Diplomates « Justes parmi les nations »

Scène du « Soldat oublié ». (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)
Scène du « Soldat oublié ». (Crédit : Road on the Show Productions Ltd)

Qu’il s’agisse de ma vie familiale ou de mes activités professionnelles, tout ce qui regarde le peuple juif et ses communautés ne peut me laisser indifférent. À cet égard les souvenirs de guerre que décrit René Arav m’ont profondément ému. J’ai moi aussi connu l’occupation nazie, mais ce que j’ai vécu n’approche en rien son témoignage bouleversant.

En août 1940, avec ma mère et mes frères et sœurs nous retrouvons notre chef de famille à Paris. Blessé, décoré à dix-huit ans à la fin de la Grande Guerre, Henri Pierret avait choisi, comme ses aïeux depuis les campagnes napoléoniennes, de rester dans l’armée. En 1939 il avait, pour la seconde fois et jusqu’à la fin de sa carrière militaire, choisi de reprendre du service au régiment de sapeurs-pompiers de Paris. Capitaine, il est nommé à la tête de la compagnie de Grenelle, dans le XVe arrondissement. Déjà, en juin 1940 il avait autorisé les sapeurs de deux centres de secours à quitter leurs postes, car ils voulaient continuer le combat. Cela lui valut la première d’une série de sanctions qui seront amnistiées après la guerre.

Inscrit dans une école privée, je vois début juin 1942 mon amie Édith porter l’étoile jaune imposée aux juifs. Elle disparait deux ou trois semaines plus tard, je ne sais ce qu’elle est devenue. Le 14 juillet, ce sont les vacances. Comme l’année précédente, mon père organise dans la cour de la caserne une cérémonie au drapeau avec tambours et clairon, manifestation naturellement interdite par l’occupant. Récidivant en 1943, il sera de nouveau puni et muté en banlieue.

Le 16 juillet, je suis heureux, c’est mon douzième anniversaire. Mon père s’est absenté, il ne nous rejoint que dans l’après-midi. Bouleversé, la voix saccadée, brisée, lui, le père d’une fratrie de sept, nous raconte les heures qu’il vient de vivre au Vélodrome d’Hiver. Plusieurs milliers de juifs, femmes et enfants surtout, y ont été enfermés aux premières heures du jour. Malgré les ordres transmis, il fait ouvrir les vannes d’incendie. C’est la ruée.

En avril 2019, à une cérémonie au Mémorial de la Shoah, ma sœur Marie-France, la « petite dernière », est assise à côté d’une dame seule. Nitsa Lew lui raconte ce qu’elle a vécu. À tout juste trois ans, mourant de faim et de soif, malade, elle a bu à satiété. « C’est donc à votre père que je dois d’être là, il m’a sauvé la vie », lui dit-elle.

Il a aussi protégé celle d’un autre porteur d’étoile jaune, le seul de sa compagnie. Le 17 juillet, il envoie l’un de ses hommes dans le XIe arrondissement prévenir son camarade et lui fera passer la ligne de démarcation. Revenu à la libération, il se retirera près d’Avignon.

Serge Klarsfeld me dira « Alain, le 16 juillet 1942, votre père représentait la France ».

Un autre aspect fondamental de l’adolescence franco-bulgare de René Arav m’a également touché, ce qu’il rapporte sur la conduite exemplaire des membres de la légation de France à Sofia. En effet, l’essentiel de ma carrière professionnelle s’est déroulé au sein du corps diplomatique. Venu de l’administration d’Outre-mer, l’indépendance de nos colonies m’a conduit vers d’autres horizons. Comme pour deux cents autres administrateurs ou magistrats, ce fut le Quai d’Orsay.

Le 24 janvier 2019, M. Reuven Rivlin, président d’Israël, y est précisément venu inaugurer une exposition consacrée aux diplomates qui, pendant la guerre et au risque de leur liberté sinon de leur vie, ont délivré des visas, des cartes de séjour, à plusieurs milliers de juifs, leur permettant de quitter leur pays de résidence.

Après avoir servi en Yougoslavie, dans les Balkans de l’auteur, je débarquais à Haïfa le 20 juillet 1986, comme un pèlerin des temps anciens. Avec ma voiture toutefois car je savais que, même ambassadeur, on ne peut compter sur son seul véhicule de fonction. Très vite je découvris la marque infamante du numéro matricule des camps de la mort gravé sur des avant-bras. Au cours des mois, j’entendis des récits aussi divers que terrifiants sur le calvaire subi ou raconté par mes interlocuteurs.

Je n’oublierai jamais le 2 mai 1989. À Yad Vashem pour la cérémonie du Yom HaShoah, la commémoration des 80 000 disparus dans la tourmente nazie, le Premier ministre Yitzhak Shamir nous raconta les derniers moments de son père. Ayant réussi à s’échapper du wagon où il venait d’être enfermé, il était revenu dans son village polonais. Là, ses voisins l’avaient repris et tué. Ce même jour, Yasser Arafat était reçu à l’Élysée. Il se flattait d’être le neveu du grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, fervent soutien de Hitler.

Un an plus tard, mon père vint nous rejoindre en Israël pour deux mois. Que se serait-il passé si lui, ou moi, avions évoqué cette journée douloureuse de la rafle du Vel’ d’Hiv’ devant nos invités au jour de notre fête nationale ! Mais il ne voulait jamais en parler. Cependant, comme je mentionnais en famille le Mémorial de la Déportation de Roglit, il souhaita s’y rendre. Je le vis se pencher sur quelques listes, cherchant un nom, des noms. Le 11 avril 1991, des drapeaux palestiniens vinrent souiller ce monument. Jour intentionnellement choisi, c’était le Yom HaShoah.

Alors que je me préparais à quitter Israël, j’obtins dans le même temps une grande satisfaction, l’attribution de la médaille des « Justes » à l’épouse d’un policier marseillais qui avait caché quelque temps une femme juive. Venue en France avant la guerre avec sa famille ukrainienne, Youra Kagarlitzkaya avait quitté Paris dès juin 1940 et erré pendant quatre ans en Provence. Retournée en URSS, elle décéda à Tachkent. Une lettre égarée dans les papiers d’une nièce vivant en Californie donnait l’adresse de sa sauveteuse. Cette parente me la communiqua. Veuve, retrouvée dans un village provençal, Madame Romagnan reçut la distinction prestigieuse de Yad Vashem.

Au printemps 2009, Simone Veil, connue en Israël, retrouvée en Belgique ou à Paris, accepta volontiers la requête de ma fille aînée. Agrégée, volontaire pour enseigner la géographie et l’histoire dans un collège du XXe arrondissement, Anne lui présenta un groupe d’élèves. L’accueil fut chaleureux, dura plus d’une heure. Au moment du départ, elle les embrassa tous.

Le 1er septembre suivant, accompagné du maire de ma commune provençale et de l’évêque du diocèse, je suis retourné à Auschwitz-Birkenau. C’était le soixantième anniversaire de l’entrée en Pologne des troupes allemandes. Le début d’une tragédie aux développements et aux conséquences incommensurables.

Souvenons-nous toujours.

à propos de l'auteur
Alain Pierret a notamment été ambassadeur de France au Niger, en Israël (juillet 1986-août 1991), en Belgique et auprès du Saint-Siège. Il fut ancien directeur des Nations Unies et des Organisations internationales au Quai d'Orsay de 1983 à 1986
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