Elie Wiesel, « Le crépuscule, au loin »

Elie Wiesel dans son bureau à New York, le 12 septembre 2012. (Photo AP / Bebeto Matthews)
Elie Wiesel dans son bureau à New York, le 12 septembre 2012. (Photo AP / Bebeto Matthews)

Dès que j’ai entamé la lecture de ce beau roman, moi qui en lit fort peu et qui préfère la philosophie et l’histoire des idées, je me suis fait à moi-même la réflexion suivante : ce livre est une histoire multiple, rehaussée d’une saveur fortement mystique… Et dès la page 43, mon appréciation se trouve confirmée par un échange entre le psychiatre et un visiteur. Qu’on en juge : Au commencement fut la folie, dit le docteur Benedictus de son air éternellement grave. Pas le verbe ? demande Raphaël. Non, la folie Et en bas de page, in fine: Vous vous exprimez en mystique et non en psychiatre

Et en effet, on se retrouve plongé dans du grand Wiesel, ce mélange de réel et d ‘imaginaire, cette incursion du rêve éveillé dans la vie de tous les jours, l’étiolement de la frontière entre ce que l’on vit et ce que l’on croit ou rêve.. Témoin, cette scène horrible où les hordes nazies débarquent dans une localité polonaise où toute la population (donc juifs et non-juifs) est convoquée sur la grande place. Pour décourager tout acte de résistance, les nazis présentent un juif au visage ensanglanté suite à de la torture, accusé d’avoir porté atteinte à la vie d’un soldat allemand.

UN gibet est vite dressé et l’on pend le pauvre homme que le personnage principal croit reconnaître, ce vieillard aux yeux éteints qui passe pour un fou mais qui se sent lui, pleinement lucide. Mais voilà qu’après l’exécution par pendaison, l’homme, censé avoir été mis à mort, réapparaît aux côtés de ce même Raphaël. Est ce une vision ou une hallucination ?

Et ce n’est pas tout : dès le début, Wiesel nous entraîne dans ces interminables discussions métaphysiques sur la création de l’univers, le chaos initial, ce qui existait avant le chaos, etc… Et ces relents d’histoires hassidiques avec ces guérisons miraculeuses obtenues grâce à un simple contact de la main du saint homme sur le front d’un malade du typhus…

Et cela arrive sous nos yeux, comme la routine du quotidien ! Des miracles se produisent sous nos yeux, sans même qu’on s’en rende compte : ainsi de la visite du médecin qui se précipite pour dire à la maman d’un malade que ce dernier va survivre et rentrer chez lui. Et ceci a eu lieu grâce à un simple contact entre la main du guérisseur et le front du patient. Cela a suffi pour faire baisser la fièvre.

Et dans de telles conditions, on ne s’embarrasse pas de respecter les transitions. On bascule donc, sana autre forme de procès, dans l’année 1940, à l’époque de la fête de Hanoukka, la fête des lumières. Mais le cœur n’y est pas. Les juifs s’interrogent gravement sur leur sort. C’est alors qu’un des jeunes gens présents s’exclame : il faut partir… Mais partir où, demandent ses parents médusés ? En Palestine, en terre d’Israël. C’est ainsi que s’introduit le sionisme dans l’histoire. Wiesel montre que la solution sioniste, l’idée nationale, surgit presque naturellement dans l’esprit de la jeunesse qui se libère des peurs et des angoisses qui paralysent les adultes.

Mais l’idée finit par s’imposer et nous voyons notre candidat à l’immigration au Moyen Orient contacter un réseau spécialisé dans l’organisation d’une évasion, au nez et à la barbe des Nazis. Malheureusement, l’équipée tourne court et tous les projets tombent à l’eau : toute la compagnie est renvoyée d’où elle vient ! Mais dans l’intervalle, notre jeune héros a ressenti le beau frisson de l’amour. Il croise en Hongrie une belle jeune fille qu’il rêve d’entraîner avec lui en Palestine pour y fonder une famille. Mais pour le moment, il faut déchanter et attendre la venue de jours meilleurs.

Un livre d’Elie Wiesel sans interrogation sur l’essence du mal et son aspect polymorphe, cela n’existe pas et le présent ouvrage ne déroge pas à la règle. Un dialogue s’engage entre deux personnages dont l’un porte symboliquement le prénom suivant… Caïn ! Et on pourrait dire qu’il n’a pas le physique de l’emploi. Est ce une référence à la philosophe qui a parlé de la banalité du mal ? Ce mal qui nous habite tous depuis notre adolescence (pour parler comme le livre de la Genèse) et qui nous a valu la malédiction du Déluge ? La controverse s’engage sur le rôle du mal dans l’économie générale de l’univers.

Caïn a tué son frère Abel par jalousie, par envie. Et nous lisons ici le désarroi d’un fils auquel son père commande de lui offrir sa belle montre en or, et lorsqu’il la lui offre, le père n’en veut plus, il s’en désintéresse. Il exprime un autre souhait que le frère cadet, aux aguets, s’empresse de lui offrir… Comment s’étonner dès lors de la réaction meurtrière de Caïn ? Wiesel réactualise un mythe biblique qui relate le premier meurtre de l’Histoire.

