Dispute entre chrétiens à propos du judaïsme

Le commentaire d’un prêtre catholique à la suite de mon article « Le catholicisme d’Israël » sur le blog du Times of Israël m’a semblé intéressant, son positionnement antisémite concernant un grand nombre de chrétiens. Il révèle à l’intérieur du christianisme, et plus précisément à l’intérieur de l’Église Catholique, un questionnement, un désaccord, une dispute à propos de la relation avec le judaïsme. Cette discussion concerne aussi les juifs puisque de l’issue du débat dépend l’attitude des chrétiens (et du monde occidental) envers Israël.

Voici ce commentaire (légèrement raccourci) :

« La théologie chrétienne, telle que formulée par Paul de Tarse, ne laisse aucune légitimité au judaïsme. (…) L’Église ne peut pas reconnaître de légitimité morale au refus de se soumettre à son autorité. En tant que Corps du Christ, elle représente (au sens juridique) le Fils de Dieu, donc Dieu lui-même. (…) Je ne pense pas que le désir de paix entre les hommes justifie la falsification du christianisme. Le fait que des théologiens catholiques libéraux se soient engagés dans la voie d’un « dialogue » avec le judaïsme n’est prometteur ni pour le judaïsme ni pour le christianisme. Ce qui est faux n’est jamais prometteur. Le christianisme épuré de son « polythéisme » (le dogme trinitaire) n’aurait plus rien du tout pour justifier son existence. Il tomberait en morceaux. Comme ce sabordage serait refusé par ses activistes les plus loyaux, il susciterait forcément une vigoureuse réaction de réforme traditionaliste, qui aurait pour effet un énorme regain d’antisémitisme chrétien.

Le néocatholicisme de Vatican II ne tiendra pas. Il ne le peut pas, parce qu’il fait fi de la tradition chrétienne, à commencer par les écrits néotestamentaires. Le christianisme est un système de pensée complet et fermé, dont le socle inamovible est la relation unique qu’entretient une hiérarchie unique avec le Dieu unique. (…) Ce que l’Église réclame pour elle, elle doit le prendre à Israël. Ce qu’Israël veut conserver pour lui, il doit le refuser à l’Église. La concurrence entre l’Église et Israël est ontologique. C’est l’un ou l’autre, en vertu de l’implacable loi de non-contradiction. 

Les conséquences politiques de cet affrontement sont vertigineuses. (…) Même si les chrétiens, dans leur écrasante majorité, n’ont aucune conscience de leur mission théocratique et ne veulent même pas en entendre parler, celle-ci est pourtant inséparable de la royauté de Jésus-Christ, et offre une alternative cohérente à la morale démocratique, qui est philosophiquement incompatible avec la foi chrétienne…

Bref, il me semble qu’un chrétien ne peut pas aimer le judaïsme sans trahir le christianisme. Et qu’un juif ne peut pas aimer le christianisme sans trahir le judaïsme. Cette conclusion est dure, certainement, mais je la crois intellectuellement honnête. »

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Voici ci-dessous la réaction d’un ami aux propos de l’abbé Quencez :

« Il y a une cohérence totale voire irréfutable dans l’argumentaire de l’auteur de ce texte. Toutefois je crois qu’il se trompe sur l’essentiel, à savoir qu’il pense que le dialogue entre judaïsme et christianisme devrait automatiquement avoir pour conséquence que l’un disparaisse au profit de l’autre et vice versa. Je pense, pour ma part, qu’un dialogue sans concession entre les deux est absolument vital car il est la garantie de leur absolue altérité et que c’est précisément pour cela qu’ils ont besoin d’apprendre à se connaître mutuellement. L’un ne peut pas se passer de l’existence inaliénable de l’autre comme son absolu vis-à-vis, comme son alter ego. Il ne s’agit donc pas pour eux de vouloir se rapprocher l’un de l’autre en essayant de minimiser ou de dépasser leurs inconciliables différences mais de s’engager résolument dans une synergie qui ne peut être que féconde. Chacun reste unique et irréductible à l’autre mais ils sont appelés à marcher de concert en maintenant chacun son identité propre pour faire grandir ensemble notre monde en humanité. »

