Elie Wiesel, l’Homme qui célébrait la vie

Elie Wiesel, 81 ans, survivant de l'Holocauste et auteur lauréat du prix Nobel de la paix, lors d'une conférence de presse à Budapest, en Hongrie, le jeudi 10 décembre 2009. (Photo AP / Bela Szandelszky)
Elie Wiesel, 81 ans, survivant de l'Holocauste et auteur lauréat du prix Nobel de la paix, lors d'une conférence de presse à Budapest, en Hongrie, le jeudi 10 décembre 2009. (Photo AP / Bela Szandelszky)

En ce jour de Yom Hashoah, j’ai ressenti l’envie d’écrire, de vous parler simplement d’un homme qui m’inspire depuis de nombreuses années. Cet homme, beaucoup le connaissent à travers ses romans, son parcours, mais peu de personnes mesurent la portée de ce qu’il représentait de son vivant et continue de représenter aujourd’hui. J’ai donc voulu poser des mots sur ce que symbolise cet homme, tenter de définir ce qui fait de lui un être si particulier.

Plusieurs hommes et femmes sont revenus meurtris des camps de concentration, de cet « ailleurs ». Parmi eux, un grand nombre se sont tus, quelques-uns ont trouvé la force de raconter et une poignée seulement ont choisi de combattre l’oubli.

Elie Wiesel, lui, a choisi de faire de sa vie un témoignage : « Je vais devenir militant. Et enseigner. Partager. Témoigner. Révéler et diminuer la solitude des victimes… ». Tels sont les défis que se lance Elie Wiesel à l’âge de 40 ans. Il a pour volonté de faire de son expérience une lutte contre l’obscurantisme. Au fil du temps, il est devenu l’homme qui par ses écrits, ses conférences et ses diverses interventions n’a cessé de mettre en lumière cette période obscure de l’Histoire.

Le but de cet article n’est pas de retracer sa vie, mais plutôt de souligner la singularité de cet homme. Elie Wiesel, c’est avant tout l’homme du paradoxe.

  • De la mémoire de l’homme à L’homme de Mémoire

Lorsque l’on découvre la vie d’Elie Wiesel à travers ses deux autobiographies, on comprend rapidement l’un des premiers grands « paradoxes » de sa vie.

Elie Wiesel a été déporté jeune adolescent à Auschwitz-Birkenau. C’est là-bas qu’il a vécu les jours les plus sombres de sa vie. Le premier tome de son autobiographie Tous les fleuves vont à la mer retrace avec beaucoup de force son expérience concentrationnaire. Un moment particulier, qui le marquera à jamais, y est raconté : le souvenir de son père, mort face à lui, sans pouvoir agir ni même avoir droit à une ultime étreinte. Ce sera l’une des plus grandes douleurs de sa vie.

Il consacrera d’ailleurs l’un de ses plus célèbres romans au récit de cette épreuve : «La Nuit, écrit Elie Wiesel en 1983, est un récit, un écrit à part, mais il est la source de tout ce que j’ai écrit par la suite. Le véritable thème de La Nuit est celui du sacrifice d’Isaac, le thème fondateur de l’histoire juive. Abraham veut tuer Isaac, le père veut tuer son fils, et selon une tradition légendaire le père tue en effet son fils. L’expérience de notre génération est, à l’inverse, celle du fils qui tue le père, ou plutôt qui survit au père. La Nuit est l’histoire de cette expérience.»

Face à la dureté d’une telle épreuve et l’horreur de son expérience dans les camps de la mort, Elie Wiesel aurait eu toutes les raisons de se taire, de se murer dans un silence profond. Et pourtant, il s’est efforcé de poser des mots sur l’indicible afin de parler pour ses millions de frères disparus. Il déclarera notamment au cours du procès de Klaus Barbie, en 1987, « l’homme que je suis, le juif que je suis, doit parler au nom de la mémoire en attendant le jour où les morts parleront et, ce jour-là, la Terre tremblera».

Cet homme représente encore aujourd’hui – même disparu – l’un des témoins les plus manifestes de cette sombre époque. Il fait partie de ces rescapés qui ont sans cesse tenté de raconter, de témoigner pour ne pas oublier l’indicible. Cela, au risque de s’attirer les critiques et les foudres de certains de ses contemporains comme Norman G. Finkelstein, politologue Américain qui lui reprochait « d’instrumentaliser l’Holocauste nazi ».

On peut ne pas partager toutes les idées d’Elie Wiesel, ni même apprécier ses écrits. On ne peut en revanche nullement contester le rôle probant qu’il a eu ces dernières décennies. Elie Wiesel est incontestablement l’homme qui, par sa plume, s’est engagé et a milité toute sa vie pour la transmission du souvenir de toutes les victimes de l’Holocauste. Il s’est replongé dans ses douloureux souvenirs pour combler le silence de toutes les vies volées.

Tout au long de sa vie, la transmission s’est révélée être une quête essentielle car « ceux qui ne connaissent pas leur histoire s’exposent à ce qu’elle recommence…».

