Du syndrome d’Oslo au syndrome de Stockholm

Numéro 2 de SAMMO – Savoir Analyser les Maux du Moyen-Orient
430 km séparent Stockholm d’Oslo. La même distance à vol de colombe, qui sépare le Mont Hermon, l’extrême nord d’Israël, d’Eilat, sa pointe méridionale. Ils sont nombreux ceux qui se sont perdus le long de ces 430 km entre Oslo et Stockholm depuis les accords d’Oslo signés en 1993.
Oslo est devenu un syndrome : le syndrome d’Oslo.
Les accords d’Oslo ont créé un syndrome ; le syndrome qui laisse croire que :
- des territoires pourraient être échangés contre la paix,
- la volonté de « jeter les Juifs à la mer » avait disparu,
- le fait de promettre un niveau de vie élevé à des Arabes qui refusent toute présence juive « du fleuve à la mer » les transformerait en agneaux.
Les symptômes du syndrome d’Oslo ne sont pas qu’intellectuels. Ils sont aussi physiologiques : cécité et surdité.
Quelques mois à peine après la signature des accords d’Oslo sur la pelouse de la Maison-Blanche, Yasser Arafat, le Président de l’OLP « rassurait » son public arabe, en arabe, dans une mosquée de Johannesburg :
Je considère cet accord comme rien de plus que celui que le Prophète Mahomet a signé avec la tribu de Quraysh .[1]
Rappelons que cet accord auquel Arafat faisait référence, avait été conclu par le Prophète dans un moment de faiblesse politique. Il l’avait ensuite rompu par l’élimination complète des membres de cette tribu.
À de multiples reprises par la suite, Arafat a exprimé son objectif de poursuivre le djihad pour atteindre l’objectif initial[2] qui n’a pas changé :
Nous recherchons tous à être des martyrs. Au nom des martyrs qui sont encore en vie, je dis aux martyrs qui sont déjà morts : notre promesse reste valable, et nous y restons fidèles. Nous mènerons la révolution jusqu’au bout .
Cette promesse avait été prononcée à Gaza et avait d’ailleurs été accueillie très favorablement par les dirigeants du Hamas.
Les services du renseignement de Tsahal, apparemment atteints de ce syndrome d’Oslo, commettaient une erreur dramatique : en août 1995, ceux-ci publiaient, en cercle très restreint, une analyse des discours d’Arafat depuis la signature des accords d’Oslo deux ans auparavant :
Le terme de Djihad a une signification très large et désigne un rassemblement de moyens et d’efforts pour mener une lutte politique, économique, psychologique, dans un objectif précis, et sans faire usage de violence.
Ce rapport du renseignement israélien conclut :
À l’examen des (…) discours d’Arafat, publics ou non, on voit qu’ils ne témoignent pas du fait qu’il ne serait pas sincèrement engagé par les Accords d’Oslo et par le processus de paix avec Israël.
Ce n’est qu’à partir de mars 1996 que les services de renseignement israéliens ont pris conscience de leur erreur d’interprétation.
Comment expliquer une telle erreur d’interprétation ?
Dans un article rédigé en septembre 2023, deux semaines à peine avant le 7-octobre, Yigal Carmon[3] et Benny Begin[4] analysent cette période :
Les services de renseignement doivent reconnaître que cet échec fut possible à cause de l’atmosphère politique et sociale de l’époque. C’est particulièrement le cas aujourd’hui, alors que les opinions publiques peuvent être retournées facilement grâce aux réseaux sociaux.
Le « camp de la paix » était dans l’ère du temps à cette époque au sein des universités, de la presse, de l’arène politique et des chefs militaires ou haut-fonctionnaires retraités. (…)
Il était devenu difficile d’exprimer une opinion opposée, et cela eut un effet sur la petite communauté des analystes du renseignement qui traitaient de ce sujet. Leurs vues personnelles ont affecté leurs interprétations professionnelles de manière inconsciente, tandis que certains, sans doute, craignaient d’entraver une action gouvernementale historique.
De telles fautes professionnelles devraient être enseignées et étudiées dans les écoles du renseignement.
La leçon a-t-elle été complètement apprise avant le massacre du 7-octobre ?
Le massacre lui-même, le fait que l’armée, les services de renseignement militaire, le shabak aient été complètement pris par surprise, nous obligent d’admettre que non. Loin de là.
Le retrait de Gaza en août 2005, ne peut être interprété que comme une erreur prouvant que cette leçon n’avait pas été apprise :
- la prise de pouvoir par le Hamas un an plus tard, légitimé par les urnes donc par la population locale ;
- la promesse du Hamas qu’Israël devait être éradiqué ;
- les centaines de milliers de missiles lancés d’abord sur le pourtour de Gaza, puis plus profondément dans le territoire.
Tous ces faits nous obligent de constater que, non, la leçon n’avait pas été apprise.
Le syndrome d’Oslo sévissait toujours très largement dans la société israélienne[5] jusqu’au 6 octobre 2023.