Suite aux propos de Roland Quencez parlant du désir de paix entre les hommes qui amènerait à « la falsification du christianisme », un autre ami m’a écrit :

« On suppose que ce qui rapproche les gens du judaïsme, c’est un désir de paix : pas pour ma part. Pour ma part c’est la recherche de la vérité. Et ce n’est pas une falsification du christianisme mais un enrichissement à travers une découverte de ses racines. »

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Il me semble difficile (et vain) de répondre de manière complète et approfondie aux arguments de Roland Quencez. Cependant je voudrais quand même reprendre quelques points de son bel exercice de logique cartésienne binaire (mais remplie de confusions entre plusieurs plans : religieux, politique, spirituel, humain, idéologique…).

Je commence dans le désordre par ce qui me paraît le plus inquiétant dans cette tonalité d’extrême-droite car il s’agit de considérer le christianisme comme une religion d’État, la religion de l’Europe et de l’Occident. La conséquence de ce genre de discours est qu’il faudrait non seulement épurer le christianisme de toute influence juive mais expulser tous les juifs de France et d’Europe. Et comme l’État d’Israël est illégitime et dangereux pour le christianisme il faudrait en fin de comptes « supprimer » le pays des juifs…

Roland Quencez voit dans cet affrontement entre chrétiens et juifs le combat entre Jacob et Esaü : « Les conséquences politiques de cet affrontement sont vertigineuses. ». Je perçois chez lui (comme chez les catholiques intégristes) la nostalgie de la  « chrétienté », cette époque où l’Église Catholique était en symbiose avec le pouvoir des rois catholiques d’Europe.

Cela fait aussi allusion à la romania, l’Empire romain chrétien. Cette théocratie est pour certains un rêve, un projet qui malheureusement pour eux n’est pas celui de l’Église Catholique qualifiée par Roland Quencez de « néocatholicisme de Vatican II ». Pour lui, si j’ai bien compris, l’Église est en danger du fait de sa relation avec le judaïsme qui l’ébranle jusque dans ses fondements.

L’évolution actuelle de l’Église Catholique est pour Roland Quencez synonyme de falsification car elle semble conduire à une épuration du « polythéisme ». Cet ajustement de la théologie chrétienne au judaïsme est pour lui un « sabordage » : le christianisme épuré de son paganisme « tomberait en morceaux ». Il est vrai que si, du jour au lendemain, le pape François décidait de déménager à Jérusalem et de « rendre » le Sacerdoce de l’Église à Israël cela susciterait une certaine incompréhension et probablement « une vigoureuse réaction de réforme traditionaliste, qui aurait pour effet un énorme regain d’antisémitisme chrétien ».

Heureusement l’Église a un rythme lent qui la conduit petit à petit à Jérusalem. Roland Quencez a raison, ce retour (un retournement !) des chrétiens dans le judaïsme est douloureux, voire traumatisant pour certains car il montre les failles théologiques d’un édifice religieux qui a pourtant tenu deux mille ans. Cette purification du christianisme au contact de la religion qui lui a donné naissance provoque des remous, des contractions, des résistances, mais le mouvement est lancé et plus rien de pourra arrêter ce processus qui a commencé depuis la naissance du christianisme dans la pays et le peuple de Jésus, Israël.

Pourquoi craindre cette mutation du christianisme qui est en réalité sa seule issue pour ressusciter à l’intérieur du judaïsme en tant que spiritualité d’Israël pour l’humanité ? En effet, le retour progressif des chrétiens dans la culture de leur fondateur est synonyme d’expansion de la connaissance du Dieu Un. Répétons-le, il ne s’agit pas de convertir les non-juifs au judaïsme mais de leur offrir enfin la Lumière qui depuis trop longtemps était cachée à l’intérieur du peuple juif opprimé par les nations.

