Du devoir de mémoire au permis d’oubli

En France, la déflagration du 7 octobre prolonge sans fin l’inquiétude des Juifs
Yaëlle*, petite fille juive de 12 ans a été insultée, torturée et violée par des garçons de son âge, en région parisienne à Courbevoie, le 15 juin dernier. Les détails de ce crime antisémite insupportable n’en finissent pas d’horrifier et de nous interpeller. Que se passe-t-il dans la tête de ces jeunes gens à peine pubères ? Qui, comment et pourquoi leur a-t-on transmis ce venin de la haine ?
Malgré les bavardages politiques et médiatiques, les soutiens ont été rares et insuffisants face au danger qui menace. Ce crime antisémite montre à quel point les Juifs de France se sentent seuls, peu défendus dans les faits à l’exception notable d’un seul parti politique qui promet de combattre efficacement l’antisémitisme « d’atmosphère ». Curieusement, ce parti est celui-là même qui serait, dit-on, l’héritier de Pétain et du fascisme. Est ce le monde a l’envers ? Non, le monde a changé.
Serge Klarsfeld, avocat et historien, chasseur de nazis et personnalité éminemment respectable, valide ce constat comme beaucoup de Juifs de France[1].
Il y aurait, dit-on, un antisémitisme « contextuel », entendez une exacerbation de la haine anti-juive à cause du conflit à Gaza. Rien à voir, paraît-il, avec l’islamisation du pays et le militantisme pro-Hamas de l’extrême gauche.
Vraiment ?
Cette haine anti-juive n’est pourtant pas une simple posture liée à un contexte. C’est un programme électoraliste et idéologique parfaitement revendiqué et assumé par une alliance mal nommée « Le Nouveau Front Populaire ». Cette alliance de circonstance prétend gouverner la France dans quelques jours, à l’issue des élections législatives anticipées. Le fantôme de Léon Blum doit en frémir dans sa tombe.
Cette haine anti-juive fait des ravages auprès de la jeunesse, y compris celle éduquée et censément informée. Comme si l’intelligence et le savoir avaient déserté nos écoles. Comme si le devoir de mémoire, dont on nous a rebattu les oreilles pendant des décennies, n’avait servi qu’à conduire à une instrumentalisation purement tactique et risquée, qui autorise aujourd’hui un préoccupant permis d’oubli.
Comme tout le reste, du passé désormais on fait table rase. Le noble culte de la mémoire est devenu l’idolâtrie du néant.
A nos risques et périls
Simone Veil livrait peu de temps avant sa disparition quelques réflexions intimes de femme et de déportée [2]. Arrêtée avec sa famille à Nice en mars 1944 sur dénonciation, elle faisait part de l’incompréhension de la jeune femme qu’elle était alors face à des événements invraisemblables. « Il y avait une sorte d’incrédulité générale, de difficulté à prendre conscience »[3]. « Nous essayions seulement de nous convaincre que le pire n’était pas certain »[4].
Dans un récit clair et sobre, elle nous invitait à mesurer l’ampleur de la mécanique d’extermination: isoler et cibler, dénoncer et culpabiliser, effacer et anéantir.
Les conditions d’arrestation acceptables et supportables entretenaient à dessein une illusion favorable à une forme de passivité : tranquilliser, endormir les résistances, limiter le désespoir : c’était le piège qui facilitait la déportation, et la mise à mort. Quand la lucidité prenait le dessus, il était trop tard, l’étau s’était déjà refermé, toute opposition était illusoire. Comme un poison puissant, la stupeur paralysait au point de transformer tout individu en bête traquée, réduit à ses plus élémentaires instincts.
Dans le train vers Auschwitz, confinement, tensions et peur imposaient le silence. « Certains tentaient d’introduire un peu d’humanité et de respect mutuel. D’autres, bien sûr, cherchaient avant tout à s’installer, à s’imposer, à occuper l’espace »[5]. La loi du plus fort humiliait les uns, culpabilisait les autres. La perversité de la sélection finale se faisait là.
Arrivés au camp, « on nous a tatoué un numéro sur le bras. En un instant, nous avons compris que nous étions hors du monde. Ce n’était pas une prison ordinaire. Cette mise en scène signifiait notre exclusion. L’effet que cela produisait sur nous était parfaitement calculé »[6].
Puis les déportés voyaient la fumée sortir des fours crématoires avec une odeur horrible et permanente. Ils comprenaient tout au point d’accepter le sort, de consentir à disparaître.
Ceux qui restaient attendaient leur tour, mais renouvelaient chaque jour l’envie de survivre, pensaient au miracle, et renouaient des liens entre eux. Ils retrouvaient pitié et compassion, entraide et bienveillance. Le bien s’immisçait au milieu du mal, la vie reprenait ses droits, l’espoir revenait. Puis la libération, le retour, la fin du cauchemar. D’abord le silence, le besoin d’oublier. Puis, parler, raconter, témoigner.
Témoigner, c’est agir, c’est initier un débat entre générations, c’est enrichir le présent d’une réflexion pour demain. Simone Veil a survécu, avec elle le devoir de mémoire s’est installé dans les consciences pour que, paraît-il, ça ne recommence pas.
Il y a encore peu, personne ne doutait que le mal était derrière nous. Mais aujourd’hui, nous vivons dans un monde confus et perturbé qui perd le sens des mots et, avec eux, celui de la réalité et des leçons de l’Histoire. Quand les témoins disparaissent, qui va continuer à parler à leur place ?
