« Dinah de-Malkhoutah dinah… » (La loi du royaume a force de loi…)

Ou comment les juifs, contrairement à d’autres cultures religieuses, ont pu franchir plus de 25 siècles d’exil sans s’auto-renier…

C’est une actualité brûlante en France, ces dernières semaines, qui me contraint à traiter de ce sujet concernant la philosophie politique du judaïsme, un judaïsme qui émerge à peine d’un interminable exil, au cours duquel il a dû dépenser des trésors d’ingéniosité exégétique pour vivre le mieux possible en terre étrangère, respectant les lois administratives de royaumes païens et polythéistes, sans toutefois manquer aux règles éthiques de la Torah.

En gros, on peut dire que le judaïsme rabbinique ou biblico-talmudique a réussi une alchimie unique : établir un consensus ou une comptabilité entre l’identité juive et la culture européenne… Visiblement, tout le monde n’a pas réussi un tel pari, aujourd’hui encore…

La loi du royaume est la loi, ou la loi du royaume a force de loi ou encore la loi du royaume est légale ou valide aux yeux de tous. Comment les jurisconsultes, les théologiens d’une nation répandue sur toute la surface de la terre ont-ils été conduits à promulguer un tel principe juridique ? C’est un principe unique dans les annales, de même que l’histoire du peuple d’Israël ne ressemble à aucune autre (Ernest Renan) avec ses vicissitudes, ses drames, voire ses tragédies.

La pire des punitions pour ce peuple a été et est encore l’exil, une situation dont le Deutéronome parle abondamment comme d’un événement à venir alors que la réalité en question est déjà là, bien présente dans la vie de tous les jours.

Comme la destruction du second Temple de Jérusalem par les légions romaines renvoyait aux calendes grecques toute espoir de rétablissement sur le territoire national, un sage talmudique, vivant en Babylonie au IIIe siècle de notre ère, et prénommé Samuel, a frappé cette formule, appelée à une grande postérité car elle a déterminé la survie du peuple dans un monde absolument hostile.

Il fallait donc une base, un instrument juridique, pour survivre dans une civilisation qui fut à deux doigts d’éradiquer la moindre trace de la culture religieuse d’une nation où Jésus était né…

Existe-t-il une réminiscence scripturaire, un verset biblique, dont un tel principe juridico-légal puisse se prévaloir ? Pas vraiment, mais en cherchant bien, on repère un chapitre du prophète Jérémie (29 ;7), lequel avait bien connu les affres de l’exil et qui était donc le mieux placé pour indiquer la voie à suivre, et surtout pour assurer une survie suffisante en attendant des jours meilleurs. Il faut citer ces versets car ils se passent de tout commentaire tant ils répondent à la situation critique de ce peuple, non seulement à cette époque mais encore de nos jours ; le sens est le suivant : il y a une vie après l’exil :

Bâtissez des maisons et habitez-y, plantez des jardins et mangez leurs fruits, prenez des femmes, engendrez fils et filles, prenez des femmes pour vos fils et donnez vos filles à des hommes, qu’elles enfantes fils et filles, recherchez la paix pour la ville où je vous ai déportés et intercédez pour elle auprès de Dieu car par sa paix vous aurez la paix…

C’est tout le contraire d’une déclaration de guerre ou du refus de s’intégrer ; c’est bien une charte régissant la vie en exil. Deux possibilités s’offrent à l’observateur : la petite Judée fut longtemps occupée par les Grecs et les Romains pour ne citer que ces deux exemples. Et on doit souligner que le principe de coexistence, la loi du royaume, c’est la loi (qui s’impose à tous) n’a de validité qu’à l’extérieur du pays d’Israël. Car, comment s’entendre avec une puissance occupante dont la culture religieuse est aux antipodes de celle des habitants de la Judée ?

Le terme royaume, lui-même, est très connoté puisque même Jésus l’utilise par opposition à ce qu’il recherche (mon royaume n’est pas de ce monde) et la littérature talmudique en fait de même lorsqu’elle désigne l’impiété des Grecs (malkhout yawan ha-recha’a) ou la cruauté des persécutions d’Hadrien (132-135) où la pratique religieuse et l’étude de la Torah étaient interdites sous peine des sanctions les plus graves.

Mais quel était le champ d’application d’un tel principe qui ne connaît que quatre occurrences dans le Talmud babylonien ? N’entrons pas dans les détails. Tout d’abord, et même si cela peut surprendre, il s’agissait de l’acquiescement à l’impôt. On en retrouve d’ailleurs la trace même dans la formule de Saint Marc : rendez à César ce qui est à César

C’est un aménagement sage et une intelligence politique très poussée : ne pas entrer en guerre avec le pouvoir en place, plus encore, ne pas donner à l’occupant le moindre prétexte d’alourdir encore un peu plus les souffrances du peuple. Pourtant, en bons juristes qu’ils étaient, les talmudistes (Traités de Nedarim, Baba Batra, Baba Qama, Guittin) ont donné des exemples concrets concernant la mise en application de ce fameux principe : comment, par exemple, utiliser des commodités de transport, construites à l’aide de matériaux confisqués ou expropriés ?

La loi juive interdit un tel usage, fondé sur la violence et le déni de justice. On donne aussi d’autres exemple, comme la nécessité de détruire des arbres ou des plantations pour permettre au monarque de faire manœuvrer son armée en temps de guerre… la réponse est la suivante : le roi est le propriétaire du pays et il a le droit d’agir comme bon lui semble. Donc, le principe s’applique.

Pour survivre, la loi juive a donc dû céder sur certains points, à partir du moment où les lois du royaume ne heurtent pas les fondements de l’éthique juive qui se confond avec l’éthique universelle (E. Levinas). Et qui est donc exigible de tout être qui porte sur son visage les traits de l’humain.

Quels sont les cas où la tradition commande de trépasser au lieu de transgresser, en gros quand donc le martyre est une nécessité absolue ? Dans trois cas cités dans le désordre : la débauche, le meurtre et l’idolâtrie… Hormis ces trois situations, le martyre est interdit.

Pour finir, il nous faut bien comprendre que toutes les spiritualités, toutes les religions toutes les doctrines éthiques ont tenté de s’accommoder de leur mieux du monde qui repose sur la violence, la non-vérité et la haine ou la jalousie. Comment agir ici bas pour que la parole remplace la violence, l’amour, la haine et l’accueil, le rejet ?

Les lois de la République (les royaumes de l’Antiquité) se placent au-dessus des lois religieuses, faute de quoi aucune coexistence n’est possible au sein d’une même société : on peut voir en ce sage Samuel du IIIe siècle de notre ère un lointain partisan de la laïcité, une laïcité intelligente s’adressant à des gens intelligents qu’ils n’acceptent pas qu’un simple morceau de tissu divise toute une nation…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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