Dina fondatrice de la treizième tribu

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

« Dina est la fille charnière entre l’identité d’Israël et l’universel humain. C’est à travers elle que se fonde la treizième tribu d’Israël qui fait l’unité d’Israël et en même temps le lien avec l’universel humain ».

Léon Ashkénazi, Vayishlah–Vayé’hi série 1984 cours 1 – 2ème partie.

Pour tenter de définir ce qu’est un Juif, un enfant d’Israël, on peut partir de la définition du rav Kook -en trois éléments- reprise par Yéhouda Léon Askénazi (Manitou) qui préfère au mot juif le mot Israël. Israël qu’est-ce que c’est ? Qui est Israël ? Manitou distingue trois conditions, trois forces, trois catégories, trois fonctions[1] :

Jacob : D’abord celle de l’engendreur, il faut d’abord fabriquer cette manière d’être homme au niveau des corps. C’est l’histoire des engendrements qu’on nous raconte. On cherche quelle mère pourra donner au père les fils qu’on attend. C’est tout le sens des récits, fabriquer d’abord les Kélim.

Moïse : Il faut ensuite insuffler une âme dans ce Kéli. Moïse va apporter cette neshama (âme) avec la Torah.

David : Ensuite il faut réussir la souveraineté de vivre la Torah.

Ben Ish‘Haï nous montre qu’effectivement ce résultat se trouve dans la guématria : Jacob 182 + Moshe 345 + David 14 = Israël 541

D’accord mais Israël ce n’est pas seulement cela. Israël n’est pas seulement Jacob, Moïse et David ; l’essentiel d’Israël c’est Dina, la fille de Jacob et Léa. Israël, ce n’est pas seulement un peuple, une religion et une terre, c’est au-delà de tout ça ; c’est indicible. Pour quelqu’un qui n’appartient pas au peuple d’Israël, qui ne pratique pas le judaïsme et qui n’est pas Israélien, il reste l’essentiel représenté par Dina, la fille de Jacob, la fille d’Israël.

D’où vient Dina ? Qui est-elle ?

Genèse 28,10 : « Yaakov sortit de Béer-Shéva et partit vers Harran ».

Yaakov est sorti de Béer-Shéva pour aller se marier (et s’éloigner de son frère Esav). Si tout s’était bien passé, Yaakov n’aurait dû avoir qu’une seule femme, son épouse Rachel (et sa servante), et Esav aurait dû épouser Léa (et sa servante). Ensemble, ils auraient dû constituer le peuple d’Israël.

Dès qu’il voit Rachel, Yaakov l’embrasse ; dès qu’il la voit, il comprend qu’il est en face de son zivoug (âme sœur), de celle qui l’aidera à dévoiler ce qui est caché en lui, de celle qui accomplira son tikoun (réparation) personnel, de celle qui peut le construire.

Le zivoug Yaakov/Léa, même s’il est très compliqué et porteur de grandes difficultés, n’est cependant pas impossible, puisque de lui sortira le Machia’h (le Messie). De lui sortira Yéhouda, et aussi Dina. Les Maîtres d’Israël disent que lorsque Léa apprit qu’elle était enceinte d’un septième garçon, elle comprit immédiatement (car elle était prophétesse comme toutes les matriarches), que si elle mettait au monde ce septième fils, Rachel n’aurait qu’un seul fils (les deux femmes savaient que Yaakov devait avoir douze fils).

Dans un sursaut de pitié pour Rachel, Léa a prié pour que l’enfant qu’elle portait se transforme en fille (c’est ce que dit le midrash). Peu de temps après, Rachel conçut et enfanta Yossef. Cela signifie que si Léa avait mis au monde un garçon, ce garçon aurait été Yossef. Ainsi, Dina et Yossef sont extrêmement liés l’un à l’autre. Il y a entre eux un lien d’âmes sœurs. Leur structure spirituelle (nishmatique) est identique, avec une dimension entièrement masculine chez Yossef, et une dimension entièrement féminine chez Dina.

