Dialogue avec Sara Aviva

Sara Aviva est philosophe et psychanalyste.

Pourriez-vous présenter les 5 projets de thèse que vous avez envisagé de commencer à la fin de votre cursus philosophique et psychanalytique ?

Sara Aviva : A présent je travaille sur l’articulation entre : Spinoza, Freud et Butler. Mon premier projet de thèse portait (2011) sur le Management du handicap avec Christophe Déjours que je n’ai vu qu’une fois pour lui présenter l’esquisse de ce travail (PSA, CNAM et Université Evry Val d’Essonne), mon second (2012) portait sur Infirmerie psychiatrique de la préfecture de Paris : prise en charge médico-judiciaire des personnes en situation de handicap psychiques, travaillé avec le sociologue de la santé Philippe Lemoigne (INSERM), mon troisième projet (2013) était un travail sur Felix Guattari et le Queer avec Thamy Ayouch et Guillaume Sibertin (Paris Diderot / Université de Toulouse Jean Jaurès), le quatrième (2017) sur Handicap et numérique avec Pascale Moliner, dans le cadre d’une bourse pour laquelle je candidatais à APF, mon cinquième fut en histoire de l’art et clinique (2018) sur La Figure de Pierre Molinier entre : arts, genre et clinique, avec Agnès Callu (Paris Sorbonne / INHEA) mon actuel projet de thèse (2019) est axé sur une thématique contemporaine Transidentié et Judaisme (à envoyer à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, avant janvier), l’orientation de ce travail est nettement épistémologique (philosophie du langage, psychanalyse et mystique). Le but concret étant d’arriver à sortir de ma situation de personne titulaire d’une allocation adulte handicapé par une bourse doctorale, éventuellement couplée à quelques heures de vacations dans une école du supérieur ou en université, comme j’ai pu le faire pendant six ans.

Quel est le premier livre de philosophie que vous avez eu entre les mains et quel rapport entretenez vous avec cet auteur ?

SA: Arrivée en seconde à l’âge de presque dix huit ans, je ne lisais presque rien à cette époque là. En décembre 1997, je devais faire une fiche de lecture et j’ai alors opté pour « l’Etranger » d’Albert Camus – or, même si ce livre symbolise à bien des égards une lecture adolescente de lycée, le choix était assez classique ; pour moi un ailleurs commençait à raisonner et pointer son nez, à travers la recherche d’infinie-simplicité (j’étais à cette époque là, à travers mes textes, on ne peut plus confus.e. Au reste tous les enseignants annotaient dans mes marges: « trop confus »). J’allais avoir dix-huit ans en juin. Nous étions, avec Madame Annie Bernadoux, la professeure de français au Lycée Sainte Marie des Champs Avenue Jean-Rieux, à Toulouse dans un climat catholique, mais le point de départ, c’était là.

Surtout avec en moi la lumière blanche d’Algérie. Il y avait comme quelque chose d’immémorial, de flou qui correspondait à un « écho intime », d’orient ou quelque chose de moins rectiligne. A ce sujet j’échangeais ces mots avec mon ancien professeur à l’université de Toulouse devenu ami depuis quelques années – écrivain né au Maroc, Jean-Jacques Marimbert : « Camus, Aristote, avec au cœur la Nature, oui, question riche, qui touche à la fois à mon origine, à mon histoire, et à certains repères essentiels. Deux phares, à vrai dire, que sont ces auteurs, ou, plus simplement, plus universellement, ces êtres humains. » Or, il se fait que je suis plus particulièrement intéressée à présent par l’héritage : « Etranger », au sens de l »inquiétante étrangeté chez Freud, ce qui porte à dire qu’il y a toujours de l’Etranger en nous. Enfin, il y a un élément que je trouve fort chez Albert Camus, il s’agit du fait qu’il est très universel et qu’il s’adresse autant aux lycées qu’aux étudiante.s en philosophie ou littérature.

Pouvez-vous nous décrire ce qui vous pousse à entreprendre une psychanalyse ?

