Élargir Israël

Toit du Cénacle, Jérusalem, Israël. Crédit : Pierre Orsey
Toit du Cénacle, Jérusalem, Israël. Crédit : Pierre Orsey

Une réflexion à partir du livre de Jean-François Bensahel, « Affronter le monde nouveau, Épître à Paul et à nos contemporains » (Éditions Odile Jacob, 2019).

Un bouquin très intéressant qui montre que les premiers Juifs devenus Chrétiens étaient persécutés par les autorités religieuses juives et les autorités romaines non pas parce que leur doctrine différait du judaïsme mais par crainte du prosélytisme juif, de l’élargissement d’Israël et par conséquent de mise en péril d’équilibres (juridiques et démographiques notamment) judéo-romains… Pourquoi les Juifs disciples du rabbi Jésus dérangeaient les autorités religieuses juives et le pouvoir romain ? C’est l’excellente et pertinente question que pose Jean-François Bensahel. Une question d’actualité, nous allons voir pourquoi.

L’auteur de ce livre paru en 2019, dialogue avec celui qu’il appelle son frère, l’apôtre Paul, souvent considéré comme le fondateur du christianisme, la religion idolâtre qui a causé le plus de souffrances au peuple juif. En effet, avant de se convertir au christianisme Saint Paul était chargé par les autorités juives, sous couvert du « FBI romain », d’enquêter dans les communautés juives sur tout ce qui pouvait leur nuire.

Jean-François Bensahel lui pose directement la question (en le tutoyant) : pourquoi toi citoyen juif romain tu en voulais tant aux Juifs qui suivaient ce maître alors inconnu ? Est-ce la doctrine chrétienne qui dérangeait le judaïsme ? Non puisque cette doctrine n’en était qu’à ses balbutiements et cette école juive n’avait pas encore élaboré une théologie en dissonance avec le judaïsme. Les Juifs adeptes de Jésus faisaient alors complètement partie du judaïsme sans aucune contestation.

Ceux qui posaient problème c’étaient les élèves non juifs de cette école juive. En suivant la doctrine du maître juif ils se considéraient comme membres du peuple d’Israël. En effet, au tout début du christianisme il fallait se convertir au judaïsme pour devenir chrétien. C’était cela LE problème. Et c’est toujours aujourd’hui CELA le problème. Cette entrée des Goyim dans Israël dérangeait non seulement la communauté juive de l’époque mais menaçait aussi la stabilité du pouvoir romain.

Si les autorités religieuses ne peuvent plus dire qui est juif et qui ne l’est pas, elles perdent tout contrôle sur le judaïsme qui cesse alors d’être une religion. Le peuple juif deviendrait alors Israël et s’émanciperait de Rome. Paul, le Juif romain, ne veux surtout pas qu’Esav permette à Jacob de devenir Israël sinon son passeport romain risquerait de devenir caduc…

Imaginez si aujourd’hui le contrôle sur le guiour (conversion) était dévolu à tous les rabbins quels qu’ils soient, le nombre de Juifs augmenterait dans des proportions jamais vues. L’identité juive en serait transformée car elle ne pourrait plus donner automatiquement droit à la nationalité israélienne (faute de place dans le pays) et on ne pourrait plus définir le judaïsme comme la religion exclusive des Juifs. En effet, être juif ce n’est pas forcément être israélien et ce n’est pas forcément pratiquer le judaïsme. Or, si les goyim pouvaient entrer dans cette identité que se passerait-il ? Ils deviendraient enfants d’Israël non par hérédité mais par « adoption ». Faut-il craindre cet élargissement ou au contraire le souhaiter ?

Que dirait la Torah de tout ça ? Comment Israël peut-il devenir lumière pour éclairer les Nations ? Comment conquérir (spirituellement) la terre ? Pour le chef d’Israël, Yéhoshoua (Josué), ce n’était pas possible sans l’aide d’une femme, Rahav. Elle est la première séduite/conquise par Israël. Avant même que les espions d’Israël aillent chez elle, elle aime et reconnaît déjà le Dieu d’Israël : « l’Éternel votre Dieu est le Dieu des cieux, en haut, et de la terre, en bas » (Josué 2,11).

Parmi les habitants de la terre de l’autre côté du Jourdain, elle est la première à accueillir la lumière d’Israël. Et à partir de ce « point d’union » entre Rahav et Yéhoshoua, la lumière va pouvoir se diffuser, comme le nom Rahav le signifie : « large ». Rahav est celle qui élargit.

Comment élargir -spirituellement- Israël ? Rappelons-le, nous ne parlons pas ici de religion mais de spiritualité, il ne s’agit évidemment pas de prosélytisme dans le sens de vouloir convertir les non juifs au judaïsme. Il s’agit de chercher le point d’équilibre entre vouloir convertir et refuser de convertir : comment trouver le juste milieu ?