Dina, le septième enfant de Léa et Yaakov, aurait dû être mariée à son oncle Esav pour remplacer sa mère Léa qui ne l’a pas été puisque c’est Yaakov qui l’a épousée. Ce dernier ayant caché Dina lors de la rencontre avec son frère (selon ce que dit le midrash), Dina n’a pas pu se marier avec lui. Elle n’a pas pu faire ce qu’elle était destinée à faire : changer le cœur d’Esav. Dina était destinée à répandre la spiritualité d’Israël dans le pays pour que Yaakov et ses enfants puissent s’y installer paisiblement. Cela a échoué car elle a été violée par Shrem (Sichem).

Sans Dina, l’histoire d’Israël ne peut pas commencer puisque sans elle, Israël n’est pas UN (e’had = 13). Dina est la seule fille de Yaakov, la seule fille d’Israël, elle est la « bat Israël ». Discrète dans la Torah et plus ou moins oubliée (par honte ? ou parce qu’elle est essentiellement femme, et donc cachée, pudique, ou bien plutôt parce que ce qui est le plus voilé dans la Torah est en réalité ce qui est le plus important), elle a pourtant un rôle essentiel, celui de relier Israël aux nations. Sans ce lien, sans cette réconciliation, Israël ne peut pas être Israël ; sans Dina, Yaakov ne peut pas devenir Israël.

וַתֵּצֵא דִינָה : « Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à Yaakov, sortit pour voir les filles du pays. » (Genèse 34,1)

Lorsqu’elle sort de chez son père pour fréquenter (voir) les filles du pays, Dina est remarquée par Shrem (Sichem). Ainsi, lorsque la spiritualité juive est confrontée aux autres spiritualités, elle est remarquée par les non-juifs qui la trouvent belle et la désirent.

Dina risque de se faire violer dans le sens où la spiritualité d’Israël risque d’être « volée » par des non-juifs qui la séparent de sa famille, de son père Israël. En effet, on ne peut pas aimer la spiritualité juive sans aimer Israël (le peuple juif et la Terre d’Israël) ; ce serait violer, usurper l’identité profonde d’Israël.

De même que Dina a été violée par Shrem, la spiritualité d’Israël a été récupérée par les nations et dénaturée, étant coupée de sa famille (de sa source). Plus tard, le christianisme et l’islam vont répandre la spiritualité d’Israël sur la terre, mais en la dénaturant, en la coupant de sa source juive.

Dina est femme dans le sens où elle est spiritualité (pas religion), à la manière de Miryam la prophétesse, la sœur de Moïse. Moïse est un « dirigeant » qui représente le pouvoir politique, tandis que son frère Aaron représente le pouvoir religieux, la prêtrise. Miryam incarne la troisième dimension, la dimension prophétique d’Israël, c’est pour cela qu’elle fait le lien entre les deux frères et avec le Peuple. Le don prophétique, à la différence de l’office sacerdotal ou royal, peut assurer sa succession dans l’Histoire par des femmes (Miryam, Hulda, Elisabeth, Hana…).

Le prophète joue un rôle avec le prêtre, dans le sacre du Roi : « Là, le prêtre Sadoq et le prophète Natan lui donneront l’onction comme Roi d’Israël ». (1Rois 1,32) Mais la prophétie n’est pas une institution comme la royauté et le sacerdoce : Israël peut se donner un roi, mais non un prophète ; celui-ci est un pur don d’HaChem, objet de promesse gratuitement accordée.

Dina est celle qui peut faire le lien entre les deux frères Yossef et Yéhouda, entre le politique et le religieux, parce qu’elle représente la dimension prophétique. Elle est la femme remplie de l’Esprit divin et qui porte la Parole. Dina est partout et nulle part, entre deux et dans les deux, elle est insaisissable. Elle est l’âme d’Israël, son cœur, sa spiritualité. Dina n’est ni Yéhouda ni Yossef, ni la religion d’Israël, ni sa politique ; et cependant, elle en est le soubassement indispensable, elle se trouve dans ces deux dimensions à la fois. Dina est le fondement d’Israël à partir duquel tout peut renaître. C’est ce qui ne meurt jamais.