SA: J’ai été amenée très tôt devant divers psychologues, psychiatres, psychanalystes. A l’âge de quatre ans, jusqu’à cinq ans, pour la première prise de contact. En effet, je mordais beaucoup (la famille, les camarades en maternelle) par peur de l’autre, ces derniers me qualifiaient à l’école de « serpent à lunettes » ou de « bébé cadum », ce qui fait que je me défendais comme je pouvais. Officiellement, j’ai arrête tout suivi psychanalytique à l’âge de trente cinq ans, cela a fait donc un suivi régulier qui a duré trente et un an. Officieusement, je vois toujours des psychiatres et / ou psychanalystes. Ce qui pousse à entamer une analyse, c’est le besoin d’amour, d’être écoutée, d’avoir la paix dans un cabinet, d’être à sa place, celle d’analysante et puis ensuite pour les gens qui ont poursuivi la formation comme j’ai pu le faire: devenir analyste.

Entreprendre une psychanalyse, cela ne se choisit pas ; c’est la psychanalyse qui vient à vous, comme une peste – pour reprendre le mot de Freud – dont il faut obligatoirement à un moment savoir se défaire. Mais il est évident que les gens qui ne passent par par une analyse sont bien souvent et malheureusement très limités dans la compréhension de soi donc de l’autre. Je terminerai en disant qu’aujourd’hui après trente cinq ans de fréquentation du fauteuil en face à face – jamais plus d’une séance par semaine- je désire avant tout me dé-prendre de la psychanalyse. Toute bonne chose à une fin ! (même si l’analyse est, par définition, : « infinie »)

Pouvez vous commenter cette phrase de Monique David Ménard: « (Judith Butler) se fonde, sur une certaine lecture de la dialectique du Maître et de l’esclave, où ce qui l’intéresse c’est le fait que celui que devient esclave œuvre et travaille sous des conditions de domination, en acceptant de ne pas signer ses œuvres, de manière à accepter une « perte de soi » – dit-elle. L’Esclave s’abandonne lui-même, ne se reconnaissant pas d’abord dans les produits qu’il transforme sous la contrainte extrêmement rigoureuse de la domination du Maître. 

SA : Butler a bien lu Marx, Freud et Lacan. SI M D Ménard reprend Butler ici, il s’agit en conséquence de bien montrer que contrairement à Deleuze et Guattari, il y a chez Butler un héritage Hégélien assumé différemment de celui D/G. En fait, ne nous y trompons  pas dans la dialectique du Maître et de l’Esclave tout le monde perd tout le monde gagne : « qui perd gagne et qui gagne perd » etc. Il n’y a pas de Maître s’il n’y pas d’Esclave et pis encore, même si cela est réciproque (pas d’Esclave sans Maître !) ; ce que tend à montrer, à mon sens MD Ménard, c’est le fait que dans le fait de ne pas signer les œuvres il y a un effacement du sujet-créateur, tout à fait assumé. Notons que cet effacement se retrouve aussi dans les civilisations d’Asie, à travers l’effacement de l’égo, qui fut illustré par exemple par les merveilleux travaux de François Roustang ce « sage taoïste »).

Effacement qui est, selon moi, une sorte de « satori » ou de sentiment océanique, en phase avec le peuple-humain ! Chez D et G, avec M D Ménard, on est dans une approche plutôt orthonormée par rapport à la première Judth Butler qui, à mon sens était plus révolutionnaire encore que ces derniers philosophes. ce que je veux dire est que même si la dialectique marxiste est opératoire chez tous ces penseurs, il y a une différence majeure chez Butler, dans le fait que cette dernière propose une forme d’acceptation du principe de non-identité ; chose qui me semble moins clairement définie chez D/G. Et chez MD Ménard qui est psychanalyse il y a une chose qui est intéressante, c’est le retour  au désir d’institutionnaliser la psychanalyse et montrer sa portée révolutionnaire, notamment en matière de genre, mais en même temps cette dernière reste dans un axe plutôt tracé par l’université française. Donc, encore nous tombons dans le « piège de l’identité », au moins celui de la clinique. Mais, au fond, nous sommes toutes et tous dans un désir d’être piégé.e. n’est-ce pas ? Au moins piégé.es, par notre destin !

