Dialogue avec Tacettin Ertuğrul

Tacettin Ertugrul est docteur en philosophie des universités de Strasbourg, Galatasaray et membre associé du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (CREPHAC – Université de Strasbourg). Il publie Jacques Derrida et le problème de la technique en décembre 2020.

Pourriez-vous nous décrire comment fut réceptionnée la philosophie d’Heidegger, Arendt, Levinas ou Derrida au sein de l’université en Turquie ?

Tacettin Ertuğrul : Votre question nous amène à la question de l’héritage et des spectres. L’héritage de Heidegger n’est pas un mais multiple et il en va de même pour les autres. Vous me demandez alors quelles sont les apparitions de ces philosophes en Turquie… Il faudrait expliquer la réception de chacun de ces philosophes en suivant les différents parcours historiques, les circulations de leurs pensées et les aventures de leurs noms propres. Ce que je ne peux pas faire ici…

Mais j’aimerais partager avec vous quelques observations sur la situation actuelle. Il y a des recherches académiques sur ces penseurs en Turquie. Même s’il y a, bien sûr, encore beaucoup à faire, il y a des articles, des thèses, des numéros spéciaux des revues ou des livres… Nous pouvons mentionner les différents thèmes concernant les études sur Heidegger, de la question de l’être à la question de la technique…

Il s’agit des thèmes tels que, entre autres, la question de l’être, Dasein, l’ontologie, la question de la langue, la technique, l’art… Son grand livre, Être et Temps est accessible en turc. Bien sûr, il y a aussi d’autres traductions parmi lesquelles se trouvent Qu’est-ce que la métaphysique ?, Lettre sur l’humanisme, La « Phénoménologie de l’esprit » de Hegel, La question de la technique, etc… Quant à Arendt comme penseur politique, nous voyons également les différents thèmes de recherche, de la question du totalitarisme au féminisme…

On pourrait parler des thèmes tels que, entre autres, la question du politique, le pouvoir, l’espace public, le totalitarisme, la question du mal, la violence, la liberté… Un grand nombre de ses ouvrages majeurs sont accessibles en turc… Quant à Levinas comme penseur de l’altérité et de l’éthique, nous voyons les thèmes de recherche tels que, entre autres, la responsabilité, la question de l’autre, la justice… Il y a juste quelques traductions et les ouvrages majeurs de Levinas ne sont pas encore accessibles en turc. Je veux noter que les travaux sur Levinas sont moins nombreux que les autres.

Quant à Derrida… Il me semble que quelques événements méritent particulièrement d’être mentionnés : en 1993, Melih Başaran a publié son livre Et pourquoi (encore) la philosophie ? Déconstructions qui était, si je ne me trompe pas, le premier livre écrit en turc autour de la déconstruction… En 1997, Derrida est venu en Turquie pour donner une conférence, à l’Université du Bosphore, à un colloque organisé à l’initiative d’Önay Sözer qui est un phénoménologue turc… En 1999, Derrida a visité la Turquie pour la deuxième fois pour donner une conférence… La même année, la revue Toplumbilim a publié le premier numéro spécial consacré à Derrida dont l’éditeur était Ali Akay… Ce numéro spécial contient des articles sur Derrida et des traductions de certains textes de Derrida.

Nous pouvons dire que les travaux sur Derrida et les traductions de ses textes s’accumulent surtout depuis la fin des années 1990… Il faut mentionner particulièrement les apports de Melih Başaran et Zeynep Direk entre autres… Leurs apports précieux tels que les traductions, les travaux, les cours et les conférences… Quant aux études sur Derrida qui nous permet de repenser sur la philosophie, nous voyons qu’il s’agit également des différents thèmes, de la question de la déconstruction à l’hospitalité, de la question de la justice à la question de l’animalité, de la littérature à la religion… De la grammatologie, L’Écriture et la différance, Spectres de Marx, De l’hospitalité, Khôra, L’autre cap, entre autres, sont accessibles en turc…