Sichem, la ville de Dina

Dina a été violée à Sichem, et Yossef a été vendu à Sichem.  L’un et l’autre ont subi à Sichem l’humiliation ultime que peuvent subir une femme et un homme.

« La ville de Sichem avait été offerte en présent à Dina par le seigneur de la cité, Sichem, et étant donné qu’Osnath fille de Dina était l’épouse de Joseph, la possession de cette ville lui revenait de plein droit. » (commentaire de Berechit, la voix de la Torah, Elie Munk)

« Et moi je t’ai donné une épaule (une part) – Shekhèm (Sichem) – de plus qu’à tes frères, que j’ai prise de la main de l’Emori, par mon épée, par mon arc. » Genèse 48,22

Cette ville donnée à Dina est le lieu où le Messie d’Israël ET de l’humanité se révèle en tant que Messie de l’humanité et d’Israël UN, unis, ensemble. Ce n’est pas le lieu d’où rayonne le Messie (qui est Jérusalem), c’est le lieu de l’unité entre Israël et l’humanité. Sichem est la tige qui porte le fruit, (le fruit étant Jérusalem). C’est à cet endroit que débute la réalisation du Royaume voulu par le Roi. C’est là que toutes les nations se tournent ensemble vers la même direction, Jérusalem. Cette unité des nations se passe dans le lieu qui a le même nom que celui qui a à la fois violenté et aimé l’âme d’Israël, Dina.

Sichem est la part de Joseph (celui qui rassemble Israël et les Nations). Sichem est lieu (spirituel) de la connexion entre Israël et les Nations. C’est à Sichem que l’exil a commencé (Yossef vendu) et que l’exil se terminera. C’est à Sichem que Josué convoqua l’assemblée des tribus d’Israël, qu’il les encouragea à réaffirmer leur attachement à la Torah, et qu’elles ont reconnu le Dieu d’Israël comme étant leur Dieu (Josué 24, 1-32).

Le viol de Dina

La ville de Dina, Shrem est une ville de feu : en hébreu, Shrem a la même gematria (360) que le mot feu. Le violeur Shrem est fou amoureux (d’un amour de feu) de Dina et est prêt à devenir hébreu (à être circoncis) pour se marier avec elle. Dina rend fou celui qui tombe amoureux d’elle : le fils de Hamor, Shrem éprouve envers elle de la « dvekout ». s’attacha = תִּדְבַּק

« Son cœur (son âme) s’attacha à Dina fille de Yaakov, il aima la jeune fille, et parla au cœur de la jeune fille. » Genèse 34,3

Traduction d’André Chouraqui : « Son être colle à Dina »

Habituellement ce verbe ne concerne que l’amour maximum (passionné) que l’on peut éprouver envers HaChem (la « dvekout » des mystiques). C’est pour un homme envers une femme un sentiment excessif, une sorte de folie d’amour, de maladie d’amour qui rend fou. Et c’est ce sentiment que suscite Dina ! Sichem est attaché ou en quelque sorte « enchaîné » à Dina. Et pourtant, avant de l’aimer, Sichem a violé son corps, il a été violent avec elle, brutal comme l’ont été les Chrétiens avec l’âme d’Israël. Mais ensuite le violeur tombe amoureux de la violée. L’agresseur aime sa victime. Sa victime devient sa « maîtresse », elle a pris le dessus Et peut-être qu’elle aussi aime celui qui l’a brutalisée ?

Cela fait penser à la mère violée mexicaine, la chingada, et à la Vierge de Guadalupe, la « Reine du Mexique » : « Dans l’imagination des métis, Tonantzin/Guadalupe possède une réplique infernale : la Chingada. La Mère violée, ouverte au monde extérieur, déchirée par la conquête ; la Mère Vierge, fermée, invulnérable et qui enferme dans ses entrailles un fils. Entre la Chingada et Tonantzin-Guadalupe oscille la vie secrète du métis. » (Octavio Paz)

Alors qu’elle est fille d’Israël et orientale, la mère du Messie des Chrétiens a été déguisée en occidentale, on a fini par oublier son identité juive. Elle a, comme Dina, disparu en tant que fille de Yaakov. Aujourd’hui le violeur de Dina découvre son âme, la beauté de son cœur, et se trouve déstabilisé par un sentiment qui contredit ce qu’il a fait qui était anti-amour.