Dans Undoing the Gender, Butler utilise la méthode foucaldienne pour envisager le travestisme comme une articulation entre la généalogie endeuillée du genre et la nature performative de ce dernier. Peut-on y voir un lien avec la pensée de la reconnaissance d’Axel Honeth et de l’école de Francfort ?

SA: Il est clair que de Judtith Butler, Michel Foucault à Axel Honeth, il n’y a qu’un pas. Pourquoi cela ? Parce que Foucault qui a inspiré Butler (au moins dans un premier temps, ensuite elle s’est plus tournée vers la psychanalyse), il y a un héritage net du côté de la philosophie allemande de Frankfurt – cela nous renvoie bien entendu à Hegel et aux importants travaux de Franck Fischebach sur la philosophie sociale. Parler de Butler n’est qu’une manière de faire de la philosophie. C’est une philosophie Allemande, « de la philosophe sociale », selon l’expression de Franck Fishbach.

En gros, ce qui est vraiment bien avec Butler est qu’elle réinjecte dans la pensée clinique la noblesse créative (et géniale au sens aristotélicien) de la mélancolie. Car effectivement, le genre (trans) n’est pas une chose qui puisse se vivre autrement que sur le mode mélancolique à mon sens. Comme disait un jour Pierre Henri Castel, quand vous êtes transgenre ; il n’y a que deux solutions être heureuse ou se suicider. C’est la seule voix possible ! A partir du moment où vous êtes dans ce processus – de fait – il n’y a plus qu’une seule solution : le bonheur, sinon : c’est la corde qui vous attend du fait d’une raison trop sur-moisée, trop acerbe, cruelle, sanguinolente.

Bref, éviter le suicide, par le bonheur cela reste l’unique solution ! Notons que s’il y a un deuil qui ne se fait pas qui est « colmaté » étayé, sur la plan cutané) par le travestissement ou la performativité  du genre, il y a également un acte créatif net et parfaitement assumé , comme « La Parrêsia » ; ce courage de la vérité, chez Michel Foucault !

Pouvez-vous expliquer la définition de la transidentité de Jacques Lacan. « Prendre l’organe pour le signifiant, le pénis réel pour le phallus symbolique » ? 

SA: Je tiens à débuter cette réponse à votre question par une citation faisant écho à la phrase, on ne peut plus paradoxale, de Freud : « l’anatomie, c’est le destin », je cite Jacques Lacan dans : le séminaire « la Relation d’objet », la question est posée à propos de la mère, celle de Hans, par opposition aux femmes : « Les petites culottes sont là dans leurs détails soignés et fignolés, la petite culotte jaune et la culotte noire. La culotte, c’est, nous dit-on, une Reformhose, une nouveauté à l’usage des femmes qui font du vélo.

Nous savons, en effet, que la mère de Hans est à la pointe du progrès. La mère, nous la retrouverons, et quelques judicieux extraits des très jolies comédies d’Apollinaire, en particulier ». Les Mamelles de Tirésias, nous aideront à la peindre de plus près. Comme on dit dans cet admirable drame : »Elles sont tout ce que nous sommes Et cependant ne sont pas hommes ».Si l’on peut taxer Jacques Lacan « d’homme à femmes », de machiste voire pour certain.e.s de »misogyne », il n’en demeure pas moins que dans sa pensée (sa relecture de Freud) il y a exactement la même chez que chez Judith Butler (à ceci prés qu’ils ne sont pas sur la même longueur d’ondes politiquement parlant) ainsi ; cette même chose est une critique de la confusion entre mot et chose / choses et mots. Au temps de Lacan on parlait encore une langue héritée de la médecine positiviste psychiatrisante du XIXème siècle, on disait jadis : « transsexualité ».

A présent, il y a eu une convergence des recherches entre la psychanalyse, les neurosciences et l’approche culturaliste issue des « gender-studies » aux Etats Unis. Ce qui veut dire que pour Lacan comme pour Butler, le genre d’une personne réside dans le signifiant, dans le langage. Ce qui fait symptôme, autrement dit : ce n’est pas nécessairement le corps mais la langage – en sa structure chez Lacan, en sa performativité chez Butler-. qu’est-ce à dire ? Là où il a une structure dans le fonctionnement inconscient du sujet, chez Lacan, il y a chez Butler une mise en scène de la vie ordinaire, du langage ordinaire à chaque fois remis sur le tapis du quotidien de la vie, langage tout à fait nouveau puisque propre au sujet parlant singulier – inconscient, langage, performance- qui est à l’oeuvre dans la construction du genre. Du côté de Lacan comme du côté de Butler, on signe la dimension irréductible du sujet en son identité-propre.

