Edgar Morin et la « pensée complexe »

Le travail de Morin montre le chemin à suivre pour fermer le système et achever de prendre l’homme au piège de le déposséder. Je sais bien que ce n’est pas son intention personnelle, pas plus que la bombe atomique n’était celle d’Einstein. (Jacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977. Réed. Le Cherche-midi, 2004, page 209)

Le 15 juin 1973, Marc Gilbert reçoit Edgar Morin, interviewé par Georges Walter, dans Italiques, sur la deuxième chaîne de l’ORTF, qui publie au Seuil, Le Paradigme perdu.

Georges Walter: Il faudrait parler de ce livre Le paradigme perdu, ce n’est pas si facile d’en parler, ce n’est pas que ce soit un livre difficile à lire, moi je l’ai trouvé très passionnant à lire mais je crois qu’au lieu de parler d’une façon précise, il serait intéressant de parler pour une fois de la personne d’Edgar Morin en ce sens que ce qui est intéressant finalement vous vous intitulez chercheur, n’est-ce pas, nous sommes tous des chercheurs, nous cherchons tous quelque chose, vous je voudrais savoir, je crois que cette fois on commence à le percevoir d’une façon plus précise, parce que vous cherchez sur toute sorte de terrain, vous avez mis sous votre microscope le monde du cinéma, vous avez écris un livre sur la rumeur d’Amiens, certains phénomènes qui surgissent comme çà dans la société, vous avez écris ce Journal de Californie dont nous parlions tout à l’heure où vous avez regardé encore la société d’une certaine façon et puis là vous élargissez complètement le terrain et vous faites un livre d’anthropologie, je voudrais que vous vous expliquiez là dessus.

Marc Gilbert: Ne l’appelez pas sociologue, il n’aime pas çà.
Georges Walter: Je ne vous appelle ni anthropologue ni sociologue. Et vous commencez par constater, vous partez presque de l’écologie, n’est-ce pas, mot qui était très rare il y a quelques années et qui maintenant est devenu un mot courant et vous constatez que par exemple dans les sociétés très évoluées d’anthropoïdes auxquels vous consacrez les premiers chapitres de votre livre, il n’y a pas de heurts entre l’individu et la société mais une espèce de complémentarité, est-ce que vous pourriez peut-être vous expliquer là dessus et sur votre trajet personnel qui fait que vous aboutissez à ce livre ?
Edgar Morin: Bon, je suis chercheur professionnellement parce que je suis au CNRS, mais je crois aussi l’être personnellement c’est à dire que je cherche, c’est à dire que je ne sais pas très bien ce que je vais trouver, d’ailleurs je prends très au sérieux ce terme, je cherche dans la science de l’homme, et quand on dit que je n’aime pas me dire sociologue, c’est parce que je ne vois pas clairement où sont les frontières entre le sociologique, le psychologique, l’économique, l’historique etc alors chercher quoi, ben je me pose sans arrêt la question, du moins c’est la question que tout le monde se pose quand on est enfant, quand on commence à réfléchir, qui sommes nous, où allons nous et quel est ce monde dans lequel nous vivons ?

Georges Walter: C’est peut être d’où venons nous peut-être d’abord ?
Edgar Morin: Oui, or dans ce livre j’ai repris cette question avec le maximum d’ampleur que je pouvais lui donner car depuis le début du siècle s’était passée une terrible coupure entre la science de l’homme et la science de la nature. On faisait comme si brusquement l’homme notre ancêtre homo sapiens, avec cette grosse tête que nous avons, avait surgi, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, et il invente la société, il invente le langage, il invente la culture, et par là même il se montre radicalement différent de tous les animaux. Or non seulement nous sommes des êtres animaux, parce que la bouche par laquelle je parle sert aussi à manger et à bien d’autres usages mais aussi parce que nous sommes des primates et bien entendu il était important de savoir quel type de soudure, quel type de lien, nous avons avec le monde du vivant et depuis une dizaine d’années ce problème a pu être reposé. Au lieu de ce gouffre insondable, on commence à voir deux branches qui s’avancent l’une vers l’autre. La première branche c’est l’étude de la nature et des mammifères et singulièrement le singe supérieur nous montre que la société existe chez eux, une société complexe, qu’il existe déjà des quasi classes sociales, du reste déjà à ce niveau là se pose la question de la domination du groupe des mâles sur celui des femelles et sur celui des jeunes, on se rend compte que notamment les chimpanzés ont une affectivité très riche et ont une intelligence remarquable car contrairement à ce qu’on continue à croire malgré Pasteur, il n’y a pas de génération spontanée en matière d’intelligence, nous sommes des héritiers d’une intelligence de la vie. Et d’un autre coté, les études de préhistoire depuis dix ans nous montre qu’il y a plusieurs millions d’années il y avait un petit bipède avec une petite tête pas plus grosse que celle d’un chimpanzé qui avait un mètre vingt et qui déjà dans la savane fabriquait des outils et construisait des abris et on se rend compte aujourd’hui en essayant d’imaginer un roman-fiction de la préhistoire mais avec pas mal d’indices que c’est ce petit être ou plutôt les hominiens qui ont succédé qui ont développé la société, qui ont crée la culture, qui ont développé l’outillage, autrement dit on se rend compte…

Georges Walter: et le jeu aussi, çà c’est un propos important dans votre livre.
Edgar Morin: Bien sur, mais ce que je veux dire, c’est que nous homo sapiens, on est produit par cette évolution par la culture qui a préexisté, par l’outillage alors quelle est notre différence ? et bien quand on regarde les témoignages préhistoriques la différence c’est la sépulture, c’est que pour nous brusquement à la différence des animaux, la mort est quelque chose qui est troublant, qui est perturbant et on imagine une survie, ce sont les peintures rupestres, c’est le destin, c’est la projection de l’imagination, c’est le rêve qui sort de l’intérieur du sommeil et qui va dans le reste de la vie et c’est une sorte de désordre inouï qui va être source de destructions épouvantables et aussi de nos créations les plus géniales et aussi je dis que l’homme homo sapiens est un animal doué de déraison par rapport aux autres animaux et j’essaye de suivre depuis lors depuis cette époque jusqu’à maintenant les multiples naissances de l’humanité.

(NDLR: en 1946, Edgar Morin demanda à Heidegger, un texte pour le no 54 de la revue Fontaine de Max-Pol Fouchet : L’hymne « Tel qu’en un jour de fête », sur un poème d’Hölderlin). Ce dernier lui inspira le concept d’ère planétaire et inspira au pape François celui de pensée complexe. « Il publie, en 2023, Encore un moment… le 7 juin, avant son 102e anniversaire.)

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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