Double déviance

Il y avait ces réunions du groupe. Et puis, il y avait ces éruptions individuelles qui parfois, inopinément, rompaient le train-train quotidien de ses activités et de ses réflexions. D’habitude, la dégustation d’un café, au calme de la terrasse ombragée, permettait d’évaluer l’enthousiasme ou l’indignation à l’origine de cette explosion. D’abord pour permettre son expression, ensuite pour déterminer la suite à lui donner. Habitude bienvenue, qui cette fois, offrit à cette vieille copine, prof de math, l’opportunité de nommer posément la cause de sa soudaine irruption. La prise de conscience claire d’une double déviance de la société dans laquelle nous baignons. Habitude qui offrit à Jonathan l’opportunité d’ouvrir les vannes à un récit qui n’avait besoin que de se libérer pleinement, immédiatement.

Pour commencer, une tricherie. Paul Valéry nous avait pourtant prévenu : « L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré ». Le territoire dit de la « Palestine » en est un exemple doublement douloureux.

D’un côté, les tenants d’une identité palestinienne arguent d’une continuité à travers les siècles d’une présence arabe indéniable sur ce territoire entier. Une continuité de présence qui s’est poursuivie jusqu’au remplacement par l’installation progressive d’une population juive. Conduisant à la « nakba ».

D’un autre côté, le roman historico-religieux du judaïsme s’attache à la fois à ressusciter le passé géographique biblique et à sous-évaluer la réalité d’une présence arabe lors du retour juif en terre d’Israël. Permettant ainsi, a contrario, de nier toute réalité à une quelconque identité palestinienne, soit historiquement fondée, soit actuelle.

« L’histoire est fonction de l’ignorance et des préjugés de l’historien » nous a dit à son tour Aldous Huxley.

Cette double tricherie conduit à une évidence aveuglante et à une surprise paradoxale. L’évidence est celle de l’existence présente d’une identité palestinienne. Fondée non pas sur la réalité d’un récit historique artificiel, préfabriqué. Mais sur la réalité vivante actuelle, générée justement par le combat contre ceux qui la nient.

Évidence qui mène, elle, à son paradoxe jumeau. Cet Israël qui combat la présence palestinienne en est le créateur. Ô paradoxe des paradoxes, comme le Juif selon Sartre est créé par ceux qui l’abhorrent, le Palestinien est la créature de l’Israélien.

Sur cette première tricherie, s’est superposée une seconde. La trahison d’un des plus beaux projets que l’humanité a créés. La trahison du sionisme. Non content d’être le peuple qui a traversé des millénaires, en dépit de toutes avanies, avec sa langue, sa religion, ses traditions, sa culture, le judaïsme a créé l’État d’Israël. Invention unique d’une nation de liberté, égalité, fraternité. Indépendante, démocratique, multi-ethnique, défrichant une terre aride, s’imposant dans un environnement régional hostile et violent, développant en accéléré une richesse de vie culturelle, scientifique, économique, hors du commun des nations.

Bien sûr le modèle ainsi conçu s’est au fil du temps effiloché, modifié, perverti. Bien sûr, comme partout, la vie politique s’est chargée de perturber la vie démocratique, d’altérer les principes originaux. Et bien sûr, la complexité de l’environnement, les erreurs inévitablement liées aux confrontations et guerres à répétition, la perversion du jeu d’influence des grandes puissances ont en quelque sorte normalisé le « modèle original originel ».

Plus une déviation qu’une trahison. Trahison qui s’est effectuée, elle, insidieusement d’abord, ouvertement ensuite, les vingt dernières années. Par la captation, puis l’imposition d’un pouvoir exécutif et législatif de nature mafieuse, personnalisée. Par l’introduction dans la vie civique d’un extrémisme religieux, conduisant à la transformation de la démocratie en théocratie. Trahison qui, surtout, invasive, a métastasé dans une part importante de la population israélienne. Population conditionnée par la force de séduction d’un pouvoir manichéen, par l’accumulation des forces extérieures destructrices. Population qui oublie dans la nécessité des combats de survie, la nécessité de perpétuer en même temps la fidélité aux principes sionistes, éthiques, humanitaires. Population oublieuse de la réflexion d’Albert Einstein, « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».

Soucieux de sortir sa copine des affres de sa double illumination matinale, Jonathan choisit de décaler la conséquence de son constat. Effectivement, le poids fatal de l’histoire, le dévoiement du projet initial, pèsent chacun sur la réalité israélienne présente. Mais pèsent tout autant sinon plus, l’aveuglement du monde, par une autre dualité. Sur le cancer de l’antijudaïsme qui ronge toutes les autres nations, à travers tous les siècles. Qui vient de renaître de dessous les cendres de la Shoah. Et sur la cécité des nations sur le rôle héroïque de rempart que remplit Israël, avec ses excès comme aves son courage, face à la barbarie islamiste et à la libération de la tentation dictatoriale.

Il ajouta, pour la rassurer, « rien n’est jamais perdu, souviens-toi de Gramsci, ‘le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté' ».

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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