Du Venezuela à l’Iran : « ce journalisme qui n’a pas voulu voir »

Les partisans du président Nicolas Maduro participent à une manifestation en soutien au peuple palestinien, à Caracas, le 4 novembre 2023 (Crédit : Federico Parra / AFP)
Les partisans du président Nicolas Maduro participent à une manifestation en soutien au peuple palestinien, à Caracas, le 4 novembre 2023 (Crédit : Federico Parra / AFP)

J’avoue ne pas apprécier inconditionnellement un certain journalisme contemporain. Je lui reproche de focaliser sur ceci et d’occulter cela. J’explique depuis longtemps sa focalisation sur Sion et son indifférence pour le Soudan par une sociologie journalistique qui penche sinistrement du côté gauche anti-Occident. Certes, le camp des mécontemporains à qui sans doute j’appartiens a toujours vitupéré certains folliculaires, mais je persiste et signe : les médias dominants non seulement ne font pas leur travail honnêtement mais contribuent par leurs mauvais penchants à aggraver le mauvais temps.

Regardons ce journalisme qui n’a pas voulu voir et qui est obligé à présent de regarder contre son gré. Commençons par l’Iran. Qui peut prétendre honnêtement que la dictature sanguinaire des mollahs a été observée avec acuité et avec la sévérité méritée ces deux dernières années ? Certes, de temps à autre, féminisme oblige, le sort des femmes de force voilées était abordé. Mais rien sur les exécutions massives des opposants et encore moins sur le sort des homosexuels pendus du haut des grues. Et je ne parle évidemment pas de son désir franc et ardent de détruire « l’entité sioniste » qui n’a jamais été mis à son débit.

Au-delà de l’explication métapolitique et psychologique sur laquelle je reviendrai, une explication beaucoup plus prosaïque. Dans son journal, édité par Flammarion, Joseph Goebbels, qui s’y connaissait en matière de propagande, raconte une anecdote intéressante : peu après la prise du pouvoir par Hitler en 1933, des élections régionales ont été organisées. Le parti nazi l’a emporté. Mais des rumeurs de fraude commencent à circuler. Le ministre de la propagande qu’il est convoque en conséquence séance tenante les représentants de la presse étrangère. Il leur dit aimablement qu’au cas où ils colporteraient ce qu’il prétend être des mensonges, il les déclarera persona non grata.

Le lendemain dans son journal, Goebbels plastronne qu’aucun de ces journalistes n’a écrit quoique ce soit sur ces élections douteuses. Il l’explique par le fait que celui qui est renvoyé à son siège de New York ou de Paris n’est absolument pas assuré de retrouver immédiatement un autre poste à l’étranger.

J’ai constaté personnellement l’efficacité de ce cynisme goebbelsien s’agissant de l’Iran. Il y a quelques années je fus confronté, lors de l’excellente émission des « Grandes Gueules » de RMC, à laquelle j’appartenais à une journaliste de France 24 en poste à Téhéran qui venait présenter le livre qu’elle venait de publier sur l’Iran. Je lui fis courtoisement mais fermement remarquer qu’elle ne faisait pas montre dans ses écrits d’un immense esprit critique envers la République islamique. Elle me répliqua avec une candeur désarmante, qu’alors que la plupart de ses confrères étaient contraints tous les six mois d’intriguer pour voir renouveler leur accréditation, elle n’était obligée de s’en préoccuper que toutes les deux années…

Mais au-delà de cette explication tristement prosaïque, qui pourrait donner de mauvaises bonnes idées aux cyniques, je reviens comme toujours à mon explication habituelle, en convoquant Israël. L’immense différence entre le traitement médiatique de faveur appliqué aux mollahs d’Iran en turbans et l’État juif, c’est non seulement l’antisémitisme permanent – ou un philosémitisme plus exigeant moralement, ce qui est équivalent – mais également le racisme anti-blanc. Ou un anti-occidentalisme inconscient, pour l’écrire plus aimablement, pratiqué sans le savoir par la gauche médiatique, masochiste et occidentale. Voilà pourquoi les mollahs, sans le savoir, bénéficient d’une manière de « privilège vert »…