  • L’homme de la résilience

Au lendemain de la libération des camps, Elie Wiesel se retrouve orphelin de ses deux parents. C’est à ce moment qu’il entreprend des études de philosophie à la Sorbonne, avant de de devenir journaliste pour un quotidien israélien. Au fil des années, il va rencontrer des personnalités incontournables comme Golda Meir, Bill Clinton ou encore François Mitterrand. Ces différentes rencontres renforceront sa légitimité. Titulaire de la Médaille d’or du Congrès américain, il recevra le Prix Nobel de la paix en 1986. En octobre 2006 le Premier ministre israélien Ehud Olmert lui propose le poste de Président de l’Etat d’Israël, en remplacement de Moshé Katsav. Elie Wiesel refusera.

Le jeune enfant juif de Sighet a parcouru du chemin depuis sa sortie des camps… Les différentes étapes de sa vie, les différentes rencontres qu’il a faites et ses différents combats symbolisent selon moi la notion même de résilience : Rescapé d’Auschwitz-Birkenau, Elie Wiesel a fait de cette sombre expérience un moteur. Il a fait le choix de ne pas sombrer dans « un ailleurs », de ne pas offrir la victoire à ses anciens geôliers. Il a décidé que sa vie devrait être marquée par « l’action ».

Si un grand nombre de rescapés de l’Holocauste n’ont pas su trouver la force de construire une vie après la libération, Elie Wiesel lui, a donc fait le choix de résister. Il est allé de l’avant, tournant le dos à un passé trop sombre et nous donnant donc à tous, une fois encore, une grande leçon de vie, un message universel.

Ayant lui-même choisi de célébrer la vie, il pleurera alors la mort de Primo Levi, rescapé également des camps de la mort, qui se suicidera de « mal être » en 1987. Elie Wiesel dira « Primo Levi est mort à Auschwitz, il y a 40 ans…». Là se situe toute la différence entre ces deux Hommes. Lorsque l’un a su trouver une force de résilience et entamer une nouvelle page de sa vie, l’autre n’a malheureusement pas su dépasser la tragédie des camps.

  • L’homme qui n’a jamais renié sa foi

Enfin, l’une des grandes particularités de cet homme est d’avoir gardé D.ieu avec lui, à chaque moment de son existence, probablement pas avec la même intensité, mais en n’oubliant jamais son identité juive.

Élevé dans une famille pratiquante et attachée au respect de la Torah, Elie Wiesel a bénéficié d’une enfance riche d’enseignements talmudiques. Avec une très grande transparence, Elie Wiesel ne cachera pas que son expérience concentrationnaire aura mis sa foi à l’épreuve. En effet, dans son ouvrage La Nuit, il confiera : « Jamais je n’oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi. ».

Pourtant, tout au long de sa vie Elie Wiesel s’attachera à publier un grand nombre de livres religieux comme Célébrations Hassidiques publié en 1972 et Célébrations Talmudiques, en 1991. Il prendra également plaisir à illustrer ou à glisser au fil de ses romans, des proverbes talmudiques ou des récits bibliques pour renforcer une idée, la mettre en lumière. En feuilletant les mémoires d’Elie Wiesel, on découvre un homme de Torah, attaché au respect des commandements bibliques et à l’amour de l’étude.

Ainsi, bien que Elie Wiesel ait vécu l’indicible, l’incompréhensible, ce dernier semble avoir eu le besoin de s’accrocher malgré tout à sa foi, comme si D.ieu restait le seul compagnon possible pour réapprendre à vivre. Mais également, comme si cette foi constituait le seul lien indéfectible le reliant à son passé d’enfant pieux de Sighet. « Parfois pour Dieu, souvent contre lui, et pourtant jamais sans lui », deviendra alors le refrain de sa vie.

Elie Wiesel est mort le 2 juillet 2016. Par son combat contre l’oubli et sa résilience inébranlable, il nous a livré, et nous livre encore plus en ce jour de Yom Ashoah, un message universel. Afin de faire perdurer son combat, essayons, à notre tour, de reprendre le flambeau pour continuer de faire vivre ces six millions de disparus et pour tenter d’éveiller les consciences des générations à venir.

Je terminerai ces lignes avec les mots puissants, profonds et finalement lourds de sens prononcés par Benjamin Netanyahu, lors de son discours à l’ONU, le 3 mars 2015  : « Elie, votre vie et votre travail nous inspirent pour donner un sens aux mots, « plus jamais ça »».

à propos de l'auteur
Spécialisée en droits des affaires, Tsélia se passionne pour l'Histoire en général et celle d’Israël plus particulièrement. Comme Elie Wiesel, Tsélia partage l'idée que "ceux qui ne connaissent pas leur histoire, s'exposent à ce qu'elle recommence". Ce pourquoi elle souhaite partager ses réflexions autour de celles et ceux qui font figure de véritables phares dans le monde d'aujourd'hui.
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