Édouard Jourdain et les origines (théologiques) du capitalisme

Proudhon, précurseur de la pensée d’Hannah Arendt a-t-il un lien avec la critique du calcul et du dispositif (gestell) d’Heidegger, à qui l’on reproche souvent d’escamoter la question de l’économie politique ?
Edouard Jourdain: Proudhon précurseur de Arendt ? Oui il y a certainement des liens, quand bien même elle ne le cite que très rarement dans ses écrits. On retrouve néanmoins dans son analyse de la révolution de Budapest en 1956 qui met en place des conseils démocratiques de travailleurs autogérés, et dans son apologie d’un fédéralisme fondé sur la subsidiarité critique de la souveraineté étatique des accents indéniablement proudhoniens.
Quant à la notion de calcul, la pensée de Proudhon se distingue ici de celle de Arendt et Heidegger qui se rejoignent en partie sur la critique de l’économie, ce qui n’est pas le cas de Proudhon. Celui-ci estime au contraire que le calcul est fonction fondamentale qui permet notamment de déceler l’injustice. Dès son premier mémoire sur la propriété, il entend montrer que l’exploitation capitaliste résulte d’une erreur de compte, le propriétaire s’accaparant une partie de la force collective des travailleurs. Il insistera toujours sur l’aspect fondamental de la comptabilité qui est à l’économie, dit-il, ce que la procédure est à la justice.
Prônant le développement des statistiques, elles doivent permettre selon lui de concevoir l’adéquation entre production et consommation notamment. Aussi le calcul selon lui n’est pas une fin en soi, il est destiné à une finalité plus grande que lui : la justice. C’est sa condition politique qui le légitime, au même titre que la propriété.
Le post-anarchisme US et sa critique de l’essentialisme anarchiste classique rappelle-t-il dans un autre domaine la remarque d’Emanuele Coccia sur l’essentialisme anthropocentrique de l’écologie primitive que Valentin Husson tache de déconstruire ?
Edouard Jourdain: Oui d’une certaine manière, ce post anarchisme que l’on retrouve sous la plume d’auteurs comme Saul Newman, Todd May ou Jason Adams entendent relire ce qu’ils appellent l’anarchisme classique à l’aune des penseurs dits post-modernes comme Deleuze, Foucault et Derrida. Souvent, leur analyse de l’anarchisme pour le coup est essentialiste, adoptant une démarche que précisément ils entendent critiquer.
En forçant le trait, ils peuvent en arriver à voir le pouvoir partout et le sujet nulle part, ce qui peut poser des problèmes très concrets en matière d’identification des responsabilités. Comme le dit quelque part Zizek, coincés entre des sujets sans stratégie et des stratégies sans sujet nous sommes dans une impasse.
La critique de l’essentialisme doit prendre garde me semble-t-il à ne pas être confondue avec la dissolution du sujet, tout du moins faut-il être bien clair sur ce que l’on entend par là. La critique du sujet cartésien fait l’objet de critiques depuis qu’il a fait l’objet d’un exposé (par Spinoza par exemple), rien de bien nouveau ici sous le soleil académique. En termes de conception du sujet, la notion d’ « être collectif » développé par Proudhon me semble être encore la plus féconde, avec l’idée que tout individu est un être composé des forces du monde qui le traversent.
Laurent de Sutter, votre éditeur, compare votre travail à celui de Mark Alizart. qu’en pensez-vous ?
Edouard Jourdain: Il existe indéniablement des points de recherche similaires entre nos travaux, je cite d’ailleurs son ouvrage Informatique céleste dans mon chapitre sur le capitalisme cybernétique. Néanmoins notre approche est sensiblement différente : Mark Alizart, notamment dans Pop Théologie, se focalise particulièrement sur le protestantisme et développe en quelque sorte les intuitions de Max Weber lorsqu’il parle de l’esprit du capitalisme.
Le terme esprit a ici toute son importance, et ici je pense qu’Alizart est plus en adéquation avec ce que pensait Weber que ceux qui lui font dire que le protestantisme est une cause des institutions du capitalisme. Weber ne parle jamais de causalité entre les deux phénomènes, mais davantage d’une congruence.
Pour ma part, je pense que cet aspect est intéressant en effet dans une phase avancée du capitalisme -l’époque de Weber -, mais ce qui m’intéressait était de revenir sur un temps long aux origines des institutions du capitalisme et pas seulement de son esprit. En cela il était indispensable de faire un retour sur le religieux en général et le christianisme en particulier.
Pourriez-vous résumer les concepts économiques qui tirent leur source dans la théologie ?
Edouard Jourdain: Les différentes catégories de l’économie politique prennent leur source dans des catégories religieuses ou théologiques et la modernité a posé un voile de rationalité cartésienne sur ces sources. Dans mon ouvrage je m’efforce à montrer comment elles font l’objet d’une sécularisation dans la mesure paradoxale où le religieux contient dans les deux sens du terme le capitalisme qui en vient lui-même à prendre la place du sacré, saturant alors l’imaginaire au point qu’on ne puisse pas y voir d’autres alternatives.
J’examine ainsi dans sept chapitres ce cheminement : tout d’abord concernant le marché, qui est d’abord contenu par le sacré avant d’être légitimé théologiquement par Adam Smith. La monnaie ensuite, qui a plus à voir avec le sacrifice dans un premier temps qu’avec le marché et qui en vient à devenir le dernier étalon de toute valeur. L’intérêt dans un troisième temps, dont le rapport religieux au temps va changer notre rapport au crédit et à la dette.
Ensuite sur la comptabilité en partie double et son rapport au purgatoire, qui marque l’avènement d’un des instruments les plus puissants du capitalisme. Cinquièmement, sur le droit de propriété, dont je montre l’ascension comme concept absolu avec le concept de souveraineté divine dans le christianisme.
Ensuite concernant le travail je montre comment le religieux a tenu à préserver une sphère d’activité protégée de l’économie jusqu’à un certain temps. Et enfin dans un dernier chapitre je montre comment la technique a fait l’objet d’un désencastrement du religieux au profit d’une certaine autonomie et donc d’un certain fétichisme. Tout cela m’amène à envisager comment dépasser le capitalisme en ayant conscience à la fois de sa force et de ses limites, comme il est question de la force et des limites du religieux.
