Dommages collatéraux

Les Palestiniens fuyant le nord de la bande de Gaza après un avertissement de l'armée israélienne demandant une évacuation sans précédent du nord de l'enclave côtière, le 13 octobre 2023. (Crédit : Hatem Moussa/AP Photo)
Les Palestiniens fuyant le nord de la bande de Gaza après un avertissement de l'armée israélienne demandant une évacuation sans précédent du nord de l'enclave côtière, le 13 octobre 2023. (Crédit : Hatem Moussa/AP Photo)

Il était curieux de voir comment elle allait s’en sortir. Shoshana, assistante sociale respectable et respectée, plus tout à fait jeune, plus « écouteuse » que « diseuse », discrètement élégante, participante habituelle à leurs réunions, lui avait fait part de son intention exceptionnelle. Se lever pour une fois, et rappeler au groupe deux ou trois vérités que ces temps difficiles rendaient invisibles, sinon inaudibles. Vérités qu’elle estimait, pour sa part, ne pas devoir être oubliées. Curieux et admiratif par ailleurs. Car, effectivement, encore écorchés vifs par le traumatisme du massacre du 7 octobre, indignés par la réapparition d’un antisémitisme soudainement revigoré, émus au cœur par le sort des otages et le supplice chinois des libérations au compte-gouttes, tous partageaient une émotion totale, unitaire, de peine et de rage.

Le premier constat fut celui d’une intelligence tactique indéniable. Peut-être féminine se dit Jonathan, peut-être lui-même un peu macho. Elle commença par exprimer, sobrement, sans effet de manches, mais avec une sincérité pleine, palpable, son engagement dans la volonté d’anéantissement du Hamas et politique et militaire. Et pour ce faire, d’une guerre obligée sur son territoire bunker de Gaza. Acceptant d’avance ce que cela représentait d’inévitable en terme de destruction et de mort d’enfants, femmes, vieillards, hommes. Il n’y a pas de guerres justes, dit-elle, il y a, malheureusement, des guerres justifiées. En l’occurrence, éliminant le risque de tout nouveau 7 octobre, et de tolérance d’un bombardement permanent, comme les vingt dernières années, des localités israéliennes frontières.

Elle poussa même son entreprise de « déminage » un cran plus avant. Elle quitta le littoral méditerranéen pour les territoires intérieurs. Bien qu’elle soit, dit-elle, opposée à la politique d’implantation en Cisjordanie, elle faisait le distinguo entre la partie « autorisée » et ce qu’elle nomma, faute de mieux, la partie « sauvage ». Dans la première, se produisait, de fait, une forme de développement économique, urbanistique, positif pour les deux communautés, palestinienne et israélienne. C’est dans la seconde que le dramatique de la situation la révoltait.

Il fallait bien, cependant, entrer dans le dur. Passer de la caresse à la claque. Une nouvelle fois, Jonathan apprécia l’habileté de gestion de la transition. A ce stade, dans ce contexte souligna Shoshana, il est normal d’être dans la solidarité totale. Dans la colère. Jusque dans la volonté commune de punition, de vengeance. Mais aussi, avec ce que cette normalité implique de risque. Un risque qui porte un nom. Particulièrement dans l’univers juif. Qui est celui du respect de la vie. De la personne humaine. Ce nom est celui, justement, de déshumanisation.

Deux expériences, toutes chaudes, m’ont conduite à la nécessité de vous en alerter. Gaza d’abord. La vision de la cohorte des déplacés du nord au sud. Procession sans fin de vieillards chancelants, d’enfants nichés dans les robes de leurs mères, baluchons sur les épaules, haillons, voitures roulantes, charrettes débordantes. Dans les ruines, la poussière. Le couple d’amis intimes à qui je faisais part d’une compassion spontanée, m’ont, tout aussi spontanément, renvoyé à l’exclusivité de leur compassion, à eux deux. Réservée au camp des souffrants israéliens. L’autre camp a choisi. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. Le « bien fait pour eux » n’était pas très loin. Les territoires occupés ensuite. L’entière focalisation sur le tragique du 7 octobre, sur le tragique de la guerre, de la mort et des blessures des soldats, sur le tragique des otages, de leurs familles, détournent de toute attention au développement du tragique dans la partie « sauvage » des territoires occupés. L’activisme des extrémistes du gouvernement, la passivité complice de l’armée et de la police locales, accompagnent l’aggravation croissante des exactions envers les personnes et les biens palestiniens par des jeunes colons, racistes fous de dieu, décomplexés. Désignation qui m’a été, elle, renvoyée dans les dents, par un très bon ami, religieux modéré. Qui considère que cette évolution est dans l’ordre des choses bibliques. Et que je ne suis qu’une égarée d’un gauchisme rétrograde.

Jonathan vit alors la conclusion tomber, lourde, sans fard. Chacun ses opinions, ses engagements. Méfions nous simplement, nous, pauvres mortels, que ni les unes, ni les autres, n’annihilent notre sens de l’humain. Aux dommages collatéraux de cette guerre, comme de toute guerre, et ce, malgré la réelle politique de préservation de la population civile pratiquée par l’armée israélienne, n’ajoutons pas le dommage moral qui nous menace. Gardons conscience de la souffrance des autres civils. Ne laissons pas se libérer, en notre nom, les pires instincts d’une secte de religieux extrémistes.

Un silence, dense, prolongé, suivit cette conclusion. Que Jonathan ne se sentait pas autorisé à interrompre. Jusqu’à ce que Shoshana, à sa propre surprise ne le fit. Elle proposa ce qu’elle appela un « codicille ». Ne devenez pas le jouet de la fausse humanisation médiatique. Qui par simplification, répétition à l’infini, suivisme, clientélisme, caricature plus qu’elle n’éclaire, réduise plus qu’elle n’élargisse. Je me permets de plagier le bon maître Rabelais : « “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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