En d’autres termes, chez le psychanalyste, comme chez la philosophe ; le langage fait signe à travers le corps (à l’instar des équivalentes entre la chair et les signes dans le Zohar ou dans la sémiologie de Roland Barthes). Le corps est langage avec les études de genre. Mais finalement en ce qui concerne Lacan, nous sommes tout de même dans un héritage Freudien direct – donc sexué (désirant), héritage que Lacan dépasse par sa célèbre formule « l’inconscient est structuré comme un langage ». Avec Butler, nous pourrions ajouter : l’inconscient est performatif, car il agit en acte.

Cela fera dix ans 2020, que la transidentité n’est plus une maladie mentale en France. Lacan définissait le refus de la castration comme la marque indéfectible du délire. La transidentité serait-elle alors « immunisée » contre la psychose ?

SA: Concernant la France, je ne sais pas, à ce jour. Mais du côté de l’lOMS le changement est clair : l’OMS a voté la nouvelle classification internationale des maladies (CIM-11), lundi 27 mai 2019 . Dans celle-ci, la transidentité (lorsque la personne s’identifie à un genre qui n’est pas celui qui lui avait été assigné à la naissance) a été retirée de la catégorie des troubles mentaux et a été déplacée sous le nom « d’incongruence de genre » dans le chapitre « santé sexuelle ». Cette onzième version de la CIM, qui avait déjà été dévoilée l’année dévoilée l’année dernière, entrera en vigueur en 2022. Etant donné que la France est soumise en matière de santé publique, au mêmes injonctions de l’OMS, je n’arrive pas spécialement à comprendre en quoi la France aurait anticipé cela, ces dix dernières années. Je ne sais pas ! Il ne faut pas confondre la militance très vive depuis dix ans à présent en matière de transidentité et les avancées de la médecine. Aujourd’hui les choses avancent, petit à petit !

Nous avons milité pour une médicalisation (remboursement des hormones de la prise en charge psychologique et chirurgicale) et non une psychiatrisation, cela arrive à présent, enfin ! Chiquement il y a des personnes transgenres que certains praticiens peuvent affubler (injure) de diagnostiques stigmatisant comme celui dit de « psychose ». Mais l’on peut être transgenre et parfaitement psychotique. Ou transgenre et parfaitement névrosé.e, normographe, tout à fait adpaté.e à la société telle qu’elle va. Nul n’est immunisé contre le délire dit psychotique, dans la mesure où au même titre qu’une fièvre un délire est un système de protection face à un dehors, un réel extérieur trop violent à supporter. Peu importe le non que l’on puisse donner à ce type de résistance, l’humain restera toujours du côté de la non-chosification de l’humanisme, du fait de faire de son prochain un sujet et non un objet. Sans cela on en arrive à Eichmann,  pervers qui malheureusement est partout ! Comme dit mon ami le psychiatre-psychanalyste Hubert Hervé : « On n’est jamais assez paranoïaque ! »

Comment comprendre alors cette phrase de Catherine Millot pour qui : « Le symptôme transsexuel fonctionnerait comme suppléance du Nom du Père, pour autant que le transsexuel viserait à incarner La Femme » ?

SA: A la première lecture, la proposition venant de cette psychanalyste me choque un peu. Et puis, finalement, je me dis que si ce n’est le Nom du Père, au moins il s’agit à mon sens clairement d’une suppléance phallique-virile. Par voie de conséquence, il s’agit de revenir à la raison de racheter symboliquement une vie où l’emboîtement n’était pas le bon, une vie où la personne trans qui vise à incarner la femme n’est pas sortie de sa nuit et ne sortira jamais de sa nuit, si ce n’est en acceptant d’une manière franche et sincère d’être elle-même. En cela, il y a une réparation Il s’agi pour bien des cliniciens – et je partage cet avis – d’une récupération d’un pouvoir sur soi, une ré-appropriation de son corps-propre, par devers une société qui impose une normalisation des corps, dans lesquels on a évacué le désir.