Le 7-octobre a mis fin au syndrome d’Oslo
L’idée que « libérer des territoires », même dans le cadre d’un accord négocié, « apportera la paix », est surtout entendu en dehors d’Israël.
Les adeptes de ce slogan – éculé et prononcé à intervalles réguliers comme un mantra, comme une offrande à un dieu invisible dont on espère l’existence : « nous prônons la seule solution possible à l’exclusion de toute autre : deux États pour deux peuples » – sont surtout situés en dehors d’Israël.
Mais le syndrome d’Oslo a malheureusement cédé la place au « syndrome de Stockholm »
Le syndrome de Stockholm décrit l’attachement psychologique que certains otages développent à l’égard de leurs geôliers. À l’heure où ces lignes sont écrites, 50 otages israéliens, parmi lesquels sans doute une vingtaine seulement sont encore vivants, sont encore aux mains du Hamas et des civils gazaouis qui les aident.
Rappelons quelques caractéristiques principales du syndrome de Stockholm :
- les otages développent un sentiment de confiance vis-à-vis de leurs agresseurs ;
- les ravisseurs développent un sentiment de sympathie à l’égard des otages ;
- les otages deviennent hostiles aux forces de l’ordre qui sont censées les libérer ;
- les ravisseurs doivent être capables d’exprimer une idéologie qui, au moins partiellement, justifie leur acte.
La situation dans laquelle se trouve Israël depuis le 7 octobre 2023, en tant que nation, est comparable à celle du Choix de Sophie[6] :
- soit on négocie la libération des otages en échange de milliers de terroristes qui, le doute n’est pas permis, commettront d’autres meurtres et prises d’otages une fois libres ;
- soit on préserve la sécurité maximale pour l’avenir d’Israël, annihilant complètement le Hamas, gardant les terroristes sous les verrous, et surtout, montrant que la prise d’otages israéliens « n’apporte rien » aux ravisseurs.
La très dure réalité impose ce choix inhumain aux dirigeants d’Israël, épargnant un dilemme dramatique aux citoyens.
Mais les conseils, les opinions, les avis, les instructions, les demandes fusent de toutes parts dans le monde :
- « cessez-le-feu immédiat »,
- « vous n’agissez pas dans l’intérêt sécuritaire de votre propre pays »,
- « pourquoi réagissez-vous avec autant de vigueur »,
- « pourquoi tous ces malheurs ? »,
- « ce ne sont pas les vraies valeurs juives »,
- « cessez cette souffrance imposée aux Gazaouis immédiatement ! ».
Ces avis-là, ne relèvent pas du syndrome de Stockholm. Ceux qui les prononcent, ne sont pas réellement victimes du Hamas. À tout le moins toutefois, on peut simplement les assimiler à des « collabos de l’Islamisme », cette idéologie qui constitue le carburant du Hamas.
Mais les injonctions qui proviennent d’Israël, elles, sont sans aucun doute assimilables à un syndrome de Stockholm.
Prenons pour exemple l’accusation diffamatoire de Yaïr Golan
Le chef du parti « démocrate » israélien au mois de mai 2025, au sujet des soi-disant « passe-temps » des soldats israéliens, a laissé entendre publiquement qu’Israël « avait pour hobby de tuer des bébés »[7].
Prenons aussi pour exemple, les manifestations anti-gouvernementales israéliennes
Bien que légitimes dans une société parfaitement démocratique, elles demandent au gouvernement israélien de libérer les otages qu’il ne détient pas ; épargnant par là toute pression sur le Qatar, l’UNRWA (organisme de l’ONU chargé des réfugiés palestiniens), la Croix-Rouge, qui détiennent chacun au moins une clé des verrous multiples qui empêchent les otages d’être libérés.
Notons que non seulement le Qatar est épargné, mais aussi les pays dans lesquels il s’est infiltré : les artistes et sportifs israéliens qui se produisent à l’étranger, le font sous les huées parfois violentes de haine anti-juive. Mais qui hausse le ton face au club de football parisien qui pourtant arbore le nom de ce pays qui, en plus de soutenir le sport français, abrite aussi les dirigeants du Hamas [8]?
Le syndrome de Stockholm a aussi frappé une partie du monde académique
Tout comme il avait été frappé par le syndrome d’Oslo fin des années 1990 (voir plus haut) : début juin 2025, un groupe de 1300 membres d’universités israéliennes (enseignants et personnels) se sont abrités sous la noirceur d’un drapeau[9] pour donner « leur » solution au « choix de Sophie » :
- l’arrêt de la guerre immédiat,
- et la dénonciation des « crimes de guerre » et « contre l’humanité » qu’Israël aurait commis depuis son début[10].
Dans cet appel honteux, les arguments, les accusations, les chiffres des victimes, sont ceux du Hamas.
Ces membres académiques se posent en « élite » de la société israélienne, prétendent que leur voix vaut beaucoup plus que celle du vulgus pecum ; en particulier les soldats de Tsahal, cette armée du peuple qui gomme ces prétendues hiérarchies et contredisent ses accusations diffamatoires, qu’elles proviennent d’universitaires ou de politiciens.
