l’absout pas. Cela dit seulement où se situe le péril majeur qui (re)vient.
Ce que révèle le texte contre Alimi
C’est pourquoi le problème du texte consacré à Arié Alimi tient à ce qu’il révèle d’un climat où l’on soupçonne de trahison un Juif qui demeure fidèle à une politique de justice sociale et de défense des minorités.
Au passage, on reproche à LFI d’instrumentaliser la « nouvelle France » des minorités. Soit. Mais pourquoi les Français issus de l’immigration sont-ils restés si durablement à la marge du pouvoir politique ? Il suffit de voir depuis 30 ans la représentation nationale et locale en totale contraste avec la variété des populations pour comprendre qu’il existait une « démocratie unicolore ». Les partis traditionnels les ont longtemps invisibilisés ; il n’est donc pas sérieux de reprocher à LFI d’occuper l’espace vacant, même si l’on peut évidemment déplorer ses méthodes pratiquées sur le dos des Juifs envers des populations habitées par un certain ressentiment.
« Juge ton prochain avec bienveillance » nous enseigne nos maîtres. Arié Alimi serait-il un suppôt de LFI mérite le respect : il défend les faibles. Et l’on peut au moins lui reconnaître que cette défense le relie à la composante la plus profonde du judaïsme : la mémoire de l’exil, le souci de l’étranger, l’exigence de justice, la méfiance à l’égard du pouvoir : tout cela rend parfaitement légitime une sensibilité politique juive inscrite à gauche.
Car lorsqu’on est juif, savoir qu’un peuple, qu’un groupe, qu’une minorité est désigné à la vindicte devrait nous être, par principe, abominable. Point. Et sur ce « point », Arié Alimi, qui a pleinement raison, n’en est pas moins juif que Moïse ou Daniel Horovitz.