Il y a aussi d’autres traductions… Malgré tout, si l’on prend en compte la richesse du corpus derridien, le nombre de traductions est encore faible. Mais il va sans dire que la pensée de Derrida suscite un intérêt croissant. Nous pouvons suivre cet intérêt dans un domaine assez large avec les différentes disciplines. Même s’il y a encore, comme partout dans le monde, ceux qui considèrent Derrida, sans lire son œuvre, comme un ennemi de la philosophie et de la pensée, il y a des académiciens qui étudient sérieusement son œuvre au-delà des clichés selon lesquels Derrida est un postmoderne, un nihiliste ou un obscurantiste… Il s’agit d’un intérêt de plus en plus vif…

Quelle influence ont eu sur votre travail les œuvres de Jacob Rogozinski, Melih Basaran, Bernard Stiegler ou Jean-Luc Nancy ?

Tacettin Ertuğrul : Mon livre « Jacques Derrida et le problème de la technique » est le résultat d’une longue période de recherches de doctorat. J’ai essayé de me focaliser sur l’œuvre de Derrida et de suivre les mouvements de son écriture à partir de la question de la technique pendant mes recherches. Dans une telle aventure, chacun des philosophes que vous avez mentionnés a eu une influence sur ma voie… Il est impossible de les résumer ici… Je vais dire cependant quelques mots…

Melih Başaran, professeur de philosophie à l’Université Galatasaray, était mon directeur de thèse de master et il était mon co-directeur de thèse de doctorat. Quand il était étudiant à Paris, il avait suivi les séminaires de Derrida, Deleuze et Lyotard… Les cours de M. Başaran étaient comme des performances déconstructives. Ils étaient toujours ouverts aux pensées imprévisibles… Les liens qu’il a développés entre les thèmes et les philosophes étaient toujours créatifs. Je comprends maintenant que ses livres et ses cours étaient aussi une préparation à lire Derrida pour moi…

J’ai bénéficié de ses précieux conseils pendant mes recherches… Jacob Rogozinski, professeur de philosophie à l’Université de Strasbourg, était aussi mon co-directeur de thèse de doctorat. Il était toujours généreux et accueillant. J’ai eu la chance de bénéficier de ses bons conseils et de ses observations lucides pendant mes recherches… Dans son livre Faire-part Cryptes de Derrida, J. Rogozinski nous invite à relire Derrida… Je pense qu’il faut repenser, entre autres, ses considérations sur la restance de la trace chez Derrida

Je veux saluer avec respect et amitié la mémoire de Bernard Stiegler qui a nous quittés le 6 août 2020. Sa disparition m’a profondément affecté… Je l’ai contacté pour la première fois en 2011… Il a chaleureusement accueilli ma lettre… Il m’a invité à ses séminaires et aux académies d’été de Pharmakon.fr qui est un projet d’Ars Industrialis… Comme vous le savez, Stiegler trouve pour sa philosophie un point de départ dans l’œuvre de Derrida.

C’est Derrida qui nous a montré les relations entre le pharmakon, le supplément et l’écriture… Et l’œuvre de Stiegler qui a fortement attiré notre attention sur les rapports entre ces quasi-concepts et la technique… En outre, je peux noter que son entretien avec Derrida, Échographies de la télévision, présente une grande chance pour ceux qui veulent travailler sur la technique chez Derrida parce que Derrida parle beaucoup de la technique et des télé-technologies lors de cet entretien…

Quant à Jean-Luc Nancy, ma gratitude envers lui est incommensurable… Il m’a invité à Strasbourg en accueillant avec générosité mon projet de recherche. J’ai fait des recherches sous sa direction entre septembre 2011 et septembre 2012. Je lui serai toujours reconnaissant pour son hospitalité singulière et pour sa générosité extraordinaire.

C’était une grande chance pour moi de travailler avec ce grand philosophe qui est en dialogue avec la pensée de Derrida. Je lui présentais mes rapports de recherche… Je lui posais des questions… Nous nous rencontrions chez lui… Ses œuvres, ses conseils, ses réponses et ses questions ont profondément alimenté ma réflexion. Il m’a prodigué ses encouragements et son soutien tout au long de ma thèse… Un jour, je voudrais écrire un texte sur l’être-avec à partir de ce que j’appelle la techno-graphie pharmaco-supplémentaire dont j’ai essayé de suivre dans l’œuvre de Derrida. Car Nancy dit que « l’altérité est la condition sous laquelle seulement le même peut se rapporter à lui-même »…

Pourriez-vous expliquer ce que Derrida introduit dans la philosophie avec les concepts de « télé-technologie » et de « différance » ?