Comment le syndrome de Stockholm a-t-il frappé ces esprits heureusement largement minoritaires ?
Reprenons les caractéristiques de ce syndrome :
- Les otages développent un sentiment de confiance vis-à-vis de leurs agresseurs
Otages par l’esprit, les voix israéliennes qui accusent l’armée de commettre des crimes reprennent le narratif et les accusations diffamatoires du Hamas. Ils accordent une confiance à leur parole et à leurs données chiffrées sur le nombre de victimes, ils affirment qu’Israël affame la population gazaouie alors que c’est le Hamas lui-même qui revend l’aide humanitaire qu’il a volé, à des conditions de marché noir.
- Les ravisseurs développent un sentiment de sympathie à l’égard des otages
Il suffit de lire la presse qatari en général, Al-Jazeera en particulier, pour constater à quel point ces voix israéliennes contre leur propre pays sont admirées et utilisées.
- Les otages deviennent hostiles aux forces de l’ordre qui sont censées les libérer
La haine des universitaires, de Yaïr Golan[11], à l’égard de l’armée, de ses dirigeants, du gouvernement, n’est plus à démontrer.
- Les ravisseurs doivent être capables d’exprimer une idéologie qui, au moins partiellement, justifie leur acte
L’idée que si la pression israélienne sur le Hamas s’arrête, les otages restants seront libérés, les corps des otages tués restitués, les prisonniers terroristes qu’Israël libèrerait n’agiraient plus de manière malfaisante, un nouveau 7-octobre ne serait pas lancé un jour ou l’autre… Croire cela, c’est adopter, au moins partiellement, l’idéologie du Hamas.
Un syndrome inversé : ne pas avoir été réellement otage
Il est particulièrement remarquable que la condition pour souffrir du syndrome de Stockholm face aux ravisseurs du Hamas est de ne pas avoir été réellement prisonnier.
La jeune soldate Agam Berger a été otage du Hamas pendant près de 16 mois. Loin d’Oslo et de Stockholm, elle a interpellé Jean-Noël Barrot, le ministre français des Affaires étrangères lors d’une rencontre récente à Paris :
Si nous pouvions ne pas choisir la guerre, nous ne la choisirions pas. Mais dès lors que nous avons une guerre existentielle sur notre terre, c’est ce que nous ferons.
Et en réaction aux démarches diplomatiques mises en avant par la France, Agam Berger a déclaré au ministre :
Toutes ces idées diplomatiques (…) ne vont pas fonctionner. C’est eux ou nous.
Quelle leçon de morale de la part d’une jeune fille de 21 ans, dont près d’un an et demi en captivité, infligée à ces universitaires donneurs de leçon, qui, pour le coup, sont complètement soumis à ce syndrome de Stockholm.
Cette fois, il semble bien que la leçon du syndrome d’Oslo, puis celui de Stockholm, soient apprises par la majorité de la population israélienne ; cette majorité qui porte les dirigeants du pays au pouvoir.
–
[1] Ce discours fut prononcé en arabe et n’était pas enregistré officiellement. Il l’a été de manière dissimulée puis transféré en Israël. Voir : https://he.wikipedia.org/wiki/נאום_יוהנסבורג (en hébreu) ou https://en.wikipedia.org/wiki/Arafat%27s_Johannesburg_Address (en anglais).
[2] La destruction de l’État d’Israël.
[3] Président-fondateur de MEMRI, ancien officier du renseignement, ancien conseiller à la lutte contre le terrorisme pour les Premiers ministres Shamir et Rabin.
[4] Ancien ministre et député israélien, fils du Premier ministre.
[5] J’inclus dans la « société israélienne » l’ensemble des acteurs sociaux : les civils, l’armée, le pouvoir politique, le monde académique, les hauts-fonctionnaires retraités et non moins « spécialistes ».
[6] Le choix de Sophie est un roman écrit par Wiliam Styron en 1979. Il décrit le choix tragique et impossible devant lequel une déportée dans un camp d’extermination nazi a dû faire : choisir lequel de ses deux enfants elle pouvait sauver.
[7] Yair Golan est dirigeant du seul parti de gauche israélien issu de la fusion du parti travailliste historique et du Meretz d’extrême-gauche. Il a laissé entendre publiquement qu’Israël « avait pour hobby de tuer des bébés ». https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20250607-israël-yaïr-golan-le-général-droit-dans-ses-bottes-à-la-tête-d-une-gauche-marginalisée
[8] Le PSG appartient au Qatar, comme cela est arboré sur les maillots des sportifs.
[9] Le groupe se désigne comme « Groupe d’action drapeau noir ».
[11] Même si ce dernier s’est repris ensuite, disant qu’il visait le gouvernement et pas les soldats, on est obligé d’accorder du crédit à la formulation initiale de l’accusation de Golan. D’ailleurs, il ne l’a pas retirée, il l’a juste précisée, sans grand succès.
