Edgar Morin, Penser l’Europe

Plus qu’un continent, l’Europe est une culture. La définition qu’en donne Edgar Morin est la même que la nôtre, mais se sert d’autres termes. L’Europe, dit-il, est une construction historique, d’où le paradoxe n’est jamais absent. L’histoire de notre Europe est tissée de graves conflits armés, de catastrophes sans nem et de deux grandes guerres mondiales qui ont coûté la vie à des millions d’êtres humains.

L’Europe a aussi le triste privilège d’avoir été le continent de la Shoah (que l’auteur ne mentionne pas dès les premières pages) qui fut à deux doigts d’éliminer pour toujours l’idée même d’un peuple juif…

Mais l’Europe est aussi le foyer du siècle des Lumières, l’époque au cours de laquelle la Raison a fait face à la Révélation, bousculant les dogmes religieux et libérant la spéculation philosophique de toutes les entraves imposées par l’église catholique, durant des siècles. C’est aussi le lieu géographique où une scolastique médiévale a ouvert la voie à une tension polaire et séminale, fécondante, entre la spéculation et la tradition, fa foi et la science.

Ce fut le foyer de ce rapprochement, de cette tension polaire entre des impératifs contradictoires. L’esprit de la philosophie médiévale (Etienne Gilson) a servi de base, d’humus, sur lequel le nouveau penser (Rosenzweig) a pu se développer et conquérir les esprits…

On commence par lire le premier prologue où l’auteur explique les raisons qui l’ont poussé à être un anti-Européen : la Seconde Guerre mondiale, la barbarie des combats, l’espoir placé en l’URSS dont il se fit le compagnon de route, en adhérant au Parti Communiste.

Bref, une série de nuages noirs avaient assombri le ciel de l’Europe : comment croire en un redressement futur ? Mais il y eut aussi un événement grave dans sa vie privée, le décès de sa mère alors qu’il n’avait que neuf ans. L’auteur parle d’une perte irréparable… Et on le comprend.

Edgar Morin proteste de sa fidélité à cette culture européenne qu’il n’a jamais cessé d’aimer ; de même qu’il n’a jamais voulu identifier l’Allemagne au nazisme. L’Allemagne spirituelle ne doit pas être confondue avec la barbarie nazie. C’est tout cela qu’il a fallu surmonter pour devenir enfin un partisan de l’union européenne. Il y a d’un côté l’Allemagne spirituelle, et de l’autre, l’Allemagne politique.

Stationné dans un Berlin en ruines qu’il traverse avec ses compagnons d’infortune, d’ouest en est, l’auteur contemple un spectacle qui symbolisa la division de la capitale du Reich, préfigurant le divorce entre les deux parties de la ville, puis du pays tout entier. Les descriptions sont dramatiques ; les zones d’occupation des grandes puissances s’organisent. Comment oser espérer une rapide reconstruction ?

Et pourtant, c’est ce qui va se produire car petit à petit la reconstruction de la ville débute des deux côtés, des zones, à l’est plus vite qu’à l’ouest. On comprend mieux désormais le désespoir -passager- d’un redressement de l’Europe, quand on a traversé les ruines fumantes de ce Berlin, jadis si puissant et si craint.

Alors que Staline impose sa volonté à toute une partie de l’Europe, l’auteur comprend enfin qu’il n’y a plus lieu de reprocher à l’Europe, son idéologie coloniale ni son impérialisme, puisque l’exemple venait de la patrie du socialisme. Celui qui avait été un communiste enthousiaste, acquis aux thèses tiers-mondistes, s’exclame : je percevais une contradiction de plus en plus criante entre l’idée du communisme et la réalité du même nom… L’auteur comprend que l’impérialisme des USA vaut bien celui de l’URSS dont le petit père de peuples a regelé l’Europe qu’il occupe.

Mais l’auteur n’entend pas se pencher plus que de raison sur le passé ; voici ce qu’il dit :

Ces préalables posés, notre intention n’est pas de penser l’Europe passée, elle est de penser l’Europe présente à partir de son passé.