Tacettin Ertuğrul : Les quasi-concepts de Derrida font partie d’une déconstruction infinie. Ils nous portent au-delà des conceptions naturalisées et ils remettent en question les limites des « concepts ». La déconstruction a toujours affaire à l’institution des limites, à la logique qui régit l’institution des limites prétendument infranchissables…

Il faudrait penser attentivement les rapports entre « les télé-technologies » et l’écriture, la déconstruction, l’artéfactualité, l’extériorisation de la trace, l’archive, l’ex-appropriation, l’événement, le politique, l’hégémonie, l’incalculable, etc. pour vraiment comprendre ce que Derrida introduit dans la philosophie avec ce mot… L’existence d’un grand « et cetera » est ici inévitable à cause du réseau différentiel du texte derridien. La question est très riche et comporte de nombreux aspects. Je veux attirer ici l’attention sur quelques points à partir de mon travail…

La relation entre les télé-technologies et l’écriture est un important point de départ pour nous… Le mot « télé-technologies » implique ce que nous appelons les « médias ». Mais je veux souligner que la télé-technique est très vieille… L’écriture au sens strict est déjà une télé-technique chez Derrida.

En outre, il faut prendre en compte l’écriture au sens derridien. S’imposera ainsi la nécessité de penser la « télé-technique » à partir de l’espacement, de l’itération, de l’écart à soi-même, de l’absence de l’immédiateté absolue, de la relation différantielle à soi et à partir des inscriptions qui constituent le monde. Le mot « télé-technologies » nous permet d’aller au-delà d’une certaine conception courante de « média » ou de « télé-communication ». La télé-technique atteint le cœur du mouvement de la différance… On pourrait dire que nous trouvons la possibilité de repenser le « médium »…

L’écriture est déjà télé-technique. Cela nous amène à penser les nouvelles télé-technologies comme de nouveaux types d’écriture. Nous vivons avec les nouvelles télé-technologies telles que l’e-mail, internet, le téléphone mobile, etc. Les réseaux numériques, à savoir ces nouveaux réseaux d’écriture transforment les structures sociales, économiques, politiques, etc. en portant à la fois les effets toxiques et les possibilités thérapeutiques. Les télé-technologies font un grand texte en établissant les relations entre les machines et les gens, entre les machines et les machines, entre les gens et les gens… Les nouvelles télé-technologies sont des nouvelles machines de l’écriture de la vie. La vie n’est toujours la vie qu’à travers des médiations.

La vie d’un vivant singulier est l’écriture dans l’écriture… Les réseaux télé-technologiques sont des champs de co-inscription et de co-existence. Dans ces nouvelles formes d’inscription, il s’agit non seulement de l’extériorisation et de l’échange des expériences mais aussi de la construction et de la déconstruction de l’esprit humaine. Il ne faut pas oublier que ces champs de l’extériorisation sont aussi le médium dans lequel se configure l’esprit humain.

En outre, parler de la télé-technique, c’est parler de la télé-présence. Le quasi-concept derridien de différance nous permet de dire que la présence n’est que la télé-présence. Le moi vivant étant l’auto-affection différantielle et ayant un écart à soi, il est toujours télé-présent.

Les télé-technologies ne signifient pas simplement des moyens et des processus de transfert d’un sens donné ou présent à soi. Il n’y a ni un sens présent comme signifié transcendantal dans l’origine ni un transfert qui n’est pas supplémentaire. En fait, le sens n’est toujours possible qu’à partir de la médiation. Derrida nous permet de remettre en question une certaine secondarisation des télé-technologies par rapport à une certaine origine.

