Du fratricide à la fraternité

Abel et Cain - Palma le Jeune (vers 1603). Domaine public.
Abel et Cain - Palma le Jeune (vers 1603). Domaine public.

La petite phrase antisémite de Jean-Luc Mélenchon de ce mois de juillet illustre très bien ce que l’on peut ressentir à propos de la France, à la fois pire ennemie et meilleure amie d’Israël. Permettez-moi, auparavant, un petit détour par la Torah, et plus précisément par le livre de Berechit qui aborde sous plusieurs angles le thème de la fraternité.

Les relations fraternelles, dans le premier livre de la Bible, commencent très mal (meurtre d’Abel par Caïn) mais à la fin de ce même livre tout finit bien : les deux fils de Jacob, Yéhouda et Joseph se réconcilient (parasha vayigach) et les deux frères Efraïm et Ménaché s’entendent à merveille. Parmi les fraternités racontées dans ce livre, il y en a une qui mérite une attention particulière car c’est dans cette relation que se joue le destin d’Israël. Esav (ou son ange) est celui qui veut tuer Jacob et qui lui donne son nom, Israël (Genèse, chapitre 32). Autrement dit, pour devenir Israël, Jacob a besoin de son ennemi principal, son frère Esav (Edom).

Aujourd’hui la France joue simultanément le rôle du frère qui veut tuer Israël et qui lui donne son nom. Les politiques de notre pays aiment se montrer à la pointe de l’antisionisme sous prétexte de défendre la cause palestinienne. Tout récemment, une centaine de députés ainsi que le Consul Général de France en Israël ont envisagé de reconnaître un Etat palestinien, ni par amour de la Palestine dont ils semblent ignorer à peu près tout, ni pour défendre les Droits de l’Homme qui leur servent de carte de visite, mais uniquement par hostilité gratuite envers Israël et envers les Juifs en général. Pourquoi ?

Presque simultanément un pseudo communiste à la mode se fait remarquer par des propos chrétiens antijuifs périmés (le fameux déicide) : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix. Je sais qui l’y a mis, parait-il, ce sont ses propres compatriotes. ». Ce qui est étonnant c’est qu’un gauchiste athée aille chercher dans les vieux tiroirs de l’Église d’avant Vatican II de quoi alimenter la haine des Juifs et d’Israël. Pourquoi ?

Il semblerait que le gouvernement israélien soit désespéré par la France et l’Europe et envisage de ne plus tenir compte du continent le plus imprégné de culture chrétienne et qui a permis l’émergence de l’idéologie nazie. On peut comprendre qu’Israël préfère son allié américain et se tourne vers l’Afrique et l’Asie mais ce serait négliger l’importance historique de la France et son étroite relation (attachement/antipathie) avec le judaïsme, les Juifs et Israël. La France est la fille aînée de l’Église parce que c’est dans ce pays que la présence juive est la plus ancienne. Et aujourd’hui c’est dans ce pays que la présence juive est la plus importante après Israël et les États-Unis. Et c’est dans ce même pays que s’exprime l’antisionisme le plus virulent. Pourquoi ?

L’une des caractéristiques de la France contemporaine est son attachement obsessionnel à la laïcité. C’est dans notre pays que le siècle des Lumières a abouti à un régicide qui était une sorte de déicide. On a décidé de soumettre « Dieu » aux hommes et Napoléon est celui qui a réalisé ce fantasme. Aujourd’hui, bien que 60 % des Français se déclarent Chrétiens, seulement 1 ou 2 % sont pratiquants. Autrement dit les Français ne sont plus de religion mais de culture chrétienne.

Par ailleurs, même les plus athées et anticléricaux ont conservé les valeurs du christianisme, telles que l’attention aux pauvres et aux faibles par exemple. J’irais jusqu’à dire que même les Musulmans qui ont grandi en France sont inconsciemment imprégnés de valeurs chrétiennes. On peut aussi observer que ce sont les plus acharnés contre le christianisme qui ont récupéré les valeurs chrétiennes et qui y tiennent le plus. Voilà pourquoi Mélenchon, en utilisant de vieux arguments chrétiens, sait qu’il touche « tous » les Français.