Dans ce second prologue, le vent qui nous vient de ces lignes, est totalement nouveau. Il s’agit d’enterrer cette illusion d’un paradis radieux à venir, un peu comme une attente messianique qui ne voit pas arriver le salut mais conduit à l’effondrement total, à la désintégration et à la disparition de cet état, la DDR qui entendait corriger le cours de l’Histoire. L’auteur ne cherche plus à contourner le réel, il l’assume bien volontiers. Certes, l’URSS avait une puissance militaire surdéveloppée mais aussi une économie tragiquement sous-développée…

Ce livre regroupe des articles de longueur inégale où l’auteur donne libre cours à sa réflexion sur l’Europe, ses racines culturelles, ses tentatives d’échapper à l’émiettement, bref de compter dans un environnement international changeant. Dans son analyse des origines de l’Europe, l’auteur relève avec justesse que rien ne destinait notre continent à devenir une entité historique, et pourtant, il l’est devenu.

Au fond, c’est une énigme quand on saisit l’Europe avant l’Europe, c’est-à-dire un ensemble borné par des frontières naturelles, notamment maritimes. Et qui est devenu ce qu’il est aujourd’hui, un continent qui a colonisé le monde entier, imposé sa culture et sa religion, au point de se confondre avec ce que les Grecs nomment, le monde habité.

C’est un génie propre à l’Europe intellectuelle et spirituelle qui a fixé ce destin. J’ajoute que le judéo-christianisme a exercé une influence déterminante sur l’Europe. Le monothéisme éthique et le messianisme ont été l’apanage quasi exclusif de l’Europe. La Bible hébraïque avec son Décalogue.

L’Europe médiévale est l’Europe chrétienne : c’est bien vrai car, à partir du XIe siècle, l’Europe de l’Ouest ne sera plus envahie. C’est, au contraire, la chrétienté qui se lancera dans les croisades dès 1096… Pourquoi l’Europe de cette époque là n’est elle pas devenue poly-religieuse ? Certes, il y avait eu, notamment dans la péninsule ibérique, de fortes poussées arabo-musulmanes dans cette direction. C’est probablement la grande puissance de l’église catholique qui a empêché cette évolution.

Quelques siècles plus tard, en 1492, une grande partie de lé péninsule ibérique deviendra judenrein, sans même parler des envahisseurs arabes et du triste sort des Morisques. La chrétienté sera monochrome. Seule l’unification religieuse eut de beaux jours devant elle.

Contrairement aux USA, eux-mêmes issus largement de l’immigration européenne, l’Europe n’a pas développé une unité comparable ; elle a assimilé des éléments venus tant de l’Orient que de l’Occident. Pourtant, elle est restée ancrée à l’ouest. Au point de valider la fusion de l’Europe avec l’Occident.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a plus d’orientalité très proche de l’occidentalité… On en revient au caractère paradoxal de la construction historique. L’auteur a raison de parler de l’Europe culturelle comme d’un tourbillon. Un tourbillon culture judéo-Christuano-gréco-latin.

C’est bien ces multiples courants de pensée qui ont généré l’humanisme, la religion de l’homme, contrairement au christianisme qui se voulait la religion pour l’homme. Mais la culture européenne ne pouvait pas en rester là éternellement au Moyen Age même si elle ne considérait pas cette période comme une période irrationnelle.

Le Moyen Age a donné naissance à de très grands esprits mais, en raison de la tutelle lourde et pesante du dogme, elle a confiné la philosophie et l’approche rationnelle à un rôle purement ancillaire. Mais sans la tutelle religieuse où trouver un nouveau fondement pour les valeurs et la vertu ? Tout le problème est là : il faut au moins des valeurs sécularisées, comme le préconisait Carl Schmitt dans sa Théologie politique…

Lisons, pour finir, une citation fort instructive sur le rôle de la science :

Aussi pouvons nous dire que l’Europe a offert au monde ce qui lui revenait de droit. Et sans oublier les ambiguïtés de la science ni le double jeu où Européen s’est camouflé sous l’universalisme, pouvons nous penser que le mérite singulier de la culture européenne est d’avoir accouché avec la science, d’une véritable universalité…

Nous tenons ici un superbe ouvrage sur les origines, la culture et l’avenir de l’Europe qui connait un destin unique en son genre.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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