La télé-technologie n’est pas simplement la médiation qui rompt avec une certaine naturalité de l’événement ou avec l’accès immédiat à l’événement parce que l’événement est toujours déjà accessible par une certaine médiation. L’écriture au sens derridien comme télé-technique est le dispositif médiatique qui constitue le monde.

Enfin, je veux attirer l’attention sur la relation entre la déconstruction et la technologie. Pour Derrida, la déconstruction est à l’œuvre non seulement dans la philosophie, mais aussi dans l’histoire. Les nouvelles télé-technologies ont des traits déconstructifs. Il s’agit d’une déconstruction pratique des concepts traditionnels et de notre façon de vivre.

Derrida souligne que quelque chose de grave arrive aujourd’hui à ce qu’on appelle le monde. L’espace public se transforme par de nouvelles techniques de communication, d’information, d’archivation… Le travail se change par la virtualisation et la délocalisation. La déconstruction technologique ouvre de nouvelles possibilités de vie d’une part, elle comporte des risques d’autre part… Les télé-technologies sont pharmaco-supplémentaires…

***

Quant à votre question concernant la « différance »… J’ai déjà dit que le quasi-concept de différance fait partie d’une déconstruction infinie. Pour Derrida, il ne s’agit pas d’une simple opposition à l’histoire de la philosophie. La question est plutôt de mettre en évidence les mécanismes dans lesquels les concepts métaphysiques opèrent. Dans les machines métaphysiques, il s’agit des dispositifs textuels destinés à masquer et à maîtriser les jeux de la différance.

Cet effort pour maîtriser la différance s’opère à travers la production des oppositions conceptuelles hiérarchiques en transformant les différences en oppositions… Mais les jeux non maîtrisables de la différance dépassent les limites déterminées par les démarches métaphysiques qui fonctionnent avec les dualités conceptuelles tels que matériel/immatériel, sensible/intelligible, nature/culture ou naturel/technique…

La différance nous permet de remettre en question, entre autres, les dualités, les oppositions, la supposition de la présence pleine et de la présence à soi, les illusions de s’entendre-parler, la présence à soi de l’être, la vérité absolue ou le signifié transcendantal, etc… Mais la différance n’est pas un concept au sens classique, elle est un quasi-concept. Elle n’est pas aussi un étant-présent. Derrida dit de cette lettre « a » de différance qu’elle reste purement graphique. Il s’agit d’une différence qui ne peut pas être totalement maîtrisé par le logos. La techno-graphie pharmaco-supplémentaire de la vie ne peut pas être captée, sous un signifié absolu, par le logos.

Comme j’ai essayé de souligner dans mon travail, Derrida nous montre comment s’opère le désir pour la maîtrise technique de la différance. C’est ce que montre la déconstruction… La tradition logocentrique est une maîtrise technique qui ne veut pas admettre qu’elle est une certaine technique. L’histoire de la philosophie occidentale n’est pas pour Derrida l’histoire de l’oubli de l’être mais l’histoire de la réduction de la différance. L’histoire de la métaphysique est l’histoire qui essaye de dissimuler, de masquer, de déprimer et d’exclure le jeu de la différance.

Ce désir de réduire le jeu de la différance à la présence ou à la vérité comme signifié absolu est en soi une maîtrise technique de la différance. Mais elle se présente comme vérité. Le logos a un privilège dans la métaphysique de la présence, ce privilège repose sur le supposé accès direct du logos à la présence et à la vérité. Quant à l’écriture, la métaphysique la considère comme une médiation, l’incapacité d’y accéder. Comme ce qui est coupé du moi vivant, l’écriture n’aurait qu’une fonction secondaire, instrumentale, et elle serait une « technique au service du langage ».

Mais toute l’œuvre de Derrida montre que la médiation marque à la fois l’écriture et la parole. La parole n’a pas d’accès direct à la présence pleine de la vérité. Il n’y a pas de possibilité de parler de la présence sans langue, sans écriture, sans médiation, donc sans techniques, car « tout langage est une télé-technique » dit Derrida.