Concernant la suppléance, il s’agit de cohabiter avec la perte. Vivre, cohabiter, avec un état de sidération ; qu’est-ce à dire ? Fuir l’angoisse d’abandon, à travers une focalisation, un ancrage neurologique (engramme revenant de manière récurrente) par exemple sur la bretelle de soutien-gorge féminin. J’émets une hypothèse probable : il s’agirait de la peur d’être abandonné de nouveau, phobie face à la perte du lien, du vide cutané (peau non affectée), recherche de l’attachement « antipsychotique » et étayant. En somme la bretelle de soutien-gorge peut être vécue comme le paradigme d’une perte. Attachement manquant. I-e : Discrimination vécue et symbolique, dés la naissance par le bébé, à partir de l’absence et la perte du regard ainsi que du toucher maternel (cet objet perdu…) Dans l’enseignement de Jacques Lacan, l’objet a (lisez objet petit a) désigne l’objet correspondant au désir, ne pouvant être désigné par aucun objet réel. Or, dans le cas « fétichiste » de l’attachement à la bretelle, cet objet reste toujours fantasmatique mais réel, sur tout corps de femme. Il revoie à l’enserrement. Symbolisation d’un manque toujours présent : celui du désir fasciné pour la maman.

Jacques Lacan (d’une manière métaphysique et idéaliste ; qui n’est pas la perspective matérialiste que je défends) reprend de Platon l’idée d’un Agalma, objet représentant l’idée du Bien, et en tire l’expression d’« objet a ». Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la conscience, son objet étant un manque à être : il y a là radicalisation de la théorie freudienne selon laquelle la libido se prête peu à la satisfaction. La bretelle qui revêt un caractère sidérant, car revoyant à une perte d’objet réel, matériel – possiblement le corps maternel est comme un barrage autistique qui éloigne du flux de la réalité. Ainsi, le substitut de corps féminin obsède. En l’occurrence la pratique du travestissement vient palier, colmater et régénérer le corps de manière libidinale. Désirante. En l’occurrence, là où la psychanalyse ; ancrée sur la théorie du manque insuffle un vent de sublimation, les études de genre ouvrent – par ailleurs – la voie à la recréation du corps psychique et biologique.

Ainsi, le passage à l’acte chez une personne devant cohabiter avec le manque du « sein maternel » peut être nécessaire. Il pourrait s’agir d’une pensée délirante, lorsque l’on parle de discrimination mais aussi et surtout d’une prise en considération de l’abandon initial qui consiste de fait en une discrimination. Discrimination d’un être face à l’autre, discrimination entre la peau (celle de la mère) et le développement à–venir du nourrisson. De la sorte, se dé -sidérer pourrait être, d’une certaine manière : accepter le manque en introjectant soi même le corps maternel. Vivre, tout en acceptant une forme de « performance du genre ». Cela, tout en évitant la menace du débordement, du volcanisme lié à la dispersion de la pensée, dés le départ : rendue « tordue » par le manque originel.

« L’écriture, la forme écrite, constituerait une suppléance, un mode de survie, un travail psychique : ne pouvant se référer à la réalité des choses, les psychotiques se raccrocheraient aux mots comme première issue hors de l’informe – du trouble qui ne peut être nommé et que l’on trouve dans bien des expressions artistiques qui nous parlent du « bizarre ». L. Abensour décrit le « vivre psychotique » organisé autour d’un trouble fondamental concernant la temporalité – ce que je nomme horaires, règles de vie, devoirs à suivre au travail, etc. Par ailleurs, inconsciemment je n’ai pas de désir phallique, ou très peu, ce qui est lié à ma « bisexualité psychique » [3]. La chose est-elle un hasard… ? Pour illustrer cet article, il semblerait nécessaire de convoquer l’expérience clinique qui fut la mienne lorsque j’étais patient en centre médico-psychologique.

