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Double vie

Le rabbin Yosef Paryzer, reconnu coupable d'avoir utilisé le pseudonyme "Jack Segal" pour tromper jusqu'à 12 femmes afin qu'elles aient des relations sexuelles avec lui
Le rabbin Yosef Paryzer, reconnu coupable d'avoir utilisé le pseudonyme "Jack Segal" pour tromper jusqu'à 12 femmes afin qu'elles aient des relations sexuelles avec lui

Il est 22h47.

Dans un appartement du centre de Jérusalem, une femme relit un message qui clignote encore sur son téléphone.

« Avec toi, c’est différent. »

Il s’appelle Jack Segal.
Célibataire.
Laïc.
Travaille avec des chiens-guides pour malvoyants.
Vit en colocation.
Cherche du sérieux.

Ils se sont rencontrés sur une application de rencontre. Rien d’exceptionnel. Un échange poli, puis un autre. Rapidement, les conversations deviennent longues, denses, presque intimes. Il ne parle pas comme les autres. Il écoute. Il reformule. Il pose des questions précises. Il semble sincèrement intéressé.

Il ne force rien.
Il construit.

Il parle d’avenir sans empressement. De stabilité. D’un désir de fonder quelque chose de vrai. Il envoie des messages tard le soir, juste assez pour maintenir le lien. Il disparaît parfois, mais jamais brutalement. Toujours une explication. Toujours une logique.

Les week-ends sont compliqués.
Les fêtes aussi.
La famille ? À l’étranger.

Rien d’alarmant. Juste des détails.

Un dîner. Un regard soutenu. Des confidences sur son enfance. Des silences partagés qui ressemblent à de la profondeur. Certaines commencent à imaginer la suite. Un appartement. Un engagement. Peut-être un mariage.

Puis viennent les fissures.

Pas une révélation spectaculaire. Pas une preuve accablante. Juste une sensation. Une cohérence qui sonne faux. Une impossibilité persistante de croiser un ami, un collègue, une trace concrète de cette vie racontée.

Le doute s’infiltre.

Un soir, elle demande une pièce d’identité.

Le silence qui suit est plus parlant que n’importe quel aveu.

Le nom sur la carte ne correspond pas.

Jack Segal n’existe pas.

L’homme en face d’elle s’appelle Yosef Fraizer.
Il est marié.
Père de famille.
Rabbin. Enseignant dans une yeshiva de la région de Jérusalem.

La pièce semble se contracter.
Tout bascule.

Ce n’était pas une omission.
C’était une construction.

Entre 2016 et 2023, il aurait créé cette identité fictive et noué des relations avec une trentaine de femmes. Parfois simultanément. Les mêmes mots. Les mêmes promesses. Les mêmes scénarios adaptés à chacune.

Un amour personnalisé. Industrialisé.

En janvier 2026, la justice israélienne le reconnaît coupable dans douze cas d’obtention de chose par tromperie.

La formule est froide. Technique. Administrative.

Mais derrière ces mots se cache une question vertigineuse.

Si l’on consent à une relation avec un homme qui n’existe pas, à quoi a-t-on réellement consenti ?

À un mensonge ?
À une illusion ?
Ou à une identité falsifiée au point d’annuler la réalité même du choix ?

Ce qui trouble, ce n’est pas seulement la trahison conjugale.

C’est la facilité.

La facilité avec laquelle un écran peut fabriquer une vie crédible.
La facilité avec laquelle une biographie bien écrite devient une vérité provisoire.
La facilité avec laquelle nous acceptons une histoire cohérente parce que nous avons envie qu’elle le soit.

Il n’a pas inventé un personnage extravagant.
Il a inventé quelqu’un de plausible.

Suffisamment imparfait pour paraître réel.
Suffisamment présent pour rassurer.
Suffisamment absent pour ne jamais être totalement vérifiable.

Israël est une société d’identités fortes. Religieuses. Culturelles. Familiales. Ici, le nom, le statut, l’appartenance structurent la vie sociale.

Et pourtant, dans l’espace numérique, ces frontières deviennent poreuses.

Le smartphone efface les quartiers.
Il efface les codes vestimentaires.
Il efface les appartenances visibles.

Le jour, enseignant religieux.
Le soir, célibataire urbain connecté.

Deux mondes qui ne se croisent pas.
Sauf derrière un écran.

Peut-être que cette affaire ne raconte pas seulement la chute d’un homme.

Elle raconte une époque.

Une époque où l’identité est devenue narrative. Où l’on ne ment plus frontalement — on scénarise. Où quelques photos, un prénom crédible et une histoire cohérente suffisent à suspendre l’incrédulité.

Les victimes parlent de sidération. Pas seulement de chagrin.

Parce que ce qui s’effondre n’est pas une relation.

C’est la certitude de savoir à qui l’on parlait.

Et dans un pays où l’identité est une question existentielle, peut-être que la véritable fracture est là : dans la facilité avec laquelle, aujourd’hui, on peut devenir quelqu’un d’autre.

Jusqu’au moment précis où l’on demande, simplement, une carte d’identité.

Et que toute la fiction s’écroule.

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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