En outre, je propose de penser la différance avec la techno-graphie pharmaco-supplémentaire de la vie qui ne se laisse pas capter par un signifié transcendantal. La différance ouvre la vie comme médiation. La vie ne se laisse pas concevoir comme la présence à soi, mais comme une sortie de soi sans cesse… Cela veut dire que la vie n’est la vie qu’à travers des médiations. L’écriture s’écrit alors à travers et comme les chaînes supplémentaires. Le vivant comme écriture différantielle s’écrit à travers les inscriptions déjà instituées.

La médiation est ce qui à la fois menace et rend possible le vivant. En tant que modèle de l’auto-affection, le cercle autonome absolu qui retourne sur soi-même sans affection extérieure est un mirage. Le présent n’est présent à soi que médiatement. La différance rend impossible la présence absolue même si c’est elle-même qui rend possible le désir de la présence. Si le moi vivant était présent à soi sans médiation, il serait absolument clos sur soi-même. Cette fermeté absolue sur soi-même serait la mort absolue comme la fin de la différance, donc comme la fin du jeu de l’ex-appropriation. La télé-présence et la télé-technique n’adviennent pas simplement au moi vivant, mais ils sont les conditions constituantes du moi vivant.

Les écritures de la vie, la vie comme écriture et les autres graphies ne sont pas ancrées dans les topoi absolus, mais dans les topoi supplémentaires conformément la textualité ou la plasticité de l’être qui est toujours ouverte aux suppléments pharmaco-graphiques. Cela veut dire que les contextes sont différantielles. Les constructions sont déconstructibles… En outre, le bien peut devenir le mal et l’inverse est également vrai… Il faut penser le pharmakon avec la supplémentarité… Il faut penser la plasticité de l’être avec la supplémentarité et la différance…

Le Colloque organisé par Joseph Cohen et Raphael Zagury Orly, Derrida et la Technique, avait surpris par son absence quasi totale du traitement de la question de la Technique chez Derrida. Est-ce parce que quelque part la philosophie de Heidegger était plus une philosophie de l’essence de la technique et non de la « prétendue originarité pré-technique » ?

Tacettin Ertuğrul : Il me semble que ce colloque était un grand événement ! Je n’y étais pas, mais j’ai vu le programme du colloque, il y avait différentes présentations de la question de la technique chez Derrida… Je ne sais pas pourquoi vous dites le contraire…

La question de la technique et Heidegger… Je veux dire quelques mots sur l’approche de Derrida… Le rapport de Derrida avec l’œuvre de Heidegger est ambiguë conformément à une certaine nécessité résultante d’une certaine ambiguïté de l’œuvre de Heidegger. Le rapport n’est pas simple. Derrida travaille sur et dans l’héritage de la pensée heideggerienne jusqu’à la fin de sa vie. Il souligne clairement sa dette à la pensée de Heidegger. Néanmoins, il tente d’y relever les points de son appartenance à la métaphysique. Je vais signaler juste un point de divergence entre eux.

Rappelons l’objection de Derrida quant à une certaine attitude heideggerienne vis-à-vis de la technique… Derrida ne se situe pas sans doute dans un cortège classique qui accuse Heideigger d’être l’ennemi de la technique. Mais malgré tout, le discours de Heidegger sur la technique adopte selon Derrida un partage classique entre la pensée et la science, la pensée et la technique. Il constate un désir de pureté chez Heidegger. La critique de Derrida porte sur la supposition d’une pensée non contaminée par la technique et sur la supposition d’une essence de la technique non contaminée par la technique.

Derrida affirme que chez Heidegger la technique reste dans une position secondaire par rapport à l’essence de la technique qui devrait être non-contaminée par la technique. Derrida n’accepte pas cette secondarisation de la technique. La déconstruction remet en question cette dissociation : « Il n’y a pas de déconstruction … qui ne commence par remettre en question la dissociation entre pensée et technique, surtout quand elle a une vocation hiérarchisante, fût-elle secrète, subtile, sublime ou déniée » dit Derrida.

