D’où vient la puissance douce turque ? Un Soft power réfléchi

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, avec en toile de fond une photographie de Sainte-Sophie de l'époque byzantine, l'une des principales attractions touristiques d'Istanbul dans le quartier historique de Sultanahmet à Istanbul, prononce une allocution télévisée à la nation, à Ankara, Turquie, vendredi 10 juillet, 2020. Erdogan a officiellement reconverti Sainte-Sophie en mosquée et l'a déclarée ouverte au culte musulman, quelques heures après que le plus haut tribunal administratif de Turquie a annulé une décision de 1934 qui avait fait du monument religieux un musée. (Service de presse présidentiel via AP, Pool)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, avec en toile de fond une photographie de Sainte-Sophie de l'époque byzantine, l'une des principales attractions touristiques d'Istanbul dans le quartier historique de Sultanahmet à Istanbul, prononce une allocution télévisée à la nation, à Ankara, Turquie, vendredi 10 juillet, 2020. Erdogan a officiellement reconverti Sainte-Sophie en mosquée et l'a déclarée ouverte au culte musulman, quelques heures après que le plus haut tribunal administratif de Turquie a annulé une décision de 1934 qui avait fait du monument religieux un musée. (Service de presse présidentiel via AP, Pool)

La tension actuelle entre le « monde arabe » d’un bord et de la république islamique iranienne et la république de Turquie remet cette région sur la bouillante carte géopolitique régionale.

Rappelons que la guerre contre Syrie a bouleversé les alliances, et le blocus contre le Qatar a exacerbé les liens diplomatiques, et toute quiétude devient un rêve éphémère.

Une région ambitionnée par toutes les puissances. Et de tous les temps, contrôler Damas signifie formellement contrôler la géopolitique, le commerce et tout mouvement militaire du Moyen-Orient.

Avoir la coopération de certains pays clés (Jordanie, Syrie, Irak, Turquie et Iran) signifie un contrôle territorial du carrefour du Moyen-Orient, un accès à la mer méditerranéenne ou le contrôle des détroits (Ormuz/Bab Mendeb) et un emplacement de force face à l’entité sioniste.

Mais comment les pays arrivent à manier le « Soft Power » pour réussir leur « Hard Power » ?

Ce billet est consacré à la Turquie et son « soft power » favori, les productions cinématographiques.

Le cas de la Turquie :

Dès les années 90, soit 10 ans avant la prise de pouvoir de Reggeb Tayyeb Erdogan, Neccmetin Erbakan, malgré son bref passage au poste de Premier ministre, instaure une politique d’ouverture commerciale envers les pays musulmans, du Maroc à l’Indonésie. Les tensions avec l’Union européenne poussent la Turquie à réorienter sa politique étrangère vers le Moyen-Orient, la République arabe syrienne sera la première bénéficiaire de cette ouverture accentuée par le Premier ministre Erdogan.

Au cours des années 2000, la Syrie devient la porte d’entrée de la Turquie au Moyen-Orient, une option facilitée par les réformes économiques et l’ouverture du président Bachar al Assad, ainsi la Turquie se définit par elle-même comme puissance régionale.

Pour arriver à normaliser les relations turco-syriennes, l’état turc opte pour la stratégie « Zéro problème avec son voisinage immédiat ». Théorie imaginée par le professeur Ahmet Davutoglo dans son livre « Profondeur stratégique : la position internationale de la Turquie », paru en 2001, édition Kuru Yayinlari. [i]. La mauvaise gestion des protestations de 2011 par l’appareil sécuritaire syrien poussera la Turquie à se détourner d’Assad et à renforcer ses liens avec le Qatar, l’Iran et avec la Libye Tripolitaine.

Le « Soft Power » turc au service de la géopolitique :

Le mécanisme privilégié du « soft Power » de la puissance politique turque est le média télévisuel. Dès l’accession du gouvernement Erdogan, les tentacules médiatiques turcs mettent en application la doctrine de Davutoglo, sous le slogan « Yeni Osmanlıcılık»[ii].

La Turquie s’impose comme leader culturel et audiovisuel dans le monde arabe grâce à des séries, films et musique. À titre d’exemple, la série romantique quotidienne « Gumuş » a été suivie par 85 millions de téléspectateurs arabes.[iii] Un record jamais égalé, même par la puissance cinématographique égyptienne. La Turquie a commercialisé en 2011 plus de 100 feuilletons dans la région, ce qui a généré plus de 60 millions de dollars pour le pays.[iv]

 

Le feuilleton phare « Ertughul » est un réel succès planétaire. La série a connu un succès massif en Turquie et dans le monde musulman. Elle a été saluée par le président Recep Tayyip Erdoğan, et a ensuite été à la fois estimée, et naturellement fulminée, dans le monde musulman au sens large.

Plus récemment, il a connu un succès retentissant au Pakistan après que leur Premier ministre, Imran Khan, l’ait recommandé à ses citoyens (58 millions de visionnements en quelques jours). Cette recommandation n’est point anodine, elle est due aux tensions avec l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Il faut s’attarder sur les messages subliminaux de cette production, son impact est ahurissant sur la perception arabe, et maghrébine en particulier, de la Turquie. Le penchant nationaliste Othoman irrite plus les anti-Erdogan. Idem pour le message islamique envoyé par la reconversion d’Agia Sophia en mosquée, dans un monde « arabe » en perdition, la force turque régionalement est bien accueillie en générale parmi le grand public, malgré le battage médiatique hostile.

La hausse vertigineuse des audiences, la popularité du tourisme turc et la forte notoriété du président Erdogan pousseront les grands médias arabes à proscrire toute diffusion cinématographique des films et séries turcs sur leurs chaines[v].

Cette décision est légitimée par le rapprochement de la Turquie avec la Russie en Syrie, l’aménagement de la base militaire turque au Qatar (suite aux accords bilatéraux de 2014) et la non-coopération d’Erdogan avec l’Arabie-Saoudite dans le dossier du meurtre de Jamal Khashoggi au consulat de son pays à Istanbul.

En véhiculant le mode de vie d’une Turquie musulmane, ouverte et moderne, d’un pays héritier de la civilisation ottomane et acceptant une démocratie libérale (laïque et nationaliste), le voisinage arabe peut espérer la même démocratie, le même mode de vie, les mêmes libertés et droits.

 

Pour réussir leur géopolitique populaire, les pays ciblent le public cible apte à recevoir le message, petit à petit, le cercle s’élargit et la base populaire devient concrète sur le terrain. Cependant, certains pays, comme l’Iran, peuvent avoir des procédés différents à cause de l’idéologie et la raison d’État (voir les différentes conceptions de raison d’État, selon Kant ou Machiavel).[vi]

[i] Analyse de la doctrine sur le site Iris, compte rendu par Jana Jabbour

[ii] Le néo-ottomanisme vise à augmenter l’influence de la Turquie dans les régions anciennement sous la domination de l’Empire ottoman, Dorothée SCHMID, responsable du Programme Turquie / Moyen-Orient de l’Ifri

[iii] Étude sur l’impact des feuilletons turcs sur le spectateur arabe : Du Maroc au Yémen, par le doctorant Zeendal Basheer et Gonegai Abdelkader, chaire de recherche publicité et communication, faculté des lettres et des sciences, Université Ben M’sik Hassan II de Casablanca

à propos de l'auteur
Analyste politique région MENA, Walid se préoccupe particulièrement des affaires directes et indirectes concernant le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.
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