Pour toutes ces raisons, je pense que la relation entre la France et Israël, comme entre l’Europe et Israël, ne peut pas évacuer l’aspect religieux. Même si la plupart des Français ignorent cette histoire judéo-chrétienne et même si un plus grand nombre encore ignore tout de la Bible (sans parler de sa version hébraïque), le conflit judéo-chrétien est très présent dans « l’inconscient français et européen ». Aussi, bien que l’Église Catholique traverse aujourd’hui une crise qui semble sans issue, je ne pense pas qu’il faille la considérer comme moribonde. Au contraire, ce sont sans doute les Catholiques et ceux qui sont récemment sortis de l’Église à qui il est le plus facile d’expliquer ce que signifie le mot Israël.

Depuis la Seconde Guerre mondiale l’attitude de l’Église envers le judaïsme a complètement changé. Il suffit pour cela de relire les déclarations officielles depuis Vatican II. Le problème, bien sûr, c’est l’antisionisme persistant des Catholiques dans leur ensemble. Pour eux (comme pour les Français en général) il y a les Juifs d’un côté et Israël de l’autre, et les deux n’ont aucun lien. D’ailleurs un certain nombre de Juifs français confirme cette disjonction… Du coup, pour rétablir la connexion entre Israël et le judaïsme il ne suffit pas de s’adresser aux Chrétiens mais aussi à certains Juifs ! Les uns comme les autres ne saisissent pas quel est le lien entre la Bible et le sionisme.

Pour pouvoir parler de ce lien, il est nécessaire de partir du personnage qui a déclenché cette histoire bimillénaire de fratricides et de fraternités. Jésus est celui qui à la fois sépare et relie les deux frères jumeaux, Esav et Jacob. Dans un ouvrage intitulé « L’unique Alliance de Dieu et le pluralisme des religions » Joseph Ratzinger (devenu le pape Benoît XVI) résume de manière brillante sa pensée sur la relation entre le judaïsme et le christianisme. Rappelons que le cardinal Ratzinger a eu une influence très importante sur Jean Paul II, et le pape François s’appuie toujours sur lui en ce qui concerne la relation de l’Église avec le judaïsme

Dans ce petit livre (paru en 1999 aux Éditions Parole et Silence) Joseph Ratzinger précise le sens de la venue des mages à Bethléem pour rendre hommage au « roi des Juifs » (Matthieu 2,2) qu’on appelle l’Epiphanie. On trouve dans le paragraphe 528 du Catéchisme de l’Église Catholique un passage énigmatique étonnant : « L’Épiphanie manifeste que la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches et acquiert la Israelitica dignitas ».

Selon le moine bénédictin Pedro Max Alexander « les baptisés non seulement sont admis parmi les fils d’Abraham mais participent à la dignité d’Israël. (…) Le catéchisme manifeste une volonté claire d’utiliser une « théologie de l’inclusion » des Gentils dans la mission du peuple d’Israël, et non une « théologie de la substitution ».

Traduisons en langage plus clair : toute l’humanité devrait, comme les trois mages, entrer dans la famille d’Israël… Mais comment ? Le cardinal Ratziger répond ainsi à cette question : « La mission de Jésus consiste à rassembler les juifs et les païens dans un unique Peuple de Dieu où s’accomplissent les promesses universalistes de l’Écriture qui proclament à plusieurs reprises l’adoration du Dieu d’Israël par toutes les nations. » (page 19) Des questions se posent immédiatement : quelle est la définition de « Peuple de Dieu » ? Et qui est le plus « universaliste » : l’Église ou Israël ? La réponse du cardinal Ratzinger est -évidemment- la même que celle du pape Benoît XVI et de l’Église d’hier et d’aujourd’hui : c’est par et dans l’Église que les païens peuvent adorer le Dieu d’Israël. L’argument de Ratzinger est imparable : les mitsvot ne sont que pour le peuple juif et pas pour l’humanité.