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Au Moyen-Âge on parlait de disputes entre chrétiens et juifs, comme par exemple « la dispute de Barcelone » ou « la dispute de Paris ». Aujourd’hui, le judaïsme est devenu un sujet de controverse entre chrétiens. Sans parler des Protestants et des Orthodoxes, à l’intérieur même de l’Église Catholique, même si en apparence tout le monde est d’accord avec le pape, il y des nuances importantes. J’en vois au moins trois ou quatre :

1) Il y a tout d’abord la position officielle de l’Église qui reconnaît depuis Vatican II (1965) l’importance essentielle du judaïsme. Depuis, tous les papes ont continué dans le même sens. Jean-Paul II affirmait devant la synagogue de Rome, en 1986 : « La religion juive ne nous est pas extrinsèque mais d’une certaine manière, elle est intrinsèque à notre religion chrétienne ». (et depuis 1993 le Saint-Siège a reconnu l’État d’Israël)

2) L’autre position est une réaction d’anti-judaïsme. Le texte de Roland Quencez est dans cette lignée qui peut représenter des catholiques traditionalistes (qui rejettent Vatican II) à l’intérieur ou hors de l’Église (les intégristes).

3) La troisième position est ambiguë et pas très saine (le syncrétisme) ; elle s’inspire des chrétiens protestants appelés « Juifs messianiques ». Ce sont des catholiques qui « aiment » tellement Israël qu’ils en font presqu’un absolu (islamophobe) et s’identifient tellement au judaïsme qu’ils en singent les rites. Tout récemment un article sur ce sujet est paru dans le Times of Israël.

4) La quatrième position est celle de la majorité des catholiques : l’indifférence, l’ignorance, et par conséquent un antisémitisme latent car leur position correspond à celle des médias qui favorisent le « simplisme » : les juifs sont des méchants sionistes qui martyrisent les Palestiniens ; Jésus étant du côté des faible il est contre les oppresseurs israéliens…

Ce tableau catholique est plutôt sombre car même si la position officielle de l’Église Catholique a connu une évolution spectaculaire depuis une soixantaine d’années en encourageant les études d’hébreu et une meilleure connaissance du judaïsme, son attitude par rapport à Israël reste froide.

Heureusement, depuis quelques années une meilleure information est accessible grâce à des voyages en « Terre Sainte » qui ne sont plus exclusivement consacrés à des lieux de pèlerinages chrétiens : enfin on commence à rencontrer des juifs en Israël ! Et puis, de plus en plus de catholiques cherchent par eux-mêmes à mieux connaître le judaïsme et Israël, par exemple grâce à Akadem et à des associations comme l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF). L’Église Catholique de France est même à la pointe du dialogue judéo-chrétien dans le monde, grâce au SNRJ, le Service national pour les relations avec le judaïsme et au CIRDIC, Centre d’Initiatives pour les Relations et le Dialogue entre Juifs et Chrétiens. Et on pourrait encore citer de nombreuses initiatives pour améliorer les relations entre chrétiens et juifs et entre chrétiens et Israéliens.

Il y encore un long chemin à parcourir bien sûr mais on peut dire qu’il y a de bonnes raisons d’être optimistes. D’ailleurs ces disputes entre chrétiens sont plutôt positives car elles prouvent qu’il y a au sein de l’Église Catholique une réflexion qui s’intensifie ; ces débats montrent l’intérêt croissant des chrétiens pour le judaïsme et Israël.

Une dernière question pourrait être posée à la suite de cet article intitulé « Dispute entre chrétiens… » : pourquoi débattre entre chrétiens sur un site d’information israélien ? Cette question pourrait mériter un autre article mais je veux quand même proposer une amorce de réponse : lorsqu’on discute dans le cadre d’un attachement à Israël, même les disputes deviennent fécondes.

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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