Dans tout livre de Wiesel il est question de la rivalité de l’ancien et du moderne, c’est-à-dire la confrontation entre ceux qui se retranchent derrière les quatre coudées du midrash et du talmud et les autres qui optent massivement pour la Haskala. Cela se produit toujours au sein d’une même famille et parfois au sein d’un même couple. Il faut approfondir cet aspect qui renvoie à une réalité quasi métaphysique car c’est de l’issue de ce débat qui dépend l’avenir du judaïsme. Et ce thème obsède Wiesel.

Pendant près de deux mille ans d’exil, le judaïsme s’est contenté d’une survie contrainte et bornée. Il n’avait pas le choix, c’était cela ou la disparition pure et simple. Mais dans les cerveaux les plus jeunes et les plus novateurs une autre question se posait : A quoi ressemblerait le judaïsme aujourd’hui si le temple de Jérusalem n’avait pas été détruit en l’an 70 et si les survivants n’avaient pas été exilés sur toute la surface du globe ? Ce qui veut dire, en clair, que le judaïsme ne mène pas une vie normale depuis plus de deux mille ans, l’existence de l’Etat d’Israël n’ayant pas encore eu le temps de peser que quelque manière que ce soit ?

IL existe une grande différence entre la vie et la survie : les productions littéraires du judaïsme n’auraient pas toutes été frappées du sceau de la religion. Le judaïsme aurait admis dans son corpus biblique plus d’un Cantique des Cantiques, le seul beau texte chantant la beauté des paysages et les plaisirs de l’amour physique. Un zeste de joie naturelle, à l’écart de tout sentiment religieux. Je suis sûr que du temps de la grande vie nationale de l’Antiquité juive, des poètes romantiques ont dû produire de très beaux poèmes que la censeure yahwiste a implacablement écartés… On sent la question affleurer dans les développements de ce livre de Wiesel, mais sans jamais donner de réponse car celle-ci n’est pas à notre portée.

Cela renvoie à la pluralité ou à la polysémie de l’être juif. Peut-on être un religieux appliquant scrupuleusement les 613 commandements divins ? Peut-on adhérer à l’universalisme de la Haskala en prenant ses distances avec la pratique religieuse ? Peut-on, aussi, opter pour l’idée nationale, le sionisme ? Toutes ces modalités renferment en elles-mêmes une certaine légitimité. Mais il existe une trilogie proposée par le Zohar, la bible de la kabbale : le Saint béni soit il, la Tora et Israël ne font qu’un. A sa façon, ce vieux texte médiéval propose sa réponse qui mérite considération.

On peut se demander pour quelle raison l’action se déroule presque exclusivement dans une clinique psychiatrique ; ou, en tout cas, en constante relation avec une telle institution. C’est pour dénoncer ce qu’il faut bien appeler ce monde de fous. Wiesel se demande si c’est bien nous, les esprits normaux et sains qui avons raison, et les fous ou réputés tels, tort. Et en effet, quand on voit de quoi certains hommes sont capables, on se prend à douter de tout. Comme dans tous les livres de Wiesel, on évoque des massacres en masses, des fosses communes, des gens qui sont promis à la mort, sans que rien ne bouge, rien se dresse contre l’injustice et la terreur. Une divinité absente, peut-être écœurée par sa propre création, l’œuvre de ses mains.

Un échange entre un papa juif et son voisin polonais. Ce dernier s’étonne de voir la façon du père juif d’éduquer son fils. Au lieu de philosopher, de tenir de beaux discours, il faudrait, lui dit le paysan, lui apprendre à courir plus vite, à se cacher, à faire preuve d’esprit rusé, à déjouer les pièges etc…

Le père juif lui expose l’interprétation midrashique suivante, tout en sachant qu’il ne la comprendrait pas : A l’annonce du Déluge, Dieu ordonne à Noé de bâtir une arche, ce qui se dit en hébreu Téva. Or, ce terme a plusieurs sens dont la parole ou le verbe. Du coup bâtir une arche signifie bâtir une parole, un raisonnement, un enseignement. Mais en effet, le paysan comprend encore moins. Wiesel explique que sans cette parole, cette exégèse, sans ce midrash, le peuple juif aurait disparu depuis belle lurette.

Cette histoire en contient plusieurs autres.

J’ai jeté mon dévolu sur la citation suivante, en guise de conclusion : Regarde, dit-il, le jour et la nuit se battent à mort. Depuis la création, cela dure. Aucun ne gagne, aucun ne perd. Pourquoi se battent-ils ? Leur lutte n’a de sens que pour eux, et encore… C’est ainsi pour les hommes…(p 261)

Désespérante nature humaine. Faut-il vraiment bannir tout espoir ?

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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