Pouvez vous commenter cette phrase de Hervé Hubert, sur le plus-de-jouir lacanien référant à Marx: « Une jouissance passe à la fonction de valeur », note Lacan dans la séance du 7 juin 1967 du même séminaire. Voilà ce à quoi nous confronte la personne transsexuelle dans le transfert psychanalytique, mais aussi dans ce que j’ai appelé transfert social. La personne transsexuelle porte une jouissance qui, parant à l’effondrement subjectif de ne pas consoner avec la valeur qui circule dans le socius, passe à la fonction de valeur. Il convient de faire fonctionner cette valeur dans le transfert psychanalytique comme dans le transfert social. Partir du transfert et du binaire souffrance/jouissance introduit par Marx en 1844 dans ses Manuscrits Parisiens « La souffrance est une jouissance que l’homme a de soi », n’a pas les mêmes conséquences que de partir de la psychopathologie ».

SA: Pour Hubert Hervé Marx est le premier « clinicien du social ». Ce qui implique la chose suivante : si l’humain est dit « névrosé », « pervers » ou « psychotique » ces déterminations cliniques sont, avant tout, le fait d’un extérieur social, économique et culturelle qui fait en sorte que l’individu n’a plus qu’une seule rampe sur laquelle s’appuyer, il s’agir des VALEURS. Avec Hubert Hervé, l’on comprend qu’il n’y a pas d’essence humaine (l’âme en tant que « permanence » n’existe pas) mais en revanche, le recours à Marx est dans cette pensée un fort levier de réflexion clinique. Hubert Hervé vient après Lacan et le dépasse en un sens. Car là où se loge un empêchement chez Lacan, c’est dans le passage à l’acte (l’acting-out) on ne peut en effet pas passer toute une vie : 15, 30 ou 90 ans à refouler être dans l’absence de vérité face à soi, éternellement.

A mon sens, il s’agit même d’un comportement contre- nature et n’allant pas dans le sens des choses. Du côté de Lacan, la personne dite « transsexuelle » n’avait pas besoin de transfert-social, car de fait elle était mise au placard. Son sort était réglé. Comme cela, on était débarrassés des questions. Cependant, quand il y a passage à l’acte en termes de jouissance chez la personne trans, il ne s’agit pas du tout d’une décompensation (« pétage de plombs » dit vulgairement parlant) mais bien au contraire d’une acceptation de soi par le « socius » et dans le « socius ». Le réel pour une personne Marxiste, c’est l’environnement concret, sa matérialité, l’engagement dans la cité à travers le corps de chacun. Donc, s’il n’y a ps de corps, il n’y pas de cité ! Même s’il a un risque à tomber dans la paranoïaque (voire pour certains le complotisme) ..?); il est selon mon ami Hubert Hervé ou moi tout à fait important de voir que le « transfert social » (concept initié par H.H) est une gage, un peu comme chez Willem Reich de liant, de lien social, pour ne pas dire d’Alliance (entre le « Réel, l’imaginaire et le symbolique »); mais accessible à toutes et tous …,comme un asile, une hospitalité ouverte pour le plus grand nombre, un-devoir-d’être.

Leo Bersani, psychanalyste foucaldien voit le travestisme comme allégeance au système et Slavoj Zizek, psychanalyste lacanien, les gender studies comme un libéralisme économique, un bouddhisme occidental. Pouvez-vous expliciter le rapport que Jacques Lacan entretenait avec la notion de liberté ?

SA:
Jacques Lacan ne parlait presque jamais de Liberté. Effectivement, sa positon était plus celle d’un homme d’église, séminariste (dans le sillon de son frère, homme de foi)  Dieu-l’inconscient-la Nature, pour les psychanalystes orthodoxes, il s’agit d’un même combat ! Ce qui veut dire que pour Lacan, la finitude, la téléologie en termes philosophiques et à coup sûr une affaire de déterminations fermées, aucun espace pour la liberté individuelle. Ce qui, en termes scientifiques pose un sacré problème ! Car, dans ce cas comment la science pourrait avancer …? (cf: Karl Popper et sa réfutabilité dans les sciences ) i.e : Lacan était-il un prophète, un génie, un escroc-gourou-comédien ? Tout cela à la fois.pourrait le définir. Je crois que nous ne pouvons être sur que de deux choses, le scepticisme que nous apporte la philosophe et la croyance que nous apporte la psychanalyse. Nous naviguons à vue, entre ces deux territoires épistémologiques …! Sans scepticisme et critique raisonnée, sans remise en question des certitudes, il n’y a pas de science. Sans croyance, sans foi en l’inconscient il n’y a pas de survivance (psychique, biologique et sociale).