Les Chrétiens qui acceptent de s’approcher de Dina, de l’âme d’Israël, ressentent au début de la méfiance et ensuite de la fascination et, finalement, soit acceptent d’aimer en se laissant toucher, soit refusent ce débordement sentimental et le transforment en haine. En effet, ce retournement (cette téchouva qui est un aveu de culpabilité) peut être refusé car il n’est pas donné à tout le monde de se laisser aller à aimer ce qu’auparavant on n’aimait pas…

Tout cela, c’est « l’effet Dina ». Cette nouveauté est racontée dans le livre d’Esther mariée au roi du monde (Assuérus = le monde occidental). Elle lui dit un jour « je suis juive ». Le roi troublé accepte cependant d’aimer Esther sans la rejeter. C’est le miracle de Pourim qui sauve le peuple juif Israël. C’est ce miracle que nous sommes en train de vivre aujourd’hui avec « le phénomène Dina », l’âme d’Israël qui reflète le divin et attire tous les hommes, toute l’humanité.

Enfants de Dina

Dans le trio messianique Moïse, Aharon et Miryam il n’y a pas trois hommes ou trois structures, mais deux. La femme relie ces deux structures sans les confondre. Le Baal Chem Tov dit qu’il n’y aura qu’un seul Messie qui portera en lui les deux structures, avec une âme (essence) de type Yossef, dans le corps de Yéhouda. C’est Dina qui réalise cette union.

Aujourd’hui de plus en plus de goyim se situent au seuil d’Israël, sans en faire partie. Cette situation est inconfortable, certes, mais c’est leur identité. Une identité dans le désert. Une identité en chemin. Une tente, mais pas une maison. Ce n’est pas une identité figée, c’est plutôt une identité en germe à l’intérieur du ventre (utérus, rehem) de l’Egypte, une identité cachée et qui ne pourra prendre un nom que lorsqu’elle sortira du ventre de sa mère. Nous nous sentons « enfants de Dina » de la même manière qu’il y a les bnei Israël, les bnei Manashé, les bnei Dan, les bnei Yossef, les bnei David… il y a aussi les bnei Dina.

Dina mère (fondatrice) de la treizième tribu

Dina incarne la dimension féminine du Messie. Elle représente la 13ème tribu, LA femme (en plus des deux hommes). C’est la tribu qui « envahit » (conquiert, séduit) toute l’humanité tandis que les 12 autres tribus ne concernent que Israël.

Israël est « femme », récepteur (l’épouse du Cantique des cantiques) par rapport à HaChem, et émetteur (homme) par rapport à la 13ème tribu qui est « la Femme » (réceptivité). Mais en même temps cette tribu cachée à l’intérieur de l’humanité est aussi émettrice, elle diffuse le parfum du Messie, le parfum d’Israël (comme Rahav qui était vendeuse de parfums). Elle est dans la même catégorie messianique qu’Osnath épouse de Yossef, et Ephraïm (la 13ème tribu) qui est le « père » de Yéoshoua, l’époux secret de Rahav.

Grâce à Dina, le Dieu d’Israël peut petit à petit devenir le Dieu de toute l’humanité, chacun gardant sa religion et son identité propre. Dina porte en elle une part de la flamme messianique de Yossef (le Messie tourné vers l’extérieur d’Israël). Un jour, toute l’humanité aimera Dina et sera donc tout entière « israélisée » ou plutôt hébraïsée. Nous ne serons ni juifs ni israéliens, nous serons « hébreux » ; grâce à Dina.

[1] http://www.manitou-lhebreu.com/contenu-manitou/vayichlah-serie-1971,180?transcription=1

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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