Pour Derrida, il est clair que Heidegger est un penseur très attentif à la question de la technique, de la tekhnè… Mais « Heidegger reste peut-être, à un moment donné, tenté par une certaine secondarisation de la technique par rapport à une originarité pré-technique ou à une physis » dit Derrida. En fait Derrida souligne qu’il ne veut pas réduire un tel problème à une simplicité de telle ou telle proposition. Mais il trouve pourtant un pathos antitechnologique chez Heidegger.

Dans mon livre, je me demande si l’on peut penser cette secondarisation de la technique avec une certaine secondarisation de l’écriture chez Heidegger… et j’essaie de souligner pourquoi on peut dire ‘oui’ à une telle question… Il faudrait peut-être prendre en compte la quasi-priorité de l’archi-écriture pour pouvoir accepter la quasi-priorité de l’archi-technique…

Comment chercher ce que vous nommez « l’architechnicité liée à l’itérabilité différentielle ouverte à l’incalculable » ?

Tacettin Ertuğrul : En prenant en compte les différents mouvements de l’écriture derridienne, je me demande si nous pouvons parler de l’archi-technicité à partir de la différance, à partir de la techno-graphie pharmaco-supplémentaire… sans tomber dans les pièges d’un réductionnisme et du logos comme maîtrise technique de la différance… Je veux attirer l’attention ici sur quelques points…

L’écriture au sens derridien nous envoie à la fois à la répétition et à l’ouverture à l’autre. Comment penser ensemble les deux ? La répétition ne signifie-t-elle pas le cercle fermé sur soi-même ? Si l’on prend en compte la différance, on peut dire que la vie est ouverte à l’autre, à l’à-venir, à l’incalculable. La vie est la techno-graphie pharmaco-supplémentaire…

Quand il parle du « même », Derrida préfère le mot « itérabilité » à la répétition. Pourquoi ce choix ? C’est parce que pour Derrida l’itération n’est pas simple répétition… L’itération est la répétition en différence ou en altération. La vie est toujours la survie à travers des prothèses du même avec lesquelles l’itérabilité s’opère. Derrida dit ce qui suit quant à l’itération : « iterum, de nouveau, ne vient-il pas du sanscrit itara, autre ? ». Le même n’est possible que par les suppléments, par les prothèses, par les vicariantes techniques…

Le vivant n’est que « le vivant seulement différé, relayé, remplacé par un supplément vicariant, par une prothèse, par un suppléant en lequel affleure la ‘technique’ » dit Derrida. Nous voyons que, chez Derrida, la technique ne vient pas s’ajouter au corps originaire, mais la condition technologique est au cœur du cœur…  En outre, la technique est la condition d’un corps propre comme être ensemble avec soi… Il me semble qu’il faut prendre en compte tous ces points…

Chez Derrida, la logique de l’itérabilité nous permet aussi de remettre en question l’opposition phusis/tekhnê ! La supplémentarité est à l’œuvre dans la nature aussi. La phusis ne peut pas être considérée comme un cercle fermé et identique à soi… Est-ce qu’on peut penser une archi-technicité au-delà de l’opposition phusis/tekhnê ?

Il s’agit de penser l’écriture au sens derridien. Et la question de l’écriture nous amène à la question de la répétition et de la machine. Mais cette répétition n’est pas la même répétition du mêmeNous sommes devant un rapport complexe entre machinal et non-machinal. L’événement n’appartient pas à l’ordre du calcul. Chez Derrida l’événement est un autre nom de l’à-venir et ne peut pas être subsumé sous le concept d’être ou de présence. Derrida donne une détermination très importante sur le rapport entre la machine et l’événement. Il s’agit d’un point crucial : l’événement comme excès est dans la machine.

L’événement comme avenir inanticipable est au cœur de la machine. « Or il existe dans la machine un excès par rapport à la machine elle-même » dit Derrida. L’événement est imprévisible et non-programmable, ce qui excède la machine. Il s’agit dans la machine d’un excès qui dépasse la machine. Il y a l’incalculable dans la machine… Si nous prenons en compte la différance et l’écriture, la vie en général est une ouverture à l’autre et à incalculable. En outre, selon la lecture derridienne de Rousseau, je propose de considérer l’histoire comme la techno-graphie pharmaco-supplémentaire…

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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