La même attitude indifférente a été observée pendant des années s’agissant du Venezuela. Qui connaissait parmi le grand public, le dictateur Maduro ? Était-il aussi célèbre et détesté que le général Pinochet ? A-t-on beaucoup évoqué avant le coup d’éclat américain les élections qu’il a volées ? Après vérification, j’ai mis publiquement mais poliment au défi le responsable de politique internationale de France Inter de me montrer un seul éditorial consacré à la dictature vénézuélienne ces vingt-quatre derniers mois. Il n’en existe pas. Si ce privilège n’est pas rouge, c’est que je suis daltonien.

Ce passe-droit rubicond doit maintenant être observé dans le cadre médiatique hexagonal. Qui peut prétendre honnêtement que la France insoumise, que d’aucuns, non sans arguments assez convaincants, taxent d’antisémite, est traitée avec toute la sévérité requise ? Si le même parti était situé sur le planisphère politique à l’endroit symétriquement opposé, sa légalité serait publiquement posée.

Dans ma dernière chronique hebdomadaire, j’évoquais la racialisation raciste du débat par les députés Bilongo et Delogu. Leur collègue Obono a fait pire depuis sur le terrain de l’aversion chromatique des blancs, qu’elle trouvait trop nombreux à la fête de l’Humanité, sans défrayer la chronique médiatique.

Reconnaissons que de manière plus urbaine, le président de la République actuel les a tristement imités en préconisant un Haut-Commissariat à la diversité. Il est vrai que celui-ci avait commencé son septennat en décrétant devant un Jean-Louis Borloo atterré « qu’un mâle blanc ne pouvait pas présenter à un autre mâle blanc un rapport sur les banlieues »…

Sur la question iranienne, M. Mélenchon, sur X, s’est senti dans l’ardente obligation de mettre en cause le Mossad pour se faire pardonner par certains son timide soutien aux manifestants iraniens. Et s’agissant du Venezuela, notre franc bolivarien a réclamé sans complexe le retour au pays de son héros de Maduro. On constatera avec résignation que ces deux prises de position n’ont grandement ému ni Le Monde ni Libération.

Cette semaine, dans une indifférence quasi-générale, le candidat France insoumise pour les élections municipales à Romilly-sur-Seine, Yves Bouteiller, s’est illustré dans le registre habituel du parti d’extrême gauche (jamais géométriquement situé ainsi par le pouvoir médiatique) en déclarant :

Le lobby génocidaire téléguidé par le CRIF noyaute le gouvernement français.

Il fallut que le média Frontières (que les médias dominants situent, lui, volontiers à l’extrême droite) s’en émeuve pour que son parti se résigne à le désavouer sans très touchante spontanéité.

Malgré toutes ces dangereuses manifestations d’extrémisme, force est de constater que l’expression « brebis galeuses » qui pourrait pourtant qualifier un troupeau nombreux n’a pas été utilisée en la circonstance par la classe journalistique, au rebours du RN, bien plus volontiers animalisé. C’est dans ce contexte qui ne se caractérise pas par un esprit flagrant d’équité, que François Hollande était l’invité ce dimanche de l’émission « Questions Politiques » organisée par Le Monde et France Inter.

Interrogé sur le point de savoir pour qui il voterait au second tour entre le RN et la France insoumise, l’ancien président de la République a répondu sans détour :

Je vote toujours contre le Rassemblement national…

Il fait peu de doute que c’est cette absence de pression morale médiatique qui autorise encore une personnalité politique modérée à ne pas s’interdire de voter pour un mouvement extrémiste s’étant affranchi de toutes les règles. Il m’arrive de ne pas trouver le monde médiatique, pourtant si moraliste, très moral.

Article publié sur Le Figaro le 12/01/2025. Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

à propos de l'auteur
Gilles-William Goldnadel est avocat et écrivain.
Comments