Ce serait donc l’Église Catholique qui est (par définition) universelle (ou universaliste) et pas Israël puisque ses Écritures ne s’adressent qu’à lui-même et pas à l’humanité. Ratzinger oppose au particularisme de la Torah la figure universelle du Christ et pose la question de sa divinité car c’est sur ce point précis qu’il y a incompatibilité avec le judaïsme. Si l’Église faisait des concessions sur sa théologie, serait-elle encore l’Église ? Et si Israël faisait des concessions sur la halakha serait-il encore Israël ?

La réponse à ces deux questions n’est pas la même : étant donné qu’Israël n’est plus seulement une religion mais est devenu aussi une nation, la conception des mitsvot peut évoluer vers l’universalisme sans nuire à ses particularismes. En revanche, je ne sais pas si le retour de Jésus dans son peuple en tant qu’homme « normal » considéré par certains comme un messie, ne serait pas fatal pour le christianisme fondé sur le culte du « roi des Juifs ».

Aujourd’hui plus rien n’empêche de poser la question fatidique même si le simple fait de la poser risque d’ébranler les fondements du christianisme : la figure du Christ est-elle universaliste ? Depuis que les spiritualités de l’Orient et de l’Extrême-Orient ont pénétré l’Europe, on ne peut plus dire qu’un humain « Dieu né de Dieu » et « vrai homme et vrai Dieu » puisse véhiculer une spiritualité universelle. En revanche, une religion où le nom divin est imprononçable apparaît nettement plus universaliste. Je ne sais pas si vous voyez à quelle religion (et sa spiritualité) je fais allusion…

Dit autrement, l’universalisme ne peut plus être centré sur le christianisme mais sur le judaïsme. Nous sommes en train de vivre, depuis la Shoah, un déplacement de centralité spirituelle de Rome à Jérusalem. Il ne s’agit pas de détruire Rome pour construire Jérusalem mais plutôt de « ramener Rome à Jérusalem ». Dans une fraternité l’égalité est pratiquement impossible, il faut qu’un des deux frères soit « le chef d’entreprise ».

Il n’y a là aucune idée de supériorité mais des compétences différentes. Jacob est le meilleur pour gérer la maison tandis qu’Esav est meilleur pour aller chasser à l’extérieur. On pourrait aussi comparer Israël et l’Église (comme le fait Maïmonide repris par Armand Abecassis) aux deux fils de Jacob, Yéhouda et Joseph. Chacun a une fonction complémentaire.

La réconciliation des Juifs et des Chrétiens est la clé de toutes les réconciliations ; Jean-François Bensahel (comme d’autres acteurs du dialogue judéo-chrétien) n’hésite pas à affirmer que « La fraternité entre Juifs et Chrétiens constitue un premier jalon et une invitation à faire du dialogue entre toutes les religions et les spiritualités la pierre angulaire d’une humanité réconciliée et pacifiée. ».

Je voudrais m’efforcer d’être clair au risque d’être répétitif : la réconciliation des Chrétiens et des Juifs ne peut plus se contenter de relations diplomatiques amicales et de conférences sympathiques. L’approfondissement de ce dialogue doit devenir une recherche commune de vérité, même si elle peut s’avérer dérangeante pour les uns et les autres. La position de Joseph Ratzinger et de l’Église est devenue intenable, l’Église ne peut plus jouer le rôle universaliste.

Le retour des Chrétiens dans l’Alliance d’Israël est inéluctable et ce processus ne peut plus s’arrêter mais seulement butter sur des obstacles qui vont inévitablement s’aplanir. L’Église va devoir (et elle a déjà commencé) repenser toute sa théologie pour que les Chrétiens puissent revenir à leur maison d’origine (ce phénomène de téchouva ne concerne pas seulement les Juifs). Et le judaïsme, ou plutôt Israël, va devoir (et il a déjà commencé) adapter la halakha à ce nouvel afflux.

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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