Élie Elalouf, une infinie modestie

J’ai fait mon alyah en août 2015. Alors qu’en France, cette terrible année avait été marquée par les attentats de janvier et par la peur des Juifs de France, dont 9 000 ont choisi de quitter le pays cette année-là, Israël était pour moi un endroit abstrait, une sorte de bloc monolithique. J’étais très loin de comprendre la politique israélienne ou ce qui s’y jouait.
En mars 2015, des élections ont eu lieu au cours desquelles Moshe Kahlon, avec son parti Koulanou, a remporté une victoire surprise : 10 mandats. C’était, pour la première fois depuis des années, l’entrée à la Knesset d’un parti à l’agenda résolument social, dont le chef de file devenait ministre des Finances. Élie Elalouf est entré à la Knesset à ce moment-là. Je ne le connaissais alors que comme membre de la famille Elalouf, avec laquelle j’avais grandi à Paris au DEJJ, mais pas au-delà.
En septembre 2017, à peine deux ans après mon arrivée en Israël, je suis entrée à la Knesset comme conseillère parlementaire d’Élie Elalouf. Je ne connaissais rien au travail législatif, et il m’a fallu du temps pour comprendre qu’Élie était un député très important, qui dirigeait l’une des plus grandes et des plus influentes commissions de la Knesset, la commission du Travail, des Affaires sociales et de la Santé, qui faisait passer des lois essentielles au bien-être de la population. C’était un travail acharné : chaque article, chaque mot comptait, sans jamais rien lâcher, malgré les pressions politiques et un emploi du temps parfois écrasant. Et surtout, c’était le privilège d’être en contact avec toutes les forces vives de la société : ministres, députés, société civile, et d’influencer concrètement sur la politique sociale du pays.
Elie n’était pas le genre de personne qui étale ses accomplissements, et j’ai mis très longtemps à comprendre l’impact concret qu’il a eu sur la manière dont Israël regarde les inégalités et la pauvreté. Son passé d’orphelin le guidait. Il parlait sans cesse de sa mère, si courageuse, qui avait réussi à s’affranchir de la tutelle des hommes et à obtenir le droit d’élever seule ses enfants. Une grande photo d’elle était la première chose que l’on voyait en entrant dans son bureau.
Ce qui le guidait, c’était de donner à tous l’égalité des chances : à travers les conditions de vie, l’école, les repas. Il était résolument opposé à l’assistanat, aux plaintes — ou plutôt aux complaintes. Toute sa vie, il a monté des programmes, beaucoup pour la jeunesse, mais aussi légiféré des réformes majeures : le statut des handicapés de Tsahal, la dépendance des personnes âgées, et mille autres sujets. Je pense notamment à la réforme des diplômes pour les médecins ou à la possibilité de récupérer les repas non servis après un mariage au lieu de les jeter à la poubelle, réforme pour laquelle nous nous sommes inspirés des Restos du Cœur. Je me souviens encore lui avoir imprimé la loi française et l’avoir examinée avec lui.
Il avait toujours dit qu’il ne ferait qu’un seul mandat, et il s’y est tenu, ce qui lui a donné une indépendance totale. Bien sûr, comme tout le monde, il a dû avaler des couleuvres ; certains votes le mettaient très mal à l’aise. Mais c’était la discipline de coalition, et il l’acceptait.
C’était un autre monde, une autre Knesset, très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Les partis collaboraient, l’anathème n’était pas la règle. Le kahanisme et le suprémacisme étaient aux marges de la Knesset, pas en son centre. Des lois très importantes sur la sécurité des ouvriers du bâtiment ont été votées avec les partis arabes. De nombreuses lois passaient à l’unanimité, coalition et opposition confondues, parce que cette commission était là pour faire le bien.
Élie était aussi président du groupe d’amitié Israël-France, et j’étais chargée de préparer les délégations et les visites, et de l’écouter expliquer inlassablement pourquoi la politique étrangère de la France était erronée. Nous avons également été parmi les premiers à assister à une rencontre avec des journalistes de pays arabes — du Liban, d’Égypte, du Maroc — avant la normalisation. Tous les députés arabes de la Knesset adoraient Élie : ils lui parlaient en arabe, blaguaient avec lui, lui accordaient beaucoup de respect, il était le plus âgé des députés de la 19e Knesset.
C’est aussi à Élie que je dois, j’en suis sûre, le fait d’avoir été choisie comme candidate aux élections de 2019 — une expérience et un privilège inouïs après seulement trois ans de présence en Israël.
Élie était d’une infinie modestie : il ne voulait ni qu’on le conduise ni qu’on lui prépare un café, là où beaucoup de députés utilisent leurs conseillers parlementaires comme des domestiques. C’était un patron exigeant : tout devait être parfait. C’était l’exigence qu’il s’appliquait d’abord à lui-même.
Il avait aussi des idées très avancées sur la philanthropie en Israël. La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a un peu moins de deux ans, à Ashdod. J’avais organisé une rencontre avec un jeune homme qui voulait monter une association pour aider des orphelins à faire des études. Élie l’a stupéfié en lui disant qu’être orphelin n’était pas un malheur, mais une opportunité, et qu’il fallait transformer en fierté et en audace ce que ce statut pouvait apporter. Une fois de plus, aucun discours misérabiliste : toujours de l’énergie, toujours la volonté de briser les clichés et les lieux communs.
Il m’appelait parfois, après m’avoir vue sur i24 ou Qualita, pour me dire sa fierté et sa satisfaction, et c’était très émouvant.
Élie a façonné en grande partie ma vision de la société israélienne : en mettant le projecteur sur la pauvreté, les inégalités, le tikkoun olam, la fierté d’être marocain — parfois un peu exagérée quand on ne vient pas de Fès comme moi — et surtout un regard à hauteur d’homme, qui manque cruellement aujourd’hui à la politique et à la société israéliennes.
Il me manquera énormément. Je me souviens encore de la fierté qu’il éprouvait à voir son portrait à la Knesset, dans le couloir des lauréats du Prix Israël, et de la manière dont il nous avait raconté que, lorsqu’il a allumé le flambeau lors de la cérémonie de la fête de l’Indépendance, il avait surtout pensé à sa mère.
יהי זכרו ברוך