Si le temps fait son œuvre et que la parole du souvenir se muséifie, c’est-à-dire se fige comme une statue de pierre que l’on peut déboulonner…
… Que reste-t-il de la mémoire et que reste-t-il du devoir ?
Il y a trente ans, Marguerite Duras pressentait déjà les limites et la fragilité de la mémoire de la Shoah. Elle en percevait toute la difficulté à en comprendre pour longtemps la réelle portée et la nécessaire introspection :
« La souffrance des camps […] ça ne peut pas s’oublier, c’est la mémoire des morts […]. Moi je me demande comment on peut être Juif aujourd’hui, comment un Juif peut accepter d’avoir subi ça. Les autres gens disent que ça a eu lieu. C’est terminé »[7].
« Le mal fondamental, le crime, c’est que les gens ne peuvent pas imaginer être Juif. Moi je ne peux pas imaginer être Juive : on ne peut pas l’imaginer mais on le sait. Les gens qui disent que le problème juif est terminé, c’est une bêtise énorme »[8].
L’intérêt de devoir de mémoire ne vient pas du culte du passé qui est régulièrement célébré et commémoré, mais de la capacité des générations suivantes à s’interroger en permanence sur ce passé pour lui donner un sens qui résonne de manière intacte et ferme jusqu’à aujourd’hui. S’il n’y a plus la capacité de comprendre et d’analyser ce passé, alors le devoir de mémoire est caduc, il ne sert à rien.
Or le sens n’est pas sui generis. Il se cultive et s’enrichit à l’école, en famille, dans les médias. Il exige un apprentissage constant, une mise en œuvre exigeante et continuelle, un savoir précis et fiable, en quête d’honnêteté et de vérité. Il incarne une pacification des esprits et une connivence civique. Le devoir de mémoire est un patriotisme de la raison qui ne peut s’incarner que dans une grande communion nationale.
Dans la société française actuelle, communautarisée, fracturée et divisée, que reste-t-il du devoir de mémoire et du sens qu’on lui donne ?
Faut-il se contenter de le réduire à la seule fabrication d’événements commémoratifs, dont la forme symbolique reste forte mais qui engendre une nonchalance intellectuelle et des fantasmes émotionnels tant la réalité morale et éducative qu’il revêt semble avoir déserté le langage familier et la pensée commune.
La sacralisation de la mémoire du génocide juif était le culte laïque par excellence pratiqué par toute la société française il y a encore peu; puis la bête païenne de l’amnésie collective a doucement pénétré en profondeur le système éducatif dans un premier temps, la jeunesse toute entière ensuite.
L’amnésie ici veut dire l’oubli du sens. Le sens de la mémoire de la Shoah est en train de se perdre, de disparaître des consciences. On en parle encore, c’est vrai, mais on ne sait plus ce que cela veut dire. Aujourd’hui, il y aurait des fascistes et des nazis partout.
On ne compte plus les invectives par lesquelles individus, groupes constitués ou même gouvernements, s’adressent à brassée les insultes, éculées mais graves, de nazi ou de fasciste . Chacun y va de ses accusations en reductio ad hitlerum qui diabolisent l’autre, l’adversaire politique, le citoyen libre, l’interlocuteur de débats impossibles.
On voit des nazis partout, surtout là où ils ne sont pas.
On ne veut pas voir les vrais nazis d’aujourd’hui, surtout là où ils sont
Toute altérité devient une menace ou une provocation alors que le devoir de mémoire dit exactement le contraire. On voudrait réduire l’autre au silence, alors que la mémoire lui donne la parole.
Le devoir de mémoire est tellement entré dans l’inconscient collectif, qu’il est lui-même devenu inconscient. Or, que devient un tel devoir de mémoire s’il n’existe plus la pleine conscience que ce devoir exige.
Le totalitarisme woke fait des ravages dans les universités américaines et en Europe. C’est la haine structurelle de la cancel culture qui attaque le Juif en tant que réalité sociale et culturelle, en tant qu’archétype blanc fatalement colonialiste, raciste et dominateur, émanation résiduelle et honnie d’une société occidentale civilisée, universaliste, rationnelle et moderne.
Cet antisémitisme mondialisé rejoint et renforce l’antisémitisme islamique dont les fondements sont coraniques (religieux) et historiques (Frères musulmans). L’un se nourrit de l’autre, et prétend prendre le pouvoir au nom même d’une violence légitimée et revendiquée, dont la mécanique est toujours la même : isoler et cibler, dénoncer et culpabiliser, effacer et anéantir.
Qui saura voir et comprendre cette nouvelle menace, sans détourner le regard, sans agiter les fantômes du passé ?
Le nazisme est devant nous, il a un nouveau visage.
Ignorer le sens des mots que l’ont dit, c’est refuser de comprendre le sens profond de la pensée que ces mots expriment. C’est pire que le nazisme. C’est tuer par inadvertance, presque par indifférence. « Free Palestine, du Jourdain à la mer », c’est comme scander Heil Hitler, la conscience de tuer en moins.
* Le prénom a été modifié
[1] Déclaration sur la chaîne d’information LCI le 15 juin 2024.
[2] Simone Veil, L’aube à Birkenau, Les Arènes, Paris, 2018, récit recueilli par David Teboul.
[3] Ibid, page 61
[4] Ibid, page 66
[5] Ibid, page 71
[6] Ibid, page 74
[7] M.Duras, Le monde extérieur, outside 2, P.O.L, 1993, page 28
[8] M.Duras, ibid, page 2