Pour Jacques Derrida, le génie donne naissance à l’oeuvre comme événement, coupant avec la généalogie, la genèse et le genre, rappelant le mythe de Tiresias. Que dire de cette phrase de Martin Heidegger « La prophétie est la technique du rejet du destinal dans l’histoire. Elle est un instrument de la volonté de puissance. Que les grands prophètes soient Juifs est un fait dont le secret n’a pas encore été pensé » ?

SA: Votre question me fait songer à Pascal Quignard, C’est autour de 1968 que Quignard a fait des études de philosophie à Nanterre pour suivre les cours de Emmanuel Lévinas, Lorsqu’il parle du visage humain, cela est toute une exhortation talmudique à la morale. Or, le visage féminin, sa douceur appelle en nous le désir de morale qui vient aussi de la mère (Juive … ?) Écrivain, Pascal Quignard sur lequel j’ai très longtemps travaillé et écrit un mini-mémoire en 2004 sur le thème du silence et de la peau.. Alors encore jeune homme à l’université de Lille, je dévorais cet écrivain. J’étais en classe d’esthétique avec Catherine Kintzler.  Dans la mythologie grecque, on raconte que Tirésias, devin aveugle, ayant vécu dans sa jeunesse une expérience singulière : il avait changé de sexe… deux fois. Ayant un jour rencontré sur le Mont Cyllène deux serpents enlacés, il les frappa de son bâton et fut transformé en femme.

Sept ans plus tard, retrouvant le même couple de reptiles au même endroit, il les frappa de nouveau et sa condition d’homme lui fut rendue. Vécu par les Grecs comme un prophète il a aidé par la suite Ulysse dans son retour à Ithaque. Il est important de rappeler ce mythe refoulé par la civilisation Occidentale. Du féminin en chacun de nous aux penseurs de l’immanence, il n’y a qu’un pas.. Concernant ce passage d’un état à l’Autre, il semble clair que le risque majeur qui peut engendrer la mort, la cécité, le suicide est le déni de soi, le déni de sa nature sexuelle, le déni de son désir profond ! Dans mon cas, il s’agit d’être, de vivre avec simplicité, la femme. L’un de mes analysants, le concernant d’une manière assez intéressante et intrusive disait : « je suis une femelle »… (parlant ainsi de lui//elle, il s’agit d’une personne qui bute face à sa féminité en se psychiatrisant) je dis que je suis cette « femelle », donc aussi ; en mon fond. Car, le féminin me sied mieux intérieurement. Le face à face est mortel Et, à partir de la lecture de Quignard aussi, on comprend que l’image du féminin nous fasse peur ! Il ne nous reste qu’à tourner le dos ou à regarder de biais comme le firent les matrones romaines sur les fresques de Pompéi. Enfin c’est en tout cas qu’on lit chez l’écrivain-penseur qui met comme mention professionnelle, sur son passeport : « musicien ». Ou on peut penser à quelques figures mythologiques comme celle de Tirésias, dont Quignard est peut-être bien l’avatar. Je tiens à émettre l’hypothèse suivante, tout à fait farfelue mais en même temps relativement sérieuse : Pascal Quignard en sa matrice d’écriture est Juif.

Son athéisme radical, enchanté et mélancolique est celui que je partage (aussi en qualité de personne en conversion (ou retour au Judaïsme ?). Ce qu’il faut retenir de cette affaire de Tirésias est à mon sens simple : nous sommes toutes et tous sans identité-fixe, errants et guidés par notre raison, trans-percés par le mythe. Longtemps, je me suis demandée, d’où venait ma passion pour Quignard et les mythes qu’il déploie à travers sa musique intime, à présent, je sais.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert est marchand d'art et dirige la galerie Chappe depuis 2005. Il vit et travaille à Paris.
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