Faudrait-il inventer un nouveau statut pour les non juifs adhérent au judaïsme et qui se sentent membres d’Israël sans avoir aucune reconnaissance officielle ? Il existe bien sûr la proposition des Bne Noah mais c’est une solution très imparfaite car cela risquerait de créer une nouvelle religion à côté du judaïsme et on retomberait alors dans le même problème qui s’est posé avec le christianisme.

Paul, une fois devenu disciple de Jésus ne se gêne pas pour inviter des non juifs non seulement dans les synagogues mais aussi dans le Temple ! Le problème, à ce moment-là, n’est pas que Jésus soit considéré comme le Messie (ou même fils de Dieu). Le problème est que Paul ne demande pas aux Goyim qu’il fait entrer dans le judaïsme de respecter l’intégralité des mitsvot. Lui-même reste totalement respectueux des règles de la Torah mais différencie au sein du peuple d’Israël ceux qui sont juifs de naissance et ceux qui y sont entrés par conviction.

Au tout début du christianisme, avant que Jésus ne devienne la figure centrale de ce courant du judaïsme qui allait s’en détacher pour devenir une religion, l’intention de ceux qui suivaient ce maître juif était d’entrer dans Israël et pas dans une secte idolâtrant un gourou juif. Manitou (Yéhouda Léon Askénazi) dénonce cette évolution déviante de l’adulation d’un maître juif qui voulait dévoiler le Dieu d’Israël et l’a finalement occulté :

« La raison pour laquelle il y a eu un drame et un drame considérable dans notre séparation, c’est que « Jésus-Christ », en tant que figure propre à révéler le Dieu d’Israël aux nations a caché non seulement Israël mais le Dieu d’Israël dans sa vérité. (…) Le drame dont je vous parle, c’est que ce qui est connaissable dans cette expression qui désigne le nom de Dieu, « Dieu d’Israël », c’est le mot « Israël » et que, pour connaître le Dieu d’Israël, il faut connaître Israël. Et cela est possible. Or, la manière pour les Chrétiens de connaître Israël, c’est de connaître le Christ, et, encore une fois, il s’agit d’une figure qui, révélant Israël, cache Israël. Et c’est la raison pour laquelle ce drame est très profond. »1

Et Manitou ouvre de nouvelles perspectives pour aider les Chrétiens à se sortir de leur impasse :

« Tout se passe comme si la conscience chrétienne venait d’assister depuis quelques années à un phénomène de « résurrection » de l’identité d’Israël. Elle redécouvre Israël comme existant à côté, sinon derrière « ce » qui lui cachait cette évidence. (…) La conscience chrétienne acceptera de donner un contenu positif à sa découverte. Elle acceptera de s’attacher à savoir ce qui se cachait derrière le voile. La raison de cette opacité, c’était peut-être une certaine crainte d’avoir à dire d’Israël ce qu’elle croit du Christ. Or, si nous découvrons « ensemble » de quoi il était parlé en réalité, peut-être pourrons-nous nous donner réciproquement le courage nécessaire pour tenter cette aventure. C’est sur ce point précis que nos espérances sur la messianité pourraient converger. »2

Reprenant les propos de Manitou nous pouvons dire que Le Messie n’est pas uniquement une figure humaine. Le Messie est aussi (et avant tout ?) un peuple, le peuple juif. Or, il n’est pas facile de dire « le Messie c’est mon peuple ». Les Juifs ont besoin des Goyim, et peut-être en premier des Chrétiens, pour dire : « le Messie c’est Israël ».

Cette affirmation pourrait donner lieu à de longs développements. Je me contenterai de recommander la lecture d’un livre de Benjamin Gross qui, s’appuyant sur le Maharal de Prague (et sur le rav Kook3), tente de traduire sa pensée en termes plus contemporains. Il est probablement l’un des meilleurs spécialiste du messianisme juif ; c’est d’ailleurs le titre de son ouvrage de vulgarisation de sa thèse de doctorat : « Le messianisme juif dans la pensée du Maharal de Prague »4.

A propos du « Messie » qui n’est pas seulement un homme mais aussi un peuple, nous pourrions encore élargir ce concept à une dimension spirituelle : le Messie est aussi un esprit ou un état d’esprit, une manière de penser, de se comporter, d’être. Chacun alors, qu’il soit enfant d’Israël ou pas, serait invité à entrer dans cet esprit, dans cette « énergie » dont le récepteur/diffuseur est Israël.

En complément : interview de Jean-François Bensahel qui parle de son livre « Affronter le monde nouveau » sur RCJ (le 18/10/2019) : https://www.youtube.com/watch?v=FVB9hGa8X-M

1. Extrait d’un article publié dans la revue de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, « Sens » février 1997, page 60. (« Semaine des intellectuels Catholiques », 1968, sur le thème « Qui est Jésus-Christ ? »)

2. ibid

3. Abraham Isaac haCohen Kook, né en Lettonie en 1865 et mort à Jérusalem en 1935, premier grand-rabbin ashkénaze en Terre d’Israël à l’époque du mandat britannique

4. Editions Albin